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Produire toujours plus et surtout toujours plus vite : à quel prix ? Davy Castel*

La notion de « productivisme » porte en elle une ambiguïté fondamentale : veut-on par-là signifier la recherche d’une augmentation constante de la production, « produire toujours plus » ? Ou fait-on référence à la recherche d’une augmentation constante de la productivité, « produire toujours plus vite » ? Si les deux aspects sont évidemment liés, ils ne doivent pas pour autant être confondus.

Les ambiguités du produire toujours plus
Les effets et conséquences néfastes de la première forme de productivisme, produire toujours plus, sont maintenant bien connus. On peut en citer au moins trois : premièrement, l’utilisation intensive et déraisonnée des ressources et notamment des matières premières ; deuxièmement, le consumérisme et son cortège d’outils marketing en tout genre destinés à faire acquérir par les citoyens, réduits à leur rôle de consommateur, des biens dont ils n’exprimaient jusqu’alors pas le besoin et autres objets inutiles de toute sorte ; troisièmement, l’obsolescence programmée destinée à réduire la durée de vie des produits et ainsi à augmenter la fréquence des actes d’achat. On pourrait également ajouter l’immense quantité de déchets que cette production d’objets inutiles et de basse qualité génère.
Si ces dégâts sont indéniables, il est néanmoins erroné d’affirmer que cette première forme de productivisme est celle qui caractérise le mieux notre système de production. D’abord, au moins depuis les crises de surproduction de la première moitié du XXe siècle, on cherche à produire uniquement ce que les consommateurs peuvent absorber, on est donc bien loin d’un « produire toujours plus » aveugle et sans limite. Ensuite, et surtout, la recherche d’une augmentation constante de la production est loin d’être systématique. Parce que « ce qui est rare est cher » on peut au contraire chercher à réduire volontairement la production (pensez au modèle Ferrari), voire procéder à des pénuries organisées, en particulier si cela permet de déstabiliser des gouvernements ennemis (pensez à ce que subissent depuis des années les gouvernements socialistes, ou simplement autodéterminés, d’Amérique Latine).

Recherche constante et sans limite d’une plus grande productivité
Non, le véritable dogme productiviste est celui qui correspond au second sens de la notion de productivisme : produire toujours plus vite. En effet, s’il est une règle d’or qui ne souffre guère d’exception, c’est la recherche constante et sans limite d’une plus grande productivité.
A priori, aucun problème à cela puisque l’augmentation de la productivité est potentiellement une incroyable source d’émancipation : synonyme de temps libéré, elle permet à l’être humain de consacrer une partie moins importante de son temps à assurer sa propre subsistance, lui donnant ainsi la possibilité de s’investir dans d’autres activités. Et de fait, nos journées de travail sont singulièrement moins longues que celles de nos aïeuls des siècles derniers. Toutefois, dans notre monde capitaliste, l’augmentation de la productivité a également une face cachée. Premièrement, elle résulte en une constante intensification du travail. Deuxièmement, elle conduit à exclure de l’emploi une partie importante de la population.
Il faut sortir d’une vision angélique de la productivité selon laquelle celle-ci résulterait uniquement du progrès technique et d’une « meilleure » utilisation des compétences humaines. En réalité, elle résulte aussi de l’exploitation toujours plus intense de la force de travail des salariés. Si l’introduction de la chaîne d’assemblage a permis de tels gains de productivité, ce n’est pas seulement parce qu’elle a permis de réduire les temps perdus liés aux déplacements des hommes, des pièces et des outils, c’est aussi parce qu’elle permettait une augmentation régulière des cadences à l’insu des opérateurs au fur et à mesure que leur dextérité augmentait et que leur corps le supportait. Cette pratique consistant à obtenir une plus grande productivité à travers l’augmentation progressive et régulière de la charge de travail et des cadences ne se limite pas à l’industrie et au travail à la chaîne. Les personnes qui sont dirigées par les objectifs le savent bien, commerciaux en tête : non seulement on fixe des objectifs quasi inatteignables pour être sûr que chacun « se défonce » mais celles et ceux qui ont le malheur de les atteindre se voient ensuite fixer des objectifs encore plus élevés. Faire toujours mieux… Quel qu’en soit le prix.

