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Machinisme et armée industrielle de réserve

La grande industrie consacre l’introduction des machines dans la production. Celles-ci sont sans cesse perfectionnées. Comment appréhender cette mécanisation du travail ? S’agit-il d’un progrès pour l’humanité comme ne cessent de dire les promoteurs des machines ? Ou s’agit-il d’une régression comme peuvent le penser nombre d’ouvriers confrontés aux effets négatifs sur leur quotidien de l’introduction des machines ? Pour Engels, la production mécanisée n’est ni l’un ni l’autre. Les machines sont des moyens auxquels on peut assigner des finalités différentes. Il ne s’agit pas de renoncer aux machines mais de les utiliser autrement.

Par Florian Gulli et Jean Quétier

Mais perfectionner les machines, cela signifie rendre du travail humain superflu. Si introduction et accroissement des machines signifient éviction de millions de travailleurs à la main par un petit nombre de travailleurs à la machine de plus en plus nombreux et, en dernière analyse, production d’un nombre de salariés disponibles qui dépasse le besoin d’emploi moyen du capital, d’une armée de réserve industrielle complète, selon la dénomination que j’ai employée dès 1845(1), armée disponible pour les périodes où l’industrie travaille à haute pression, jetée sur le pavé par le krach qui suit nécessairement, boulet que la classe ouvrière traîne aux pieds en tout temps dans sa lutte pour l’existence contre le capital, régulateur qui maintient le salaire au bas niveau correspondant au besoin capitaliste. C’est ainsi que le machinisme devient, pour parler comme Marx, l’arme la plus puissante du capital contre la classe ouvrière, que le moyen de travail arrache sans cesse le moyen de subsistance des mains de l’ouvrier, que le propre produit de l’ouvrier se transforme en un instrument d’asservissement de l’ouvrier. C’est ainsi que d’emblée, l’économie des moyens de travail devient, en même temps, la dilapidation la plus brutale de la force de travail, un vol sur les conditions normales de la fonction du travail ; que le machinisme, le moyen le plus puissant de réduire le temps de travail, se convertit en le plus infaillible moyen de transformer l’entière durée de la vie de l’ouvrier et de sa famille en temps de travail disponible pour faire valoir le capital ; c’est ainsi que le surmenage des uns détermine le chômage des autres et que la grande industrie, qui va à la chasse, par tout le globe, du consommateur nouveau, limite à domicile la consommation des masses à un minimum de famine et sape ainsi son propre marché intérieur.
 

Friedrich Engels, Anti-Dühring, Éditions sociales, Paris, 1963, p. 313 sq.

L’emploi capitaliste des machines.
Il est indispensable de bien distinguer la machine et son emploi capitaliste. Ainsi, la critique faite par Engels, dans ce texte, ne porte pas sur les machines elles-mêmes mais sur les machines en tant qu’elles sont au service du capital. Les machines sont des moyens de production et peuvent, à ce titre, servir plusieurs fins. Celles du capital, mais aussi, dans un autre contexte économique, celles du travail. Les machines pourraient être en effet « le moyen le plus puissant de réduire le temps de travail ».
Il est important d’entrevoir la possibilité d’une autre utilisation des machines. Sans quoi on risque, face aux conséquences sociales très négatives de l’introduction ou du perfectionnement des machines dans la production, de se lancer dans une critique des machines elles-mêmes et de la technique en général. Faute d’avoir distingué entre la machine et son usage, certains ouvriers anglais du début du XIXe siècle, en particulier le mouvement des Luddites2, s’employaient à détruire les machines et à brûler les manufactures qui se mécanisaient. Ces luttes, selon Marx et Engels, se trompaient de cibles, signe de l’immaturité du mouvement ouvrier. Car en s’attaquant aux machines, les Luddites laissaient dans l’ombre la cause principale de leurs maux : le capital.
Dans le capitalisme, les machines ne servent pas à alléger le travail des hommes, à le rendre moins harassant. Elles ne servent pas non plus à réduire le temps de travail. Les machines sont introduites, et sans cesse perfectionnées, uniquement pour produire davantage de survaleur. La machine permet en effet l’intensification du travail. La production accélère son rythme ; davantage de force de travail est dépensée en un temps donné. Chaque heure produit donc plus de valeur qu’auparavant, lorsque le corps humain était au principe de la production. Quand le corps maniait les outils, le rythme de la production était limité par ses forces naturelles. Avec la machine et son moteur indépendant, cette limitation est levée. Le rythme de la production peut s’accroître de façon phénoménale.

