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Dialogue avec quelques décroissants, Florian Gulli*

Conscients des dégâts écologiques et anthropologiques de la société de croissance et des illusions du capitalisme vert, les communistes, plutôt que parler de décroissance, cherchent à marier écologie et production, dans l’intérêt de l’épanouissement humain.

Il est malaisé de parler de la « décroissance » pour au moins trois raisons. D’abord parce qu’elle fait l’objet de nombreuses caricatures (la décroissance, c’est le « retour à la bougie », c’est la récession, etc.) qui empêchent sa pleine compréhension, caricatures nées de l’ignorance ou entretenues de façon intentionnelle pour empêcher tout débat. Ensuite, le mot « décroissance », de l’aveu même de certains décroissants, ne recouvre pas tout à fait l’idée qu’il désigne. Ainsi pour Paul Ariès, il s’agit davantage d’un « mot-obus » destiné à bouleverser les habitudes de pensée. Et pour Serge Latouche, peut-être faudrait-il préférer au terme de « décroissance », celui « d’accroissance », jugé plus rigoureux. Enfin, et surtout, le mot « décroissance » recouvre une telle diversité d’options politiques, éthiques et philosophiques qu’il est difficile parfois d’en saisir l’unité.
Ce texte ne peut pas être exhaustif. Il mettra délibérément de côté des pans entiers de cette galaxie, ceux qui sont les plus éloignés des préoccupations des communistes. Ainsi par exemple, la décroissance d’extrême droite qui voit dans ce courant un moyen de redonner vie aux thèmes des identités primitives et de la communauté ethnique. On laissera de côté aussi les courants qui se préoccupent exclusivement d’éthique, de perspective individuelle non politique. Ce qui ne signifie pas rire de la « simplicité volontaire », mais vouloir qu’elle soit inscrite dans un projet politique plus large. On laissera de côté, enfin, les tendances franchement technophobes et anti-industrielles, aussi unilatérales que celles, benoîtement technophiles, d’un Luc Ferry.

La croissance, avant tout croissance des profits des grandes entreprises
La décroissance est une critique de la croissance. Celle-ci est l’horizon économique de notre temps, la croissance étant le mot d’ordre de tous les gouvernements se succédant. À la croissance, tout peut être sacrifié : le code du travail, l’environnement, le temps libre, la vie de famille, etc. La société doit être entièrement mise à son service. Deux arguments, au moins, viennent justifier la poursuite de cet objectif. Premièrement : la croissance serait synonyme de création d’emplois, l’augmentation de la production de biens et de services exigeant davantage de force de travail. Deuxiè­mement : la croissance serait la promesse d’une augmentation de la qualité de vie, le gâteau étant plus gros, la part de chacun le sera aussi. Bien évidemment, ce scénario enchanteur oublie de mentionner un détail : que la croissance est, d’abord et avant tout, croissance des profits des grandes entreprises. Il est alors facile de se faire l’avocat du capitalisme sans avoir à prononcer son nom.

Dégâts écologiques et anthropologiques
Les décroissants commencent par souligner les dégâts que ce récit passe sous silence. Les dégâts écologiques, d’abord. L’augmentation de la production est toujours une augmentation de l’exploitation des ressources naturelles. Et le développement de l’économie immatérielle n’y change rien. Elle est elle-même gourmande en matériel et en énergie (construction des appareils, stockage des données, etc.). Et surtout, elle ne remplace pas l’économie matérielle qui continue de croître à l’échelle mondiale. Dans le monde fini que nous habitons, la croissance, qui tend vers l’infini, n’est pas soutenable. Rappelons qu’avec une croissance de 2 %, on double la production tous les 36 ans et qu’avec une croissance de 10 % le doublement se fait en 8 ans.
Les décroissants soulignent aussi les dégâts anthropologiques produits par les sociétés de croissance. Elles interpellent les individus en consommateurs, exclusivement préoccupés par la maximisation de leur jouissance personnelle et par la recherche d’argent. Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, le disait sans ambages : TF1 vend à Coca-Cola du « temps de cerveau disponible » pour la consommation. L’individu rêvé de la société de croissance est celui qui définit le bonheur par la consommation. Celui qui ne défend aucune cause, notamment politique, mais seulement ses intérêts. Celui qui n’engage avec autrui que des relations marchandes ; aider son voisin gratuitement ne génère aucune richesse (du moins au sens de la société de croissance) tandis que lui faire payer ce service crée de la croissance. La décroissance a le mérite d’insister sur la vacuité des existences humaines dans une société obsédée par la croissance, vacuité qui caractérise d’abord l’existence des plus riches. Au-delà d’un certain seuil, il n’y a plus de connexion entre bonheur et confort matériel.

