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Mourir dans la dignité nécessite-t-il l'euthanasie ? Philippe Naszályi*

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Depuis un moment, sous la pression des modes de pensée, mais aussi de l’évolution de la médecine, se développe, à l’instar de quelques pays voisins, non pas vraiment une réflexion, mais plutôt une  revendication qui se dit « moderne » sur un droit nouveau qui s’intitulerait « mourir dans la dignité ».

 

Éliminons tout de suite l’argument de modernité ou de sens inéluctable de l’histoire qui voudrait qu’on soit toujours obligé  de copier tel ou tel voisin…A ce compte-là, il n’y aurait jamais eu de Révolution française et l’on supprimerait tous les droits sociaux puisque nombre de voisins n’en ont pas.Qui donc réclame ce droit ? Pour le moment ce sont plutôt des personnes plutôt en bonne santé qui se projettent « en fin de vie ». La «  fin de vie ». Qui peut savoir « le jour et l’heure » ? L’expression n’a en fait, aucun sens réel. Cela ne veut pas dire que ce temps n’advient pas, mais cela veut dire qu’il n’est pas défini. Comment alors légiférer sur ce qui n’est pas défini sinon à confier à des tiers le soin de le repérer à votre place.  De fait, ce droit personnel et revendiqué comme tel, droit à mourir, paradoxalement, sera exercé par un tiers sûr et pour soi. Curieuse conception de la responsabilité personnelle sinon de l’amour.

 

La dignité

Deuxième grand vide de définition : la dignité ? Qu’est-ce que la dignité ? On la pense, on la ressent, on la voit, peut-être, on en parle sûrement, mais on ne la définit jamais. Dans la langue classique, le mot dignité désigne un titre, une fonction à laquelle est attaché un honneur. La dignité est une apparence sociale qu’il faut soutenir. Or la mort est devenue l’inverse de cette projection sociale. On ne meurt plus guère en public à l’instar de Louis XIV ou des gens simples de la fable :« Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins »La mort n’est plus publique, on meurt plutôt en catimini et dans la plupart du temps dans la solitude. On « épargne »  ces derniers instants souvent aux proches. L’évolution sémantique qui se fait sous l’influence des mentalités et des conceptions des droits de l’homme et de la laïcisation des pratiques en Occident, ont rapproché ces deux termes : la dignité s’est étendue et l’intimité s’est réduite. La dignité n’est plus attachée à un titre ; elle est devenue ce qui mérite le respect des autres. Derrière ces deux notions de l’intimité et de la dignité, se pose donc la question du respect. Mais qu’est-ce que le respect ? Aujourd’hui, tout le monde revendique le respect. Pour Kant, le respect est le sentiment pour la loi morale. La dignité est donc absolue et contingente à l’humanité. C’est pourquoi le respect ne peut s’adresser qu’à des personnes et non à des animaux ou à des choses. Quelle que soit sa dégradation physique ou morale, tout homme est digne, du fait même qu’il est homme1.La dignité, c’est le maintien de l’humanité en soi y compris dans l’abjection de la mort atroce des camps d’extermination. La victime même réduite ne peut se voir enlever sa dignité quelle qu’action immonde que le bourreau tente, parce qu’elle reste humaine. La dignité est « quelque chose qui est du à l’être humain  du seul fait qu’il est humain2» comme la définit Paul Ricœur. C’est le rappel de la culture face à l’animalité, l’affirmation de l’humanité face à la barbarie. Pourquoi  se poser alors le problème et justifier d’une loi qui faciliterait le droit de mourir ? Qu’on ne nous dise pas que c’est pour combattre la douleur ou l’acharnement thérapeutique. La  loi Kouchner de 2002  a autorisé l’administration de produits antidouleur et la loi Léonetti de 20053, qui fait suite à l’affaire Humbert4, instaure une définition très claire du traitement de la fin de vie :« si le médecin constate qu’il ne peut soulager la souffrance d’une personne, en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, qu’elle qu’en soit la cause, qu’en lui appliquant un traitement qui peut avoir pour effet secondaire d’abréger sa vie , il doit en informer le malade … , la personne de confiance …, la famille ou à défaut un des proches.» 

 

Que demandent les partisans de l’euthanasie ?

