La revue du projet

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La « participation » des citoyens à l'exercice des pouvoirs : apport essentiel ou divertissement ? Catherine Peyge*

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 La participation citoyenne est essentielle à la vie politique

 

Cette question est en fait d’une grande crudité en ces moments de petite histoire, où le divertissement, les divertissements prennent le pas sur ce qui devrait être connu de tous et  construit en commun. Si les organisateurs de ce moment de débat ont bien voulu m’inviter, c’est qu’ils pensent que les maires sont encore dans notre pays, des personnes qui peuvent prendre des initiatives visibles, faire vivre une conception ou une autre de la politique, affirmer des partis pris. Je les remercie d’avoir pensé à cela, qui est bien souvent esquivé dans le débat politique.

 

 

Des élus de terrainIl est vrai que les réformes territoriales successives ne portaient et ne portent pas en elles le respect de ces maires, des élus dits  « de terrain », puisqu’elles s’emploient avec constance à les faire disparaître, d’une manière ou d’une autre. Ce serait d’ailleurs intéressant de débattre de ce qualificatif « de terrain » caractérisant les maires, parfois les conseillers généraux mais jamais les parlementaires de l’une ou l’autre chambre.  «  Le terrain » serait la proximité,  le contact avec les personnes, organisées ou non en associations, ce serait les écoles, les gymnases, les cinémas, les vaccinations. En fait, le  « terrain » serait donc la vie. Il serait donc indispensable que chaque personne élue bénéficie de l’odeur de ce « terrain » qui est leur raison d’être et leur légitimation. Cette incidente a pour moi beaucoup d’importance, car si les maires sont les élus les plus reconnus parmi tous les politiques, c’est sans doute grâce à ce « terrain » qui fait que la rencontre de l’élu par les citoyens constitue toujours une expérience politique. La connaissance et la reconnaissance peuvent alors aller de pair. Je pense  que le fait d’être femme ou homme ne pèse plus le même poids quand nous nous  plaçons dans cette manière de voir les choses. La parité sera plus facile à gagner à cette responsabilité, non primaire mais première. Faire vivre les essentiels d’une politique de gauche semble possible au niveau municipal. Chaque ville définit au fil des années sa couleur du temps par ses affiches, ses annonces, la visibilité ou non des services sur son territoire, par ses tarifs, par sa capacité à développer la mise au centre des usagers dans chaque préoccupation municipale. Et ce avant chaque décision, choisie ou dictée par la politique nationale. Dans les villes, il existe la possibilité d’une extension du domaine des droits des personnes : Dans certaines communes, seuls les enfants des parents qui travaillent ont accès aux « études du soir » ; dans d’autres tous les enfants peuvent y avoir accès.  Je ne déclinerai pas tous les champs des possibles.  Pour cela, il suffit de se reporter aux divers programmes ou projets qui sont présentés lors des élections municipales. Cependant, ce n’est pas par cela que se construit, que s’appréhende l’essentiel d’une politique de gauche.

 

