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Marie-Hélène Lafon, le monde des enfances paysannes

Une auteure qui a inventé une langue pour dire la vaillance et la mort
longue du milieu rural originel.

Par Gérard Streiff*

 Deux citations, extraites du dossier que la revue Siècle XXI vient de consacrer à Marie-Hélène Lafon, cadrent bien l’art de cette romancière. « Elle a inventé une langue pour dire le monde des enfances paysannes, ses silences, son écrasement, ses grâces têtues, sa mort longue, sa vaillance » dit la première. « Son écriture est un moyen de sauver le milieu rural originel, lui être malgré tout fidèle » précise l’autre. Fille de paysans du Cantal, l’auteure, très tôt, on est à la fin des années soixante, se voit imposer la loi du père : faire des études. Sage décision, dira-t-on, mais qui s’explique, en fait, parce que Marie-Hélène est femme, la terre est donc donnée en priorité au frère, et surtout parce que le père est convaincu que le métier de paysan est sans avenir, il n’y croit plus. Marie-Hélène Lafon est portée aussi par la passion de son premier maître, Léon Brunet, l’instituteur aux dictées fameuses, à qui elle dédiera d’ailleurs plusieurs de ses livres. La voici, jeune adolescente, interne dans une école religieuse, à Saint-Flour, lieu béni de culture sans doute mais aussi de confrontations avec les rejetons de la bourgeoisie locale, pleins de mépris pour la « bouseuse ». Marie-Hélène Lafon va suivre un cursus brillant, avec rage, une rage besogneuse (elle se qualifie de « brute méthodique »), pour une double raison. Boursière, elle ne peut pas se permettre de redoubler ; et elle entend du même mouvement prouver aux filles de cossus qu’elle est meilleure élève qu’elles !

De Saint-Flour, elle passe, bachelière, à la Sorbonne, pour des études de lettres classiques, jusqu’à l’agrégation. Un saut remarquable, un changement sensationnel de décor, d’environnement, de relations mais toujours un même acharnement, une même obstination à bien faire, à creuser le sillon.

Sa découverte du milieu intellectuel parisien, de la puissance (et des codes) de la culture et de l’art, sa rupture sans retour possible avec « le pays premier », sont parfaitement racontées dans plusieurs de ses romans et singulièrement dans Les pays. Professeure, Marie-Hélène Lafon enseigne aujourd’hui encore, en collège.
 
Chez elle, l’envie d’écrire était là, depuis longtemps, exigeante, intimidante. Des noms, des textes vont l’encourager à passer à l’acte, Pierre Michon et Pierre Bergougnioux notamment. Ce n’est pas tout à fait un hasard si l’un est originaire de la Creuse, l’autre de la Corrèze. Marie-Hélène Lafon a près de quarante ans quand est publié, en 2001, son premier opus, Le soir du chien, chez Buchet-Chastel, un éditeur qui lui sera fidèle. On repère dans ce livre court (les romans de Marie-Hélène Lafon sont toujours courts et denses), autour du personnage de Marlène (Marie-Hélène ?), normande qui ne se « fait » pas au Cantal, tout l’univers « lafonien » qu’on retrouvera de diverses manières dans les romans suivants. L’entrée de Marie-Hélène Lafon en littérature est aussitôt remarquée, le livre obtient le prix Renaudot des lycéens. Comme tous ses romans, c’est un texte fort par l’épaisseur des destinées humaines, la sensualité des paysages, la sobriété de la phrase, l’extrême précision des mots.
L’année suivante sort Liturgie, recueil de nouvelles, une forme qu’affectionne l’auteure. Il s’agit en fait de textes antérieurs à Le soir du chien, écrits pour certains dès 1996.
Ce monde de la ferme, de la vallée de la Santoire, de Saint-Flour, du passage à Paris… forment la matière première de la plupart des livres qui suivront, Sur la photo (2003), Organes (2006), Les derniers indiens (2008), L’annonce (2009), Les pays (2012). Sa dernière publication, Histoires (2015), reprend une vingtaine de ses nouvelles. Dans Chantiers  (voir plus loin), elle dit « fomenter depuis 1996 un seul et même et sempiternel et lancinant texte ».