Des conséquences désastreuses
Cette productivité aveugle a des conséquences désastreuses à au moins trois niveaux.
Premièrement, sur la santé des travailleurs. On connaît maintenant depuis longtemps les troubles musculosquelettiques (TMS) générés par la réalisation de tâches répétitives à une cadence élevée et caractéristiques du travail à la chaîne. Les TMS peuvent générer d’atroces douleurs physiques qui peuvent perdurer et devenir chroniques si l’exposition aux facteurs de risque se prolonge. On voit maintenant se développer une autre catégorie de risques pour la santé, généralement appelés risques psychosociaux (RPS), liés à une forte intensification du travail : stress, épuisement professionnel (burn-out), fatigue intense mais aussi désengagement, absentéisme… L’exposition prolongée à ces risques pouvant conduire au suicide.
Deuxièmement, sur la qualité du travail. L’influence de l’intensification du travail sur la qualité du travail est un aspect dont on parle sans doute moins mais qui n’est pas secondaire pour autant. Pour faire court, la recherche d’efficience se fait au détriment de l’efficacité et de la qualité du bien ou du service fourni. Autrement dit, « faire mieux avec moins » se traduit bien souvent dans les faits par « faire moins bien ». Le secteur hospitalier et les soignants en général tirent régulièrement la sonnette d’alarme à ce sujet. Les fonctionnaires des administrations fortement touchées par la Révision générale des politiques publiques (RGPP) peuvent également en témoigner, tout comme les salariés des associations qui voient leur subvention diminuer mais pas leurs missions. Les psychologues du travail font ce constat tous les jours : de plus en plus de travailleurs disent être en permanence débordés, sous pression, et déclarent ne pas avoir assez de temps pour faire correctement leur travail ; ce qui devient très vite dramatique dès lors que ce travail consiste à sauver des vies, à faire la maintenance d’un site à haut risque ou à nourrir la population, pour ne prendre que quelques exemples des métiers précieux mis à mal par l’impératif de productivité.
Troisièmement, sur l’emploi. Quand l’augmentation de la productivité ne s’accompagne pas d’une augmentation suffisante de la production pour l’absorber, il n’y a guère que trois solutions, souvent ramenées à deux : suppression d’emplois ou partage du temps de travail – la troisième pouvant être la création d’emplois dans des services publics répondant aux besoins de notre temps. Dans le cadre d’une économie capitaliste et libérale sur le plan économique, c’est évidemment la première solution qui l’emporte puisque les gains de productivité sont ainsi mis à profit pour réduire le « coût du travail » et augmenter la rémunération du capital.
C’est ainsi que l’on en arrive au paradoxe majeur de notre temps, inévitable source de crise sociale : une société caractérisée à la fois par le sous-emploi et le sur-travail, certains étant exclus du travail tandis que ceux qui restent triment, ayant plus de travail à accomplir que ce que leurs épaules seules peuvent décemment supporter.
La réduction du temps de travail quant à elle est devenue un véritable tabou en France, alors même que des études économiques mettent en évidence son effet positif sur l’emploi. Attention toutefois, réduction du temps de travail n’implique pas automatiquement partage du temps de travail ainsi que nous l’enseigne l’analyse empirique du passage aux 35 heures. Celui-ci a généré une forte intensification du travail, faire en 35 heures ce que l’on faisait en 39 heures, dans les entreprises qui ont cherché à « absorber » la réduction du temps de travail sans réaliser d’embauches ou le moins possible.
On est ici au cœur du problème et de l’effet pervers de la productivité quand les travailleurs sont exclus du pouvoir et des processus de prise de décision : le temps libéré se fait au prix de la détérioration des conditions de travail faute de s’être doté des mécanismes de régulation, comme l’obligation d’embaucher à hauteur des heures de travail supprimées, qui permettraient de s’assurer que la réduction du temps de travail se traduise par le partage du travail et non par son intensification.

Maîtriser et réorienter les gains de productivité
En bref, l’accroissement continu de la productivité, qui devrait signifier accroissement du temps libéré, signifie surtout, en réalité, perte du droit au travail pour les uns et détérioration des conditions de travail pour les autres. Ce constat ne doit pas conduire à jeter le bébé avec l’eau du bain en développant une vision anti-productivité, et donc à renoncer au temps libéré et au potentiel d’émancipation que la productivité porte en elle, sous prétexte que cette augmentation de productivité est à la fois mal obtenue et mal utilisée. Mais ce constat conduit à soulever deux questions fondamentales, qui ne peuvent plus faire l’économie d’un débat et d’une appropriation collective. Premièrement, à quelles conditions est-il souhaitable d’augmenter la productivité ? Ainsi que nous l’avons vu, le coût, notamment humain, d’une forte productivité peut être élevé, c’est à cette aune qu’il faut en juger. Deuxièmement, que faire des gains de productivité engendrés ? La recherche de productivité doit constituer un instrument au service d’une meilleure qualité de vie partagée et non plus un dogme au service de la rentabilité et du profit de quelques-uns. Maîtrisons et réorientons les gains de productivité. Puissions-nous nous fédérer autour de ce mot d’ordre pour que ce dernier devienne réalité.

*Davy Castel est psychologue du travail. Il est maître de conférences en psychologie du travail à l’université de Picardie Jules-Verne.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016

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