Illusions du capitalisme vert
Les décroissants soulignent également les illusions des tenants du capitalisme vert qui s’en remettent aux innovations techniques pour résoudre la crise écologique. Trop souvent le capitalisme se contente de repeindre en vert des marchandises qui ne le sont pas. La voiture hybride par exemple censée polluer moins ; si elle consomme moins d’essence à l’usage, la production de la voiture elle-même et son recyclage très insuffisant en font une voiture à très fort effet environnemental. Et même en cas de diminution réelle de l’empreinte écologique, le problème n’est pas réglé. Ainsi, comme le souligne Stéphane Lavignotte (La décroissance est-elle souhaitable ? 2009, Textuel) : « À la fin du XIXe siècle, l’économiste Stanley Jevons s’aperçoit que si les machines à vapeur sont de plus en plus économes, la consommation totale de charbon ne baisse pas, car l’économie par machine est rattrapée et dépassée par l’augmentation du nombre total de machines ! ». Ce phénomène est nommé « effet rebond » : une économie d’énergie engendre finalement un accroissement de la consommation globale d’énergie. Il est l’argument principal que l’on peut opposer à l’idée de croissance verte.

Dans quel monde voulons-nous vivre ?
Les décroissants, enfin, n’exonèrent pas la gauche de leur critique. Si les décroissants ne se disent ni « socialistes » ni « communistes », c’est d’abord parce qu’ils considèrent que l’appropriation des moyens de production ne suffit pas à empêcher les catastrophes écologiques. L’ouvrage Marxisme et environnement écrit par Guy Biolat, membre du PCF, le reconnaissait dès 1973.
Les décroissants considèrent aussi que ces courants socialistes et communistes ne posent pas suffisamment la question des fins (« dans quel monde voulons-nous vivre ? ») trop accaparés qu’ils seraient par les questions de salaire et d’emploi. La critique de la vie quotidienne dans le monde capitaliste serait, à leurs yeux, absente ou bien trop timide, comme si le refus libéral de porter le moindre jugement sur un type d’existence, le refus libéral de parler de vie « aliénée » (catégorie pourtant centrale dans le marxisme) avait été accepté comme une évidence.
Les communistes de leur côté ne se disent pas décroissants bien qu’ils partagent avec eux de nombreuses préoccupations : relocaliser les activités, restaurer l’agriculture paysanne, lutter contre le gaspillage, diminuer le temps de travail. S’ils ne se disent pas décroissants, c’est d’abord parce qu’ils estiment que le mot égare et produit de la confusion. Le terme « décroissance » donne l’impression que le problème oppose ceux qui veulent croître et ceux qui veulent décroître, alors que la question est plutôt « qu’est-ce qui doit croître et qu’est-ce qui doit décroître ? » dans nos sociétés. Formulation que beaucoup de décroissants acceptent d’ailleurs volontiers. C’est aussi parce que les communistes cherchent à marier écologie et industrie au lieu de les opposer parce que la transition écologique signifie pour eux « industrie repensée » et non désindustrialisation ou passage à un monde postindustriel.

*Florian Gulli est philosophe. Il est membre du comité de rédaction de La Revue du projet.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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