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Le populisme radical de Jules Michelet, Aurélien Aramini*

Lire aujourd’hui l’œuvre de Michelet c’est aborder le continent oublié de la philosophie française qu’est le premier XIXe siècle. C’est contribuer à la reconstitution peut-être pas d’un « courant » mais en tout cas d’une dynamique intellectuelle que j’ai qualifiée de « populiste radicale », dynamique dont Michelet est, à mon sens, l’une des figures emblématiques aux côtés d’autres grandes figures méconnues telles que Pierre Leroux, Jean Reynaud ou Proudhon.

 Si le qualificatif de « populiste » résonne aujourd’hui comme une condamnation et désigne bien souvent une dérive de la démocratie, ce terme peut aussi permettre d’identifier des positions théoriques convergentes, politiques et épistémologiques, qui, sans être totalement étrangères à ce que l’on condamne lorsqu’il est question de « populisme », n’en demeurent pas moins importantes pour une histoire intellectuelle du premier XIXe siècle et fécondes pour un renouvellement de la pensée républicaine aujourd’hui.
Un premier point doit être précisé d’emblée : la difficulté en parlant de « populisme » réside dans le fait qu’il ne s’agit pas d’un corpus unifié ni d’un « certain type de mouvement ». Il représente avant tout une « logique politique » qui préside à « l’institution du social ». En tant que telle, la « raison populiste » envisage la génération et la conservation de la société à partir du peuple conçu non comme populus (le tout du peuple) mais comme plebs, c’est-à-dire la partie la plus nombreuse et la plus modeste tant sur le plan matériel que symbolique. La logique politique populiste affirme donc la primauté de ce peuple-plebs à partir d’un discours reposant sur la séparation, voire l’opposition, entre ce petit peuple et une oligarchie qui exerce sur lui le pouvoir – pouvoir que cette logique politique populiste entend justement remettre en cause.

Les approches de l’historien, du philosophe, du penseur politique et de l’épistémologue
La pensée « populiste » de Michelet résulte de la convergence inédite entre quatre approches qui lui donnent sa consistance, sa radicalité et son originalité au sein de la dynamique populiste repérable dans le premier XIXe siècle français. Premiè­rement, l’approche de l’historien qui écrit une monumentale Histoire de France (1833-1869) et suit sur la longue durée le travail par lequel la France s’est faite elle-même. Deuxièmement, l’approche du philosophe de l’histoire. Michelet est en effet l’un des pionniers de la philosophie de l’histoire dans la France de la Restauration. Il a publié en 1827 une traduction abrégée de la Science nouvelle de Vico et il s’est approprié deux de ses concepts majeurs : le « principe héroïque » selon lequel les hommes font leur propre histoire et le concept de « sagesse vulgaire », sapienza volgare, qui désigne, par opposition à la « sagesse réfléchie », la pensée prérationnelle des hommes grossiers des temps obscurs – de l’âge des dieux chez Vico – qui ont fondé les nations, la rationalité ne venant qu’ensuite. Troisièmement, l’approche du penseur politique, celle d’un Michelet engagé dans un combat politique qui cherche à fonder en raison le « droit du nombre », afin d’ouvrir la cité politique à ceux qui en sont exclus dans le système capacitaire de la monarchie de Juillet. Et quatrièmement, l’approche de l’épistémologue, qui amène Michelet à s’interroger sur les conditions de la scientificité de l’histoire et à affirmer l’importance de puiser dans les traditions populaires pour écrire un récit vivant dont le héros est un acteur collectif : le « peuple ».

