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L’abolition de la prostitution : une avancée vers l’égalité, Lorraine Questiaux*

La prostitution, violence intolérable contraire aux valeurs de notre société, profite de la fragilité des êtres dans la détresse.

 Lorsque l’on évoque l’abolition de la prostitution, l’argument que l’on nous oppose est celui de la liberté. Mais de quelle liberté parle-t-on ? Celle du client, de l’homme (à 99 %) d’acheter un passe-droit : celui de dégrader l’autre à savoir, la femme (à 90 %) ? Rappelons que 95 % des personnes prostituées le sont sous la contrainte physique d’un proxénète. Il n’y a presque plus personne pour dire que les réseaux d’exploitation sexuelle laissent à leurs victimes la moindre liberté. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il existe un arsenal de textes qui les condamnent. Savoir que l’immense majorité de la prostitution n’existe que sous la menace et les coups, devrait déjà mettre fin à cette question du libre choix de se prostituer. Si des personnes étaient réellement volontaires pour le faire, il faut se demander pourquoi des millions de femmes et fillettes sont enlevées, torturées et contraintes à se prostituer.

Une violation de l’intégrité des êtres
Quelles réalités se cachent derrière la prostitution ? Certains diront qu’il y a plusieurs prostitutions : celle de rue, celle de salon, l’occasionnelle… Mais ce que nous dit l’expérience de terrain, au côté de ces femmes et parfois de ces hommes, c’est que la prostitution quel que soit son cadre, son habillage ou sa forme, est toujours une violation profonde et indélébile de l’intégrité des êtres. Quoiqu’il advienne avant ou après, il y a le moment où le client utilise le corps de l’autre pour son désir individuel. Le moment où il pénètre le corps non désirant de l’autre, où il s’arroge le droit de disposer de l’autre moyennant une somme d’argent.
Or, l’intégrité du corps a une réalité tangible, même si beaucoup voudraient nier ce fait. C’est sûrement l’une des vérités qui ne supporte aucun relativisme car elle est fondée sur la science médicale. C’est pourquoi l’intégrité du corps humain est pour certains sacrée et dans le domaine du droit, un droit inaliénable. Elle ne peut donc avoir un prix et faire l’objet d’une transaction. Mettre un prix sur son intégrité ou sur celle d’une autre personne aboutit à la réification d’un être humain.
C’est en vertu de ce principe que le droit français prévoit des normes pour garantir la sécurité et la santé des êtres, qu’ils soient usagers de l’espace public ou travailleurs. De ce principe découle le droit à la santé et de nombreux autres droits fondamentaux. C’est également au nom de cette certitude que l’on interdit la vente d’organes, le viol, la violence physique et psychologique. Le droit a déjà largement consacré l’idée que l’intimité et plus largement l’intégrité n’avait pas de prix. Comment justifier alors qu’il existe encore un no man’s land où les droits fondamentaux ne trouvent à s’appliquer ? Ce qui est intolérable au point de l’interdire pour l’immense majorité serait acceptable pour d’autres, sous réserve qu’elles y consentent ?

Y a-t-il de la liberté dans un consentement à l’autodestruction ? N’y a-t-il pas plutôt de la souffrance ? Certes il n’y a pas de contrainte extérieure et tout vient de l’intérieur. C’est alors que les connaissances psychologiques deviennent utiles. En effet, il faut chercher les causes de cette autodestruction : est-ce un hasard si toutes les personnes prostituées ont subi dans leur passé un ou plusieurs viols avant d’entrer dans la prostitution ? Toutes les études réalisées à ce sujet révèlent que non, ça n’est pas un hasard ! Pour accepter de céder son corps, sans désir, il faut pour cela avoir été préalablement conditionné à le faire et l’une des formes de conditionnement le plus « efficace » se trouve être le viol. Ce qui est certain, c’est que le fondement même de la société humaniste est précisément d’interdire que les autres puissent profiter de cette autodestruction.
Faut-il croire que c’est parce que ce régime de violence concerne principalement des femmes qu’il a été si longtemps toléré ? Nous n’avons d’autres choix que de l’admettre.

