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Égalité des droits, progrès social et enjeux écologiques sont-ils des objectifs compatibles ? Yveline NICOLAS*

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Conquérir des degrés de liberté, face à l’affaiblissement de la démocratie, exige de cerner les mécanismes qui empêchent, à la fois, le progrès social et l’égalité et qui aggravent en même temps la crise écologique.

 

Merci de m’avoir invitée à donner un éclairage, dans le cadre de votre initiative, que malheureusement je n’ai pu suivre jusqu’à présent. Ma venue est un peu impromptue, comme l’a dit Sylvie, et je ne vais donc pas faire un discours construit, à l’instar de Paul Boccara qui a proposé un programme mondial qu’il suffit maintenant de mettre en œuvre. Il a même parlé d’écologie… C’est bien pour un économiste marxiste ! Il est le premier à avoir abordé la limitation des ressources naturelles…Je vais partir de l’énoncé lui-même de mon intervention. Ma première réaction en tant que représentante d’ONG investie dans le champ du développement durable, de la solidarité internationale et des droits humains - avec une tentative de croiser ces trois approches et la question transversale de l’égalité des femmes et des hommes au niveau des droits humains - me donnerait tendance à rajouter à la question « égalité des droits, progrès social et enjeux écologiques », celle du modèle économique. Mais il en a été question précédemment, donc je pense que chacun comprend que ces trois aspects sont totalement indissociables. Si je me réfère à l’énoncé, je trouve que deux mots sont très importants et tout à fait légitimes. Il est essentiel d’avoir posé la question de l’égalité, parce qu’en participant à de nombreuses concertations associatives et en répondant aux médias, on s’aperçoit que l’égalité est en train de revenir à la mode. Cela nous change un peu de l’équité dont on parle beaucoup au niveau européen. Il y a aussi l’égalité des chances qui n’est pas du tout l’égalité des droits. Poser l’égalité des droits, c’est toucher au socle du développement humain, que l’on doit promouvoir. Il y a aussi la notion de progrès qui est réaffirmée dans l’énoncé. Le progrès est décrié par certains courants écologistes mais il est important de pointer le fait qu’il s’agit du progrès social.Ces considérations sémantiques peuvent paraître simplistes mais je trouve qu’il faut être extrêmement vigilant sur les mots, notamment lorsque l’on fait de l’éducation. Tout à l’heure, il a été dit qu’il fallait faire de l’éducation populaire. Cela commence par le fait de se mettre d’accord sur ce dont on parle. On y est très sensible quand on travaille dans la solidarité internationale. Au sein du forum social mondial (qui n’a pas été évoqué jusqu’à présent), nous avons mis des années à élaborer certains langages communs.

 

Ecologie et droits humainsLa question de la compatibilité entre écologie et droits humains est pour moi fondamentale et elle traverse un peu toutes les autres. C’est une question qui fait clivage dans le milieu associatif, entre les ONG de solidarité internationale et les associations environnementalistes. Pour certains on n’a plus le temps de s’occuper de l’égalité et du progrès social. Nous n’avons plus, peut-être, qu’une quinzaine d’années pour réorienter les choses. Alors, que devient la notion de progrès lorsque l’on a que quelques années pour faire des choix ? La question est importante. Cette compatibilité est également au centre des négociations internationales depuis quarante ans et la conférence de Stockholm en 1972. Un ministre brésilien a déjà répondu à la demande internationale qui proposait de faire de la forêt amazonienne un bien commun mondial sanctuarisé. Effectivement, si celle-ci disparaît, c’est l’équilibre climatique qui périclite plus rapidement encore que prévu. Le ministre a répondu oui et qu’il en serait ainsi quand nous ferions aussi de l’égalité des droits et de la lutte conte la pauvreté un bien commun mondial. Le débat n’a pas évolué depuis cette époque-là. Celui-ci est au cœur des négociations climatiques qui se poursuivent actuellement. Ce qu’il me paraît intéressant de noter, c’est que la notion de justice climatique ou de justice environnementale a été promue par des associations et des ONG. Aujourd’hui, elle est au centre des débats, notamment pour ce qui concerne le climat et elle est prise en compte dans le discours de l’Union européenne ou de la France. C’est quelque chose qui est devenu incontournable. Cette histoire de compatibilité entre écologie et droits se résout très bien par la notion de justice environnementale ou de droit à un environnement sain qui, en France, est constitutionnalisé. Je pense que c’est un point d’appui qu’il ne faut pas négliger.En ce qui concerne les degrés de liberté à conquérir, face à l’affaiblissement de la démocratie, je dirais qu’il faut vraiment cerner les mécanismes qui empêchent, à la fois, le progrès social et l’égalité. Ceux-ci aggravent en même temps la crise écologique. De façon pragmatique, je citerai une coalition citoyenne qui est assez peu connue et non appréhendée par le milieu politique : Alter EU, dont nous faisons partie au niveau d’un collectif pour l’encadrement et la transparence du lobbying. Tout à l’heure, nous parlions de l’Europe. Actuellement, le problème qu’elle rencontre, c’est que la Commission européenne est co-gérée par les intérêts industriels et financiers. L’impact de ces intérêts sur la décision publique est massif. En France, le débat a été lancé à l’occasion des conflits d’intérêts. Une commission, mise ne place par le gouvernement, planche en ce moment et va prochainement - dans une dizaine de jours - remettre son rapport. Cette question des conflits d’intérêts est devenue trop voyante dans notre pays. Il faut savoir qu’une bonne partie des commissaires européens deviennent immédiatement, après la cessation de leur activité, des lobbyistes au service des industriels, des banques, etc. C’est un problème majeur qui est débattu actuellement au niveau européen mais qui est également présent chez nous, à l’Assemblée nationale ou dans les instances décisionnelles. Nous promouvons des actions telle que la création des registres obligatoires des lobbyistes, pour qu’au moins nous puissions mesurer l’étendue du problème, avec les sommes mises en jeu, les intérêts défendus, etc.