Les conséquences sociales de l’emploi capitaliste de la machine
L’introduction des machines n’affecte pas seulement le processus de production lui-même, le travail concret du salarié. Elle a également des conséquences à l’échelle de la société tout entière. La première de ces conséquences est évidemment d’exclure de l’emploi une partie de la population, autrement dit de créer du chômage. Comme nous l’avons dit, le capitaliste n’introduit pas les machines pour faire baisser le temps de travail de ses employés. Au contraire : si la machine lui permet par exemple de produire deux fois plus de chemises dans le même temps de travail, il ne va pas faire travailler ses salariés deux fois moins longtemps, il va plutôt choisir de diviser par deux le nombre de ses salariés. C’est d’ailleurs ce qui fait que, d’après Engels, le chômage de masse n’a rien d’accidentel, il n’est pas propre à une société en crise. C’est au contraire la dynamique même du mode de production capitaliste que de créer ce que Marx nomme au chapitre XXIII du livre I du Capital une « armée industrielle de réserve », autrement dit une quantité importante de chômeurs corvéables à merci, prêts à accepter un travail à n’importe quelle condition. Le capitaliste a évidemment tout à gagner à conserver un taux de chômage élevé qui lui permet de peser à la baisse sur les salaires et d’obliger les salariés à se montrer dociles.
La seconde conséquence de l’usage capitaliste des machines est la mise en place d’une dynamique perverse au sein même de la consommation. Les modes de consommation actuels ne sont évidemment pas les mêmes qu’au temps d’Engels mais son analyse conserve néanmoins une pertinence étonnante. En effet, Engels perçoit déjà nettement la mise en place d’un véritable marché mondial dans lequel le capitaliste cherche des consommateurs à l’autre bout de la planète. De plus, il entrevoit ce qu’entraîne cette extension illimitée de la sphère du marché, à savoir la disjonction entre la figure du producteur et celle du consommateur. L’accroissement de la productivité permise par l’introduction des machines ne va pas permettre au salarié d’acheter moins cher les marchandises qu’il produit. Le travailleur ne tire donc aucun bénéfice de l’innovation technique. Les analyses d’Engels semblent tout à fait éclairantes si l’on veut analyser la manière dont fonctionne la mondialisation capitaliste : un travailleur du Bangladesh produisant une marchandise achetée en France ne va évidemment pas bénéficier du faible coût de la consommation que son exploitation permet. Le patronat, en revanche, a tout à y gagner puisqu’il parvient à transformer l’antagonisme entre le capitaliste et le travailleur en une opposition entre le producteur et le consommateur.

Notes de La Revue du projet

(1) - Cf. La Situation de la classe laborieuse en Angleterre
(2) - Au début du XIXe siècle, le « luddisme » désigne le mouvement de « briseurs de machines » (le métier à tisser en particulier). Le mot est inspiré du nom d’un ouvrier, Ned Ludd, personnage peut-être imaginaire, auquel les ouvriers se référaient en signant de son nom leurs actes de sabotage.

Machinerie et grande industrie : la base technique du capitalisme
Au chapitre XIII du livre I du Capital, Marx avait déjà analysé la mise en place de la machinerie et son usage capitaliste. Elle correspond au développement de la grande industrie et vient suppléer aux défauts de la production manufacturière, encore trop soumise à l’habileté du travailleur et subordonnée à une activité de type artisanal. La machinerie permet donc au capital de disposer d’une base technique adéquate et d’autonomiser le processus de production par rapport au travailleur lui-même. Néanmoins, parce qu’elle entraîne un développement inégalé des forces productives, la grande industrie rend en même temps possible le passage à un autre mode de production : le communisme.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016

La Revue du projet, n° 56, avril 2016

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