Marie-Helène Lafon, c’est la description d’un monde paysan qui semblait inscrit « dans les siècles des siècles » et se voit soudain laminé (par la technocratie gaulliste), de territoires ingrats aux saisons rudes. Le chroniqueur Jean-Claude Lebrun parle d’une œuvre « d’une beauté âpre relevant de ce que l’on pourrait apparenter à un hiératisme rural ». Dans ces reconstitutions de son propre passage, son déplacement (du Cantal à Paris), il y a quelque chose de l’ordre de la trahison du milieu d’origine, d’un éloignement radical en tout cas. On pense bien sûr parfois à Annie Ernaux, fille de bistrotiers d’Yvetot, autre grande dame de la littérature qui a magistralement décrit ce « reclassement ». Il n’y a pas de honte du milieu d’origine chez Lafon, elle revendique même une fidélité aux siens, mais on la sent habitée d’une rage, on l’a dit (doit-on la qualifier de classe ?), contre les dominants d’alors, feu sacré de sa créativité. En même temps l’auteure n’exprime aucune espèce de complaisance d’un passé rêvé. Pas de nostalgie, pas de régionalisme. Elle donne à voir, sans passer forcément par la fiction.

On saluera son talent à faire vivre les « petites gens », tout comme Pierre Michon le fit dans ses Vies minuscules (1984). C’est le cas par exemple de Joseph (2014), ouvrier agricole avec lequel on se sent étonnamment en empathie ; ou de « Mo », le personnage du jeune Mohamed inspiré à l’auteure par un fait divers (du côté cette fois d’Avignon) ; et plus généralement de la plupart de ses « héros » et « héroïnes ».
 
La viande verbale
Marie-Hélène Lafon est une travailleuse du texte, elle tourne et retourne dans tous les sens « la viande verbale », comme elle dit, elle « rumine », elle entend « rentrer dans les choses ». À l’arrivée, ses textes peuvent être de longues coulées, parfois sans ponctuation. Les livres, courts donc, forment souvent un bloc, sans séparations, sans chapitres et pourtant ils restent absolument fluides, évidents.
Elle explique d’ailleurs, comme peu d’auteurs savent (peuvent) le faire, le processus d’écriture dans un recueil récent (2015) au nom parfait : Chantiers. Le chantier de l’écriture sur l’ « établi » qu’est son bureau. « Écrire, c’est partir ». Elle nous fait entrer dans les coulisses du travail d’écrivain. Elle aime reprendre certains de ses textes, les remettre sur l’ouvrage, les poncer, les raboter, les polir, comme si l’écriture était un travail sans fin. Marie-Hélène Lafon est une obsédée du juste mot, de la phrase drue, crue. Son vocabulaire est enraciné. De ses mots fétiches, elle a d’ailleurs fait un abécédaire, Album  (2012) qui conduit le lecteur d’Arbre à Vache, en passant par Cochons, Hiver ou Pays. Son modèle, doit-on le préciser, est Gustave Flaubert, « Flaubert for ever » dit-elle, et sa référence Un cœur simple.

Rutilance somptueuse
« En juin, c’était un bouquet, une folie. Les deux tilleuls dans la cour, l’érable au coin du jardin, les lilas sur le mur, tout bruissait frémissait ondulait ; c’était gonflé de lumière verte, luisant, vernissé, presque noir dans les coins d’ombre, une gloire inouïe qui, les jours de vent léger, vous saisissait, vous coupait les mots, les engorgeait dans le ventre où ils restaient tapis, insuffisants, inaudibles. Sans les mots on se tenait éberlué dans cette rutilance somptueuse. C’était de tout temps, cette confluence de juin, ce rassemblement des forces, lumière vent eau feuilles herbes fleurs bêtes, pour terrasser l’homme, l’impétrant, le bipède aventuré, confiné dans sa peau étroite, infime. L’œil s’épuisait à ne rien saisir ; des odeurs s’affolaient, de foin de terre noire de chemins creusés de bêtes lourdes. »
Extraits de L’annonce, 2009, prix Page des libraires. Ou comment Paul, paysan du Cantal, passe une annonce dans le journal pour trouver une compagne et croise Annette… Folio, pp 19/20

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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