Il faudrait aussi prendre en compte la question de la conquête du pouvoir médiatique. Il existe un rapport parlementaire récent d’un élu PS dont l’objet est la dépendance des médias français. Comment donc rendre les médias plus indépendants et notamment les journalistes d’investigation qui s’adressent surtout aujourd’hui à un cercle de convaincus ? Comment faire passer l’information au niveau du grand public ?

 

Egalité hommes-femmesParmi les autres degrés de liberté à conquérir, il y a celui des inégalités entre les femmes et les hommes. Il s’agit de l’absence de parité au sein de l’ensemble des instances décisionnelles. Nous avons parlé également des banques européennes et de la BCE. Il n’y a aucune femme dans ces organismes-là. Cela veut dire que la politique économique et financière est exclusivement masculine. En matière de stratégie de développement durable, au niveau français, il a été mis en place un comité de suivi national qui ne comporte que trois femmes pour trente hommes. L’un des sujets fondamentaux de l’agenda de Rio dans le domaine du développement durable, c’est la participation à égalité des différents groupes d’acteurs, y compris les femmes.Parmi les chemins à emprunter et les questions à se poser, il faudrait aborder la notion de décroissance, ce qui est peut-être mal venu dans cette assemblée. Nous parlions de civilisation et je crois que la problématique est d’actualité. Il est nécessaire de débattre autour de ce concept. Je me souviens avoir participé aux forums sociaux européen et mondial et, au début, nous nous battions avec les syndicats de gauche au sujet de cette question parce qu’ils souhaitaient absolument que la croissance économique soit l’axe des débats. Il y a eu des crêpages de chignon mais nous avons beaucoup avancé car j’observe qu’aujourd’hui les axes du forum social mondial, qui aura lieu au mois de février 2011 à Dakar, traitent de façon assez claire de tout ce qui tourne autour de la décroissance. Les ONG du Sud ont beaucoup poussé dans ce sens.Je dirais qu’il faut affronter le problème de l’encadrement strict de la publicité afin de la faire régresser parce qu’il est difficile de changer de mode de développement si nous n’arrivons pas à rompre avec l’injonction consumériste dans laquelle est emberlificotée la plupart des gens. Le surendettement des Français vient aussi de là.

 

Refonte du système éducatifIl faut également se poser la question de la refonte du système éducatif. Le programme qui est proposé ne pourra être mis en œuvre que si nous passons de la culture de la compétition à celle de la coopération. Cela commence à l’école. Comment le système éducatif doit-il favoriser la créativité et l’humain au lieu de préparer à l’insertion dans le monde du capitalisme et de la productivité par le stress. La gestion par le stress prend sa source à l’école.Pour finir, je pense qu’il serait souhaitable d’introduire une plus grande transdisciplinarité dans vos travaux afin de rassembler davantage d’acteurs. Si nous reprenons ceux qui étaient définis comme fondamentaux dans l’Agenda 21 et donc dans le développement durable, nous comptons les ONG, les syndicats et les milieux de la recherche également. Ces derniers ne sont pas suffisamment associés à ces travaux, y compris la recherche alternative. Enfin, n’oublions pas aussi les jeunes et les femmes.

 

*Yveline Nicolas est coordinatrice de l’association Adéquations

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