La revue du projet

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Penser les échelles de production, Jean Barra*

Pourvoir aux besoins d’une population terrestre qui n’a jamais été aussi important, économiser les ressources et limiter les nuisances exigent de mettre en œuvre des solutions collectives à diverses échelles de grandeur.

Certains remettent en cause, plus que l’évolution sociale, économique et donc politique de notre société, son évolution technique et technologique, jusqu’à parfois récuser l’idée même de progrès technique, pour promouvoir le retour à des technologies simples, voire simplistes, au motif qu’elles ont été utiles dans le passé.

Pratiques de petite dimension et méthodes globales ou centralisées
Bien plus qu’une réflexion sur l’utilisation des technologies, c’est une volonté globale de rejet qui l’emporte. Un vaste courant se répand, centré sur l’idée, a priori séduisante, qu’il vaut mieux se contenter de solutions simples, contrôlables à un niveau individuel ou au niveau de petits collectifs. De nombreux exemples existent dans des domaines aussi variés que la santé, l’alimentation, les circuits bancaires, l’énergie, l’agriculture…
Certes, le recours à des méthodes et pratiques de petites dimensions conserve dans bien des cas une pertinence insuffisamment mise en exergue. Par exemple, les besoins en énergie des petites îles du Pacifique ne seront pas résolus par un réseau gigantesque étalé d’un bord d’océan à l’autre, mais par la mise en place de moyens décentralisés adaptés à la dimension de chacune.
Pour autant, cette approche ne dispense pas d’un examen approfondi des conséquences globales de la mise en place d’une multitude de petites unités. En effet, si l’influence de chacune est faible, leur multiplication peut créer une nuisance globale du même ordre de grandeur que celle d’une grosse unité centralisée qui pourrait être équipée de traitements adaptés. Pensons par exemple au traitement des déchets qui nécessite, pour être efficace sur tout le spectre des nuisances, la mise en place de centres de regroupements au moins partiels ; faute de quoi, c’est la mise en décharge qui reprend le dessus !
Au-delà du développement et de la pertinence des solutions « simples », se pose aussi la question de la poursuite et de la correction des méthodes globales ou centralisées. En effet, si le rejet des dérives passées se justifie pleinement, il ne saurait conduire à un refus de toute solution élaborée, parfois complexe et souvent collective.
En ce sens, plusieurs questions sont à examiner. L’évolution des savoirs est quotidienne et l’humanité est aujourd’hui à un stade très avancé de connaissance de la réalité qui nous environne, bien plus avancé en tout cas que ce n’était le cas quelques siècles voire quelques décennies en arrière. Corrélativement, un individu, ni même un petit groupe, ne peut prétendre connaître et encore moins maîtriser l’ensemble des tenants et aboutissants d’une réalisation, existante ou projetée.

Combattre la dictature des profits et développer la participation citoyenne
Il est maintenant évident que la planète est un monde fini alors que le capitalisme y étend directement ou indirectement ses tentacules jusque dans les moindres recoins, et qu’il faut à la fois économiser les ressources et limiter les nuisances mais aussi pourvoir aux besoins d’une population terrestre qui n’a jamais été aussi importante : nourriture, logement, énergie, santé, éducation et culture. Le développement des possibilités existantes permet de penser qu’on peut faire « mieux et moins cher » qu’aujourd’hui, sur le triple terrain de la satisfaction des besoins, de l’effet sur l’environnement et de l’économie des ressources. Cela ne pourra pas être fait en se contentant de juxtaposer des solutions « à taille humaine ». Il est nécessaire de mettre en œuvre des solutions collectives à diverses échelles de grandeur. De tout temps, la capacité à mettre en œuvre des solutions collectives élaborées a été l’une des principales caractéristiques de l’espèce humaine : il y a 5 000 ans les premières dynasties égyptiennes assuraient déjà la maîtrise de l’irrigation de leur vallée à partir des crues du Nil, activité collective s’il en est.
Il est capital de retrouver confiance dans l’approche globale et collective des solutions techniques pour répondre aux besoins de l’humanité. Ce ne sera pas possible sans une critique exigeante des dérives passées et présentes. Outre l’assèchement de la mer d’Aral, les marées noires, la malbouffe ou encore les trafics de normes par Volkswagen, il faut s’attaquer à l’obsolescence programmée comme à la multiplication des versions successives de Windows et à l’omniprésence de la voiture individuelle… Cela implique également que de telles approches globales soient utilisées au bénéfice de l’ensemble des populations de la planète et non plus au profit de quelques-uns : il s’agit donc de combattre la dictature des profits et de développer la participation citoyenne aux choix. Cela implique un autre gouvernement où citoyens, salariés, consommateurs aient une vraie part de pouvoir.
Qu’on me permette un exemple pour illustrer mon propos : beaucoup dénoncent la sélection des variétés agricoles et l’omniprésence des majors du secteur, Monsanto en tête. Cette sélection, basée en quasi-exclusivité sur l’augmentation des rendements avec renfort d’engrais et de pesticides, a conduit entre autres à ne plus disposer en agriculture intensive de variétés de céréales panifiables (pouvant servir à faire du pain) convenablement pourvues de « bon » gluten. Il y a aujourd’hui dénonciation justifiée de ce résultat et recher­che de semences « primitives » présentant des résultats intéressants sur cet aspect. Cette activité indispensable se heurte aux contre-feux des groupes de pression du secteur et contraint à utiliser une distribution dans des circuits parallèles mais confidentiels malgré quelques passages sur les ondes. On ne parviendra pas à généraliser un recul des semences industrielles avec un cumul d’initiatives locales, et il serait inconcevable, dans une perspective communiste, d’en réserver le bénéfice à de rares privilégiés. Il semble donc nécessaire de se doter d’un nouveau système de production massif de céréales de bonne qualité, en particulier nutritionnelles. Cela passe en premier lieu par une reprise de la recherche et des processus de sélection de nouvelles variétés productives à partir des variétés anciennes, heureusement préservées aux quatre coins de la planète, sur la base des critères reconnus aujourd’hui comme pertinents (et la qualité du gluten en est un). Le recours à des pratiques aussi complexes et élaborées que la recherche agronomique est pour cela indispensable, comme la réorientation des pratiques agricoles et commerciales. Bref, repartir du « local » pour équilibrer le « global ».

*Jean Barra est ingénieur. Il est membre de la commission Écologie du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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