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Inquiétudes, dynamiques idéologiques, attitudes politiques, quoi de neuf en 2010 ?, Michel Maso*

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Résultats d’une enquête SOFRES élaborée et exploitée par Guy Michelet et Michel Simon à la demande de la fondation Gabriel Péri.

 

Je vais évoquer quelques-uns des résultats de l’enquête que la Fondation Gabriel-Péri a fait réaliser en juin dernier auprès d’un échantillon de 1504 personnes et dont nous avons confié le terrain à la SOFRES. Mais avant, je vais faire quelques remarques – quatre en tout – à propos de la genèse et des objectifs de cette enquête.

D’abord, je veux indiquer que l’élaboration du questionnaire, puis à présent l’exploitation des réponses, ont été confiés à deux sociologues que beaucoup d’entre vous ici connaissent : Guy Michelat et Michel Simon. Dans l’élaboration du questionnaire, ils se sont efforcés de rester dans la continuité des travaux de recherche qu’ils mènent depuis le milieu des années 60. C’est en 1966, précisément, qu’ils les ont débutés avec une première enquête, à l’initiative de la direction du PCF de l’époque. Et dans l’effort d’interprétation dont ils ont cet après-midi à la Fondation livré, comme ils le disent eux-mêmes, un « premier regard », ils ont pu, pour un grand nombre de questions, solliciter parfois jusqu’à vingt enquêtes, réalisées entre 1962 et 2010, afin de suivre certaines évolutions. Troisième remarque : j’ai parlé précédemment de continuité. Je précise, car c’est l’essentiel, qu’il s’agit pour Guy Michelat et Michel Simon, d’étudier, je les cite, « les systèmes d’attitudes, de représentations et de valeurs qui, associés aux comportements politiques, permettent d’en interpréter le sens et d’en comprendre les transformations. »

La présente recherche part de l’interrogation suivante : « Trois ans après les scrutins de 2007 et deux ans après « l’octobre noir » de 2008, quels changements dans les préoccupations et les inquiétudes des Français, leur vision du monde social, leurs orientations éthiques et culturelles, leur rapport au politique ? » Au fond, quoi de neuf dans la société française, sous le double effet du « sarkozysme » au pouvoir et de la crise ?

Enfin, quatrième et dernière remarque, la restitution organisée aujourd’hui n’est vraiment qu’une première étape. Et donc, mon propos devant vous également. Michel Simon et Guy Michelat vont poursuivre leur travail, et il fera l’objet d’une publication, sans doute relativement dense, de la Fondation Gabriel-Péri dans les semaines à venir.A ce stade, que nous dit l’enquête ? Je ferai sept observations.

 

1 • Le maintien, à un niveau élevé, du sentiment d’appartenance à une classe sociale, avec une poussée accentuée de l’identification à « classe moyenne », tandis que se confirme le « déclassement » de « classe ouvrière ».

Je donne trois courtes séries de chiffres, qui intéressent la longue période 1966 - 2010.• Le sentiment d’appartenir à une classe sociale varie peu : 61 % en 1966 ; 64 % en 2010.• Mais pour la classe ouvrière, en 1966 : 23 % de réponse (la plus fréquente à l’époque) contre 6 % en 2010.• Pour la classe moyenne, 13 % de réponses en 1966 ; en 2010 : 38 % de réponses (la plus fréquente aujourd’hui).De telles évolutions, en vérité de tels bouleversements, en disent long sur les changements non seulement objectifs mais aussi subjectifs intervenus dans la société française.Et une première question se trouve posée : « Quelle signification les personnes interrogées donnent-elles elles-mêmes aux réponses qu’elles fournissent, et notamment au fait de se dire appartenant à la « classe moyenne » ? Et aussitôt une deuxième question, non indépendante de la première : « Faut-il conclure à la disparition de toute notion d’opposition de classe, dans une société qui serait enfin recentrée et apaisée ? »Le sujet est à débattre…

 

2 • Une très forte progression du sentiment de « mal-vie »Au point où nous sommes peut-être dans un autre monde !• 1966, 45 % disent avoir « l’impression de vivre mieux »; 2010, ils ne sont plus que… 12 %• 1966, 28 % disent « moins bien » ; 2010, ils sont… 72 %Cela ressemble à un séisme et on note, d’autre part, que si sur la longue période il y a parfois des rémissions – nette en 1982, avec le premier gouvernement Mauroy – c’est entre 2001 et 2010 que ce sentiment de mal-vie bondit, passant de 44 à 72 %.Enfin, ces évolutions s’effectuent de façon quasi parallèle dans tous les groupes sociaux : « moins bien » passe de 35 à 63 % chez les cadres/professions intellectuelles supérieures ; de 47 à 77 % chez les employés; de 51 à 74 % chez les ouvriers.Et, là aussi, trois questions au moins sont posées :• Quel est le contenu vécu de ce sentiment de mal-vie ?• En fonction de quelles « grilles idéologiques » les individus lui donnent-ils un sens ?• Quelles conclusions en tirent-ils quant à leurs choix politiques ?