La démocratie participativeLa démocratie participative semble être la vertueuse pensée développée par tous les élus, d’une manière ou d’une autre. Mais justement, c’est cette manière ou une autre qui est importante. La démocratie participative, si elle est une vertueuse pensée, peut être aussi un carcan permettant de mettre au pas la pensée, éloignant ainsi les participants de l’essentiel de ce que devrait être une politique de gauche. La démocratie, pleine et entière, suffit pour définir l’essentiel d’une pratique politique de gauche. La démocratie est participative de fait, et pour qu’elle ne soit pas un morceau de démocratie assignée au choix des couleurs des boîtes aux lettres, il faut qu’elle s’exerce à tous les niveaux et dans tous les lieux. Le développement de la pratique démocratique fait partie de la nécessaire conquête de degrés de liberté. Sont remodelées à chaque expérience les capacités à repenser la démocratie et s’avancer encore, à chaque expérience de préférence réussie ou pour le moins analysée. Cependant, les lieux possibles de démocratie vivante, évolutive sont peu nombreux. Les mondes de l’entreprise, de l’éducation, de la santé, de la culture, par exemple sont régis par la course aux profits permanents, toujours plus performants, toujours plus castrateurs, déniant tout droit aux personnes d’exister personnellement ou en groupe, sauf parfois au prix d’efforts de longue durée, de mobilisations répétées. La dignité, les ressources des personnes sont mises à mal au nom d’intérêts supérieurs difficiles à identifier, mais marquant les destinées humaines, collectives ou individuelles de leurs talons de fer destructeurs.Je vais vous raconter une anecdote, courte mais épouvantable : À Bobigny, il y a un quartier avec des centaines de logements sociaux construits suite au cri de l’abbé Pierre en hiver 1954. La cité en question qui porte le joli nom de l’Étoile fait partie d’un programme plus large de rénovation urbaine incluant des constructions-démolitions, la création de logements étudiants dans une tour réhabilitée, l’ouverture du quartier vers le centre ville.  Dans la cité, le tram est à deux pas, mais la voirie est trop étroite pour que des bus circulent. Un beau projet a vu le jour, il y a quelques années. Un projet travaillé avec les habitants, sous la forme d’ateliers urbains, avec une troupe de théâtre en résidence, des fêtes de quartier, de rencontres avec les élus. Le projet est né, respectant même les contraintes budgétaires. À cette occasion les canons de la démocratie participative ont été respectés et enrichis, à la satisfaction générale et même sûrement celle des trois ministres de droite signataires de cette action au titre de l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine. Fin juillet, une partie des habitants devant déménager était déjà en train de faire ses cartons quand un avis du ministère de la Culture tombe comme un couperet : interdiction de faire quoi que ce soit dans cette cité considérée tout à coup comme un joyau de la nation ! L’architecte Candilis, connu et respecté, a théorisé sur le logement social il y a soixante ans. Il avait fait un bon travail par rapport aux contraintes (pas plus d’un million de centimes par appartement). Cependant il ne donnait lui-même pas plus qu’une cinquantaine d’années d’espérance de vie à son œuvre. Et il avait raison, vu les conditions de vie actuelle dans cette cité ! Voilà l’Étoile gelée dans sa misère, pour on ne sait combien de temps, avec de vives inquiétudes au sujet des financements à venir, un jour…  La population de l’Étoile, championne de France toute catégorie de la démocratie participative, s’est vue bafouée, méprisée. La démocratie participative, dans ces conditions, est une histoire dont on ignore si elle se finira bien ou pas, dont on ignore le devenir. Cette interrogation est valable aussi bien pour  les participants, comme pour les organisateurs. La participation des citoyens, n’est-elle pas alors un « divertissement », qui les éloigne des discours et des décisions des ministres du Logement successifs, des ministres de la Culture, eux aussi successifs ? De tout ce qui est structurant ? Et parfois pour un long moment. Irréversible ?

 

Une démocratie à construireLa période que nous vivons, marquée, pour aller vite, par ce que certains appellent la crise économique, et qui est pour la grande majorité des personnes une crise sociale, me renforce dans l’idée que la vie politique est la composante essentielle de cette démocratie à construire. Redonner le pouvoir à ceux qui en sont exclus, c’est mettre de la politique au cœur de la ville, de ses habitants et c’est tout le défi de la participation des citoyens à l’exercice des pouvoirs. C’est un défi colossal. Notre pays développe depuis quelque temps des dénis de démocratie, forts quant à leurs résultats néfastes, et symboliquement très graves comme le non-respect des parlementaires, ces élus considérés par la nomenklatura politique comme loin du terrain. C'est-à-dire hors sol comme les tomates qui n’ont pas de goût. Chaque élu, à chaque niveau qu’il travaille, se doit de libérer la parole des interlocuteurs qu’il peut avoir, les multiplier, aller en rechercher de nouveaux. C’est ainsi que de nouvelles idées peuvent naître, être mises en commun et progresser.  C’est ainsi que la passion pour la cité, au sens grec du terme, peut devenir intérêt pour la politique. Pour la politique de la vie, celle qui est utile pour vivre ensemble, en recherche d’harmonie ? Voire –  pourquoi pas –  de bonheur.

 

L’expérience des permanencesBobigny, comme beaucoup de villes ici et ailleurs, concentre de la pauvreté, de la précarité. Je reçois sans rendez-vous une fois par semaine des dizaines de personnes qui viennent m’exposer leurs réalités. Il s’agit de questions de santé, d’éducation, de travail, surtout de logement. Chaque personne m’apporte en général la preuve que, quelque part, le principe d’égalité entre les individus a été bafoué. Ces rencontres en tête à tête font partie de la démocratie dans la ville. Permettre la présence de la maire, ouvrir un dialogue direct afin que chaque personne, électrice ou pas, puisse m’interpeller quand elle le souhaite, c’est le droit de chacune et chacun. C’est mon devoir de répondre à tous et à toutes. Je peux  réorienter la plus grande partie des visiteurs vers les services municipaux compétents et trouver les interlocuteurs autres qui pourront tenter de faire avancer les questions posées. La qualité du dialogue, la rapidité de la réponse, même une simple réorientation, ont parfois plus d’importance que la solution même. Cela prouve combien les personnes dans notre pays sont toujours surprises d’être écoutées et entendues. Il s’agit pour moi, par l’expérience des permanences sans rendez-vous, de faire ressortir la possibilité de la fraternité, la possibilité de l’égalité. Mon ambition, par ce travail, car c’est un travail difficile, n’est pas de faire encore plus fort en démagogie que ceux qui nous gouvernent, comme aime à le proclamer l’opposition dans ma ville. Il ne s’agit pas d’annoncer en secret des  promesses qui ne seront jamais tenues, mais d’évoquer des droits et  leurs élargissements.  Il s’agit de tisser des liens, de ces liens qui ne s’achètent pas au rabais.