Nous entendons tous, ces phrases que parfois nous avons aussi prononcées et qui se résument au fond à deux :  « vivre uniquement grâce à une machine, c’est « végéter », ou «  regardez  ce qu’il (elle) est devenu(e), ce n’est que l’ombre de lui-même » « Il vaudrait mieux être mort», est la conclusion de celui qui, généralement bien portant,  projette ses propres peurs dans l’autre et l’image qu’il se fait de lui-même. « Car c’est moins la mort d’un autre que nous ressentons lors d’un deuil, que la disparition de lambeaux de nous-mêmes…5» comme le dit si justement Claude Levi-Strauss. Il n’appartient à quiconque de décider pour mon alter ego, «mon semblable, mon frère », mais dont l’altérité est irréductible à moi. L’autre n’est pas moi ! Le respect requiert donc une exigence avec soi-même pour dépasser ses penchants spontanés, immédiats6.Sans référence à une croyance religieuse,  extérieure ou transcendante, il peut paraître très risqué de justifier un  « droit à  mourir dans la dignité ». Décider de la mort d’un autre, car il s’agit bien de cela, ne nous le cachons pas derrière les mots, est bien un acte qui ne peut se fonder sur de bons sentiments ou des opinions qui, pour  intéressantes qu’elles soient, ne peuvent qu’être arbitraires et bien souvent fluctuantes avec le temps. Revenons donc à quelques références et prenons comme fondement la Déclaration universelle de 1948. Elle nous dit clairement que : "Tout individu a droit à la vie, (art.3), que « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants."(art.5) et qu’«Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d'accomplir un acte visant à la destruction des droits … qui y sont énoncés."(art.30) On ne peut être plus explicite. Il ne nous appartient donc pas, Etat ou individu de mettre un  terme à la vie. Tout le reste est le sentiment  que nous nous sentons supérieurs à la loi morale comme Kant le disait, que nous croyons pouvoir nous exonérer d'elle, que nous voulons définir la vie et la mort. C’est ce que depuis les Grecs, on appelle  « ubris » ou démesure, ou folie, ou orgueil… Dans notre Europe, bien imparfaite sans doute, mais qui a voulu instaurer un monde diamétralement opposé au nazisme, la Cour européenne des Droits de l’Homme, dans l’arrêt du 29 avril 2002, affirme qu’«il n’existe pas de droit fondamental à la mort »  qui serait le pendant de celui bien réel et proclamé lui,  « de droit à la vie ».Et Robert Badinter de rappeler avec sagesse à ce sujet qu’« Il est dangereux de légiférer à partir d’un cas particulier pour un cas particulier. La loi est normative et universelle, elle dit la règle et s’applique à tous ».« L'homme est le seul animal qui allume le feu et enterre ses morts7», le seul à pratiquer ce qu’on appelait au Moyen-âge, l’« ars moriendi », l’art du bien mourir qui, s’il a perdu souvent son caractère religieux, reste bien une question centrale. Nous sommes donc toujours devant ce choix que notre société ne peut s’exonérer de considérer : Ou bien la vie est par nature sacrée comme le reconnaissent les droits de l'homme. Elle ne l'est pas un peu, au gré du vent, des époques et de nos ressentis personnels si louables soient-ils ! Elle l’est.Ou bien alors l’individu ou un groupe a tous les droits y compris de s’affranchir du domaine de la vie.  Quelle peut être alors la limite ? N’oublions pas que l’euthanasie (la « bonne mort » ou « mort heureuse »), pourra alors,  s’étendre au gré des lois et des modes.  Des motifs humanistes on passe vite à la satisfaction d’intérêts économiques.  Qui, si la vie n’est pas sacrée, peut garantir que les abus ne l’emporteront pas ? L’Histoire est là pour nous rappeler à la modestie. Qu’on le veuille ou non qui pourra dire ensuite que l'euthanasie (et oui, le même mot.) des "anormaux" par les nazis, à partir de 1934 ou la mort programmée des vieillards inutiles même au son d’« au Matin » du  Peer Gynt de Grieg comme dans le film « Soleil vert » (Soylent Green) sont autre chose que le pouvoir exorbitant d’un homme quelconque sur la vie d’un autre ? Depuis l’Orestie, nous savons que la Civilisation le refuse et que la société ne peut se l’arroger…Et si nous revenions, pour conclure, à la fable, plus légère, mais tout autant symbolique. Ces quelques vers de La Fontaine illustrent, s’il en était besoin encore, qu’une chose est de vouloir « mourir dans la dignité », lorsque l’on n’est pas confronté à l’heure ultime, et le vouloir vraiment, en ce moment précis.Il  y a quelques jours, le député Patrick Roy, qui se bat contre la maladie et la mort provoquait une « standing ovation » en s’adressant à ses pairs ainsi « Face à la mort redoutée, il y a la vie espérée. Ce souffle, vous me l'avez tous donné. Jamais je ne l'oublierai...ce souffle, il faut aussi le donner aux millions de victimes qui, comme moi, luttent pour la vie. La vie est tellement belle. Ces victimes, aimons-les, entourons-les. Le cœur accomplit des miracles», Alors décider de la vie d’un autre au nom de l’euthanasie. Qui en est digne ? 

 

1) Kant a ainsi revendiqué sans ambiguïté la liberté humaine et, respectant la dignité humaine, renvoyé l'aperception de cette liberté au domaine de la subjectivité, dont il est principalement traité dans la Critique de la raison pratique (1788). 2) Paul Ricœur, in J.-F. de Raymond, Les Enjeux des droits de l’homme, Paris, Larousse, 1988, p.236-2373) Loi n°2005-370 du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie.4) L’affaire Vincent Humbert,  tétraplégique, aveugle et muet suite à un accident avait demandé à mourir : « Je vous réclame le droit de mourir » écrivait-il au Président de la République, Jacques Chirac.  Sa mère, Marie Humbert et le médecin, Frédéric Chaussoy, l’ont aidé à mourir (24 septembre 2003), mis en examen, il y a finalement un non-lieu en février 2006.L’affaire Vincent Humbert avait mis en avant le manque légal par rapport à cette question de société5) « Hommage à Alfred Métraux »,  prononcé par C. Lévi-Strauss, le 17 juin 1963.6) J-M Nicolle, Dignité, intimité ; contribution à une journée d'étude sur les droits des patients, à l'hôpital psychiatrique de Sotteville-Lès-Rouen, 27 novembre 2003)7) Rémy Chauvin

 

*Philippe Naszàlyi, Universitaire, Directeur de presse

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