 

3 • La poussée des inquiétudes sociales et économiques va nous permettre d'y voir plus claire.Juste quelques chiffres.• Le chômage inspire 73 % de « beaucoup d’inquiétude »• La baisse du pouvoir d’achat : 64 % (52 % en 2001)• La puissance sans contrôle des marchés financiers internationaux : 62 % (contre 41 % en 1998; 49 % en 2001)Et ces évolutions sont, elles aussi, repérées dans toutes les catégories sociales. Même, elles sont au maximum chez les cadres et professions intellectuelles.

 

4 • Les inquiétudes liées à l’absence d’autorité, à l’insécurité et au risque d’être « envahis » par les étrangers ne gagnent pas du terrain ; leur intensité est en baisse.C’est intéressant parce que, compte-tenu de la gravité de la crise, on aurait pu penser le contraire. Ainsi, l’inquiétude par rapport à :• insécurité et violence : 2001, 76 % de « très inquiets » ; 2010, 55 %• augmentation du nombre des étrangers en France : « beaucoup » reflue de 40 % en 1998 à 35 % en 2001 ; 27 % en 2010.En 2010, c’est le chômage qui suscite le plus d’inquiétude ; la crainte des étrangers est en queue de peloton.Ces résultats ne conduisent nullement à minimiser la diffusion de ces craintes, ni surtout le potentiel de réactivation dont témoignent les réponses. Mais ils incitent à relativiser ce qui en est dit par tant de gens qui croient pouvoir déduire ce que pense le peuple à partir du temps d’antenne consacré à tel ou tel sujet par les journaux télévisés. Ils aident notamment à comprendre pour quelles raisons de fond des opérations comme le montage « identité nationale » ou l’expulsion discriminatoire des Roms n’ont connu dans l’opinion qu’un succès au mieux éphémère.

 

5 • Nouveau recul de l’adhésion à l’idéologie libérale.Là aussi, très vite, quelques chiffres :• La Bourse : sa connotation négative passe de 29 % en 1988 (40 % de positif), à 74 % en 2010• Privatisation : négatif : 36 % en 1988, 62 % en 2010• Nationalisation : positif : 37 % en 1993, 51 % en 2010• Capitalisme : négatif : 50 % en 1988, 64 % en 2010Dans une enquête internationale, réalisée pour le compte de la BBC dans l’été 2009, la France est, de tous les pays comparables, celui où on estime le plus que le capitalisme de libre-échange est fondamentalement dans l’erreur et qu’on a besoin d’un autre système économique.Cela dit, comme quoi rien n'est simple, les mots profits et libéralisme ne sont pas autant décriés que ce à quoi l’on pouvait s’attendre.• Profits n’est rejeté qu’à 53 %• Libéralisme est jugé positif à 55 % (mais marque un fléchissement).Mais ces mots, en particulier libéralisme, n’évoquent peut-être pas forcément, pour nombre de gens, la même chose que pour la minorité plus impliquée dans la réflexion et l’intervention économique et politique.

 

6 • Changer la société.• À la question : « Pensez-vous qu’il faut changer complètement la société ? », la réponse passe de 46 % d’approbation en 2007, à 56 % en 2010.• Mais peut-on le faire ? Nous avons posé la question : « Malgré la mondialisation et la crise, on peut tout de même améliorer les choses en France en prenant les mesures qui s’imposent » : 89 % « d’accord » (dont 38 % de « tout à fait »).• Enfin, nous avons « testé » la popularité de trois mots : Écologie : 85 % de positif ; Socialisme : 56 % de positif ; Communisme :18 % de positif (et 76 % de négatif).Sur ce dernier mot, notons une certaine stabilité depuis 1998 et aussi le fait que le « positif » recueille 27 % chez les 18-24 ans.Dernière remarque, et non la moindre…

 

7 • La crise du rapport au politique, au sens institutionnel du terme, atteint un niveau sans précédent. Quelques exemples :

• Un discrédit massif des responsables politiques.Depuis 1978, on demande aux gens dans quelle mesure les responsables politiques se préoccupent (ou non) de ce que pensent les gens comme eux.1978 : 15 % de « pas du tout » ; 2010 : 42 %1978 : 36 % de « ils s’en préoccupent » ; 2010 : 16 %

• Ceux qui ne font confiance ni à la droite, ni à la gauche pour gouverner sont, en 2010, massivement majoritaires, à 69 % (contre 48 % en 2007).

• Enfin, on constate que les générations récentes sont rétives à s’identifier à un « bord » politique plutôt qu’à un autre. Plus on est jeune, moins on se dit à droite (13 % chez les 18-24 ans, contre 30 % chez les 65 ans et plus) ou au centre. Mais on ne se déclare pas davantage à gauche ni (ce qui peut étonner) très à gauche (pas plus d’ailleurs que très à droite). De la sorte, la montée de ni à gauche ni à droite quand on passe des plus âgés (19 %) aux plus jeunes (44 %) est franchement impressionnante. Un monde sépare, sous ce rapport, les générations anciennes des plus récentes.Voilà, j’en ai terminé, en ayant conscience d’avoir été trop lapidaire…J’espère cependant que ces quelques indications seront utiles aux débats de ce week-end. Surtout, vous pourrez retrouver l’enquête intégrale sur le site de la Fondation  (www.gabrielperi.fr) puis, la note de la Fondation Gabriel-Péri que signeront Michel Simon et Guy Michelat.   *Michel Maso est directeur de la Fondation Gabriel-Péri

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