 

Organiser une démocratie vivanteLa construction démocratique passe par tous les domaines de la vie. Il faut sans relâche remettre l’ouvrage sur le métier. Pour les nouveaux arrivés dans la ville. Pour celles et ceux qui y ont grandi et veulent prendre la parole, avec l’espoir qu’ils portent en eux. Pour ceux qui se trouvent intéressés tout à coup par une question particulière, par des nouveaux projets, ou bien touchés par des craintes. Chaque occasion de rencontre peut être objet de pratiques démocratiques. Ce mode de travail nécessite de l’énergie, un groupe de direction uni et convaincu de l’apport précieux de chaque individu, comme il est, où il est. La démocratie vivante nécessite de l’organisation. Elle a aussi un coût, car elle n’est pas naturelle. Les structures permettant ce travail de fond doivent pouvoir évoluer, comme évolue la pensée collective quand elle est nourrie de l’intelligence elle aussi collective. Il s’agit d’instaurer au fil du temps des rites citoyens intéressants, inventifs, permettant à toutes celles et ceux qui le veulent d’approfondir des questions, d’être informés d’abord, tous d’une manière égale, de formuler leurs questions, leurs remarques, d’élaborer des réponses, des suggestions ou bien de penser des idées nouvelles.  La démocratie sous cette forme ne s’arrête pas aux frontières de la collectivité et chaque question posée est traitée ensemble, avec ses causes et ses conséquences. Et ce n’est pas parce que le président de la République a commis des discours paralysant l’égalité, comme sa péroraison de Grenoble, qu’il est interdit de faire vivre, partout où c’est possible, des combats comme celui du droit des jeunes et des moins jeunes à se construire un parcours de vie réussie avec le collectif « ville »  ou bien « département » et –  pourquoi pas ? «  circonscription ». Et ce n’est pas parce qu’à Dakar, la même personne a tenu des propos insultants à l’égard des Africains, que nous ne devons pas, et même plus que jamais, nous battre pied à pied pour le droit de vote des immigrés qui symboliserait, là encore, le respect du citoyen, celui qui vit et agit dans la cité. Sous diverses formes, de diverses manières, il faut réunir, entendre, écouter, nous enrichir de la pensée et de  la parole des uns et des autres. Les jeunes, peuvent ainsi participer aux débats politiques. Les femmes sont très nombreuses à formuler, et le plus souvent avec talent, ce qu’elles souhaitent, ce qu’elles veulent. La pratique démocratique doit être évaluée, et ce n’est pas toujours le plus simple. Parfois, je me compare à une des Danaïdes remplissant consciencieusement son tonneau. Parfois, la clairvoyance de certains de mes interlocuteurs me laisse émerveillé­­e. Je me prononce clairement : la participation citoyenne est essentielle à la vie politique.  Je tiens à préciser le sens du mot que j’emploie : essentiel, car relatif à l’essence. La vie politique exprime des choix marqués, des choix de société, des choix de vie. La démocratie est un de ces mots malmenés par l’histoire mais qui a, je pense, de beaux jours devant elle. La démocratie implique le partage des savoirs, pour comprendre ; et le partage des pouvoirs devient alors une aspiration partagée.J’aurais souhaité aborder les rapports des élus avec la démocratie, celle qui se cristallise le jour des votes….C’est un autre sujet. Je dirai simplement que permettre de réunir les conditions pour que l’expression populaire soit effective redore le blason de la politique, couche par couche. Nous pouvons partager avec des personnes engagées, avec des observateurs bienveillants, neutres, voire des opposants, l’assurance qu’il existe d’autres possibles que le repli, la peur, le mépris, la triade de la régression humaine.

 

*Catherine Peyge  est maire de Bobigny

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