La sagesse instinctive
Cette quadruple approche se cristallise autour d’une thèse formulée ainsi par Michelet en février 1848 : « La matrice du genre humain, c’est la sagesse instinctive, celle des masses populaires. » Sans pouvoir présenter de manière exhaustive le « populisme » de Michelet dans le cadre de ce bref article, j’exposerai l’un de ses aspects les plus féconds, à savoir le concept de « sagesse instinctive » qui trouve dans Le Peuple (1846) l’une de ses premières expressions politiques dans l’œuvre de l’historien.
À la différence de l’Introduction à l’histoire universelle (1831) où il est question de la « merveilleuse unité » du peuple révolutionnaire des Trois Glorieuses, la première partie du Peuple construit une vision du social traversée par l’antagonisme entre les « classes cultivées » et les « classes non cultivées », antagonisme qui polarise la représentation de la société française échelonnée en six classes, du paysan au bourgeois. La France est donc scindée entre des classes qui détiennent « la culture » et d’autres qui sont « sans culture, ou d’autres cultures (étrangères à nos procédés et que nous n’apprécions pas) ».
Dans Le Peuple, le projet politique de Michelet consiste à fonder en raison le droit du nombre, c’est-à-dire le droit des classes non cultivées que le système des capacités de la monarchie de Juillet tient à l’écart de la cité politique. Alors que l’Introduction à l’histoire universelle envisageait la souveraineté populaire à l’horizon d’une démocratisation des « lumiè­res », Le Peuple adopte un autre type d’argument. Il cherche à fonder le droit du nombre en partant du principe contestable que les classes non cultivées n’ont pas de voix et ne font pas preuve de « pensée réfléchie ». En faisant le constat du mutisme populaire (les « sans-voix », dira-t-on plus tard), l’originalité de l’argumentation de Michelet consiste à récuser, du point de vue gnoséologique, l’affirmation du primat de la réflexion sur « l’instinct des simples ». Il remet ainsi en cause le primat de la raison sur l’opinion, du cultivé sur l’inculte, du savant sur le simple. La question est donc de savoir quels sont les arguments de l’opinion. À quel titre l’inspiration instinctive des « barbares », des « simples », des « incultes » peut-elle revendiquer des droits vis-à-vis des classes cultivées ?
Michelet donne trois raisons qui conduisent à établir que le peuple – considéré comme « incapable » par les élites de la monarchie de Juillet – possède une sagesse, une sagesse qui n’est pas « réfléchie » mais relève de l’inspiration, une sagesse qui s’exprime dans l’opinion et n’est pas inférieure à la raison des savants quant à la conduite de la vie. La première raison réside dans sa capacité d’action. La « pensée instinctive touche à l’acte », remarque Michelet, alors que la « pensée réfléchie n’arrive à l’action que par tous les intermédiaires de délibération et de discussion ; elle arrive à travers tant de choses que souvent elle n’arrive pas ». Ainsi chez le peuple, « l’économie des paroles profite à l’énergie des actes ». La deuxième raison d’une rectitude de l’instinct populaire tient au fait que les barbares du peuple ont « l’expérience pratique de ceux qui font et qui souffrent, qui portent le plus lourd poids de la vie » ; ils voient juste là où les savants se trompent en raison de leur inexpérience de la vie. Engagées dans le monde, les classes populaires font corps avec l’existence. Cette immersion dans le réel manque justement aux savants et aux classes cultivées qui parlent du monde sans en faire partie, sans assumer la réalité. La troisième raison s’appuie sur l’affirmation que les « bonnes gens » ont une vue synthétique de la vie à la différence des savants qui ratiocinent sur des détails. Les « braves gens » ont un « sens pratique », une vue d’ensemble qui vient de leur immersion dans la vie, une forme de sens commun qui se décline en un sens des limites (« mœurs sévères, la sobriété et l’épargne » chez le paysan), en un sens de la communauté (l’ouvrier est « bon camarade et secourable aux siens ») et en un sens de la patrie (le fabricant est animé d’un « patriotisme industriel » faisant « effort contre l’industrie étrangère »).
Pour ces trois raisons, capacité d’action, immersion dans le réel et vue synthétique, l’opinion a donc un droit face à la raison de ceux qui prétendent posséder le monopole de la vérité. L’instinct populaire est porteur d’une énergie, d’un sens pratique et d’une intelligence du réel, qui font défaut aux classes cultivées :
« Peu importe qu’une assemblée qui possède cent cinquante avocats, en ait trois cents. Les hommes élevés dans nos scolastiques modernes ne renouvelleront pas le monde […]. Non, ce sont les hommes d’instinct, d’inspiration, sans culture, ou d’autres cultures (étrangères à nos procédés et que nous n’apprécions pas), ce sont eux dont l’alliance rapportera la vie à l’homme d’études, à l’homme d’affaires le sens pratique, qui certainement lui a manqué aux derniers temps ; il n’y paraît que trop à l’état de la France. » (Le Peuple)

Que l’on ne s’y trompe pas toutefois, cette thèse d’une rectitude de l’opinion populaire ne conduit pas Michelet, en 1846 comme en 1848, à opposer l’opinion populaire à la sagesse réfléchie des classes cultivées, même s’il est déjà question dans Le Peuple d’une trahison des élites – pour reprendre le titre du livre de Christopher Lasch –, élites qui ont défait Juillet, ne font plus preuve de patriotisme et cherchent l’alliance avec les financiers spéculateurs. La perspective de l’harmonie entre les classes au sein de la cité demeure l’idéal social de Michelet et il le demeurera toujours, ce qui fait qu’il n’est pas marxiste. Mais il n’en reste pas moins que son approche du peuple a été féconde, moins peut-être du point de vue politique que de celui de l’historiographie. Nul mieux que lui n’a en effet su prêter sa voix au grand peuple muet pour écrire l’histoire de ceux que les annales officielles avaient jeté aux oubliettes du grand récit de la nation. Jaurès invoquera pour cette raison l’auteur de l’Histoire de la Révolution française (1847-1853) dans l’introduction de son Histoire socialiste de la Révolution française : « c’est sous la triple inspiration de Marx, de Michelet et de Plutarque que nous voudrions écrire cette modeste histoire. »  

*Aurélien Aramini est docteur en philosophie de l’université de Franche-Comté.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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