Le modèle archaïque dominant
Longtemps, la prostitution a été jugée comme un « mal nécessaire » (pour citer saint Thomas d’Aquin) avec pour fondement le mythe selon lequel les hommes auraient des besoins sexuels irrépressibles. À tel point que pour éviter le viol et l’inceste, l’intérêt de la société exigerait qu’une partie des femmes soit sacrifiée pour assouvir ces pulsions masculines.
Ce mythe est l’un des axiomes de ce que Françoise Héritier appelle le modèle archaïque dominant. Les femmes y sont un enjeu de pouvoir et un objet d’échange ce qui suppose une nécessaire hiérarchie entre le genre masculin et féminin.
Ce moteur de représentation factice confère à la femme un double rôle qui profite aux hommes : d’abord celui de la femme-mère chaste dont l’instinct maternel démesuré l’empêche de prendre part réellement à la vie publique et la confine au foyer ; et celui de la femme – prostituée, débauchée aux appétits sexuels débridés qui porte l’entière responsabilité de sa condition et qu’il convient de contrôler et de mettre à l’écart. On comprend bien que cette construction idéologique de la supposée sexualité féminine confine la femme à ses attributs sexuels et reproductifs.
Depuis les révolutions sexuelles, le modèle archaïque s’est adapté aux règles du libéralisme et fait la part belle au nouveau mythe d’une « prostitution émancipatrice ». Mais en réalité, une fois de plus, ce sont les dominants, ceux qui « disposent de l’argent pour acheter », majoritairement les hommes, à qui profite ce mythe.
Le message véhiculé par le culte prostitutionnel ou autrement dit « pornographique » est particulièrement pernicieux puisqu’il amalgame volontairement un discours d’émancipation avec des pratiques codifiées, générées et archaïques. Le corps féminin reste un enjeu de valeur notamment dans la publicité ; il fait vendre. Cette représentation d’une femme « corps » diminue le respect des femmes pour elles-mêmes et néglige d’autres aspects de leur personnalité et de leurs capacités. Seul leur « pouvoir sexuel » sur les désirs de l’autre sexe est valorisé.
Enfin, ce type de représentation renforce le décalage entre, d’une part, la perception mystifiée de la femme telle qu’elle est fantasmée par les hommes et, d’autre part, la réalité de ce que sont les femmes et de leurs désirs. Cette mythologie contribue à fausser les relations entre les jeunes femmes et hommes qui, au lieu de s’interroger sur les désirs réels des uns et des autres, calquent leurs comportements sur des stéréotypes. Cela a pour conséquence, d’une part, de nuire gravement à la possibilité de nouer une relation positive entre les êtres, et d’autre part, à l’exercice d’une sexualité « désirée et respectueuse ».
Prisonniers des rôles imposés par ces diktats, tout aussi genrés et nocifs qu’ils l’étaient il y a un siècle, les jeunes s’engagent dans une sexualité destructrice qui conduit les plus vulnérables d’entre eux à des mises en danger graves.

L’espérance d’une société sans prostitution
La prostitution est un obstacle insurmontable à l’égalité réelle entre les femmes et les hommes et repose sur une vision violente, pauvre et chaste de la sexualité. Elle est aussi une violence intolérable, contraire aux valeurs de notre société qui s’abat sur les peuples les plus vulnérables (les exilés, les discriminés, les minorités, les enfants et surtout les femmes) et profite de la fragilité des êtres dans la détresse.
La proposition de loi que la France s’apprête à faire passer marque un progrès décisif en faveur de l’égalité femme/ homme. Elle réitère l’attachement de la France aux droits fondamentaux et dote la France de moyens concrets pour aider les victimes à se reconstruire. Cette loi affirme l’espérance d’une société sans prostitution. Mettons en garde les sceptiques : nous croyons fermement en la disparition totale du système prostitueur car il y a longtemps que nous le combattons et que nous en connaissons les rouages. Mais surtout nous croyons au vrai progrès, celui qui permet de vivre ensemble dans le respect mutuel et la fraternité.

*Lorraine Questiaux est déléguée du Mouvement du Nid Paris.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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