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Marxisme et environnement. Trois questions à John Bellamy Foster*

Entretien réalisé et traduit par Jean-Michel Galano

On parle souvent d’« attitude prométhéenne » pour rendre compte de la position de Marx à l’égard des questions environnementales. Ce raccourci vous semble-t-il valable, eu égard aux nombreux textes, qui ne sont pas seulement des textes de jeunesse, mais qu’on trouve aussi dans Le Capital, dans lesquels il dénonce l’asservissement de la nature par le mode de production capitaliste ?

L’idée selon laquelle Marx aurait eu une approche « prométhéenne » de la nature est passée de mode dans le monde anglophone. Elle a fait l’objet d’une réfutation complète de la part de Paul Burkett, de Walt Sheasby, de moi-même aussi, et plus personne ne la soutient. Cette imputation d’une attitude « prométhéenne », dirigée exclusivement contre Marx, visait à lui attribuer métaphoriquement des idées très difficilement compatibles en fait avec ses écrits. Il est vrai que le jeune Marx avait fait l’éloge de Prométhée, qu’il s’était comparé à lui et que Marx toute sa vie a fait l’éloge du Prométhée enchaîné d’Eschyle : toutes choses qui ont été utilisées pour insinuer qu’il aurait eu une attitude prométhéenne au sens moderne de ce terme, à savoir une foi irraisonnée dans l’industrialisation à outrance considérée comme une fin en soi.
Or les choses prennent un tour différent si l’on regarde de près le mythe de Prométhée et la relation que Marx avait avec lui. Prenez sa dissertation de doctorat sur Épicure, auteur pour lequel il avait la plus grande admiration, mais aussi L’Idéologie allemande. Dans la préface de la dissertation de doctorat, il qualifie Épicure de « figure la plus éclairée de l’Antiquité » et le compare à Prométhée. Il ne fait en cela que reprendre les mots de Lucrèce, poète didactique disciple latin d’Épicure, qui présentait plusieurs siècles après la mort de son maître celui-ci comme celui qui avait apporté la lumière aux hommes. Il est probable (je me réfère ici aux études notamment de Peter Gay sur les Lumières) que la tradition européenne illustrée en France notamment par Voltaire qui consiste à parler de « Lumières » s’enracine dans le texte de Lucrèce. Ce qu’il est essentiel de souligner ici, c’est que le mythe du don du feu a été à l’origine interprété comme celui du don de la connaissance, assimilée à un éclairement. Et c’est bien ainsi que Marx l’entendait. C’est seulement plus tard que le feu ainsi donné a pu être interprété aussi comme puissance matérielle, aliment des moteurs et base de l’industrialisation. Il aurait été bien étrange que les Grecs l’aient conçu de cette manière. C’est parce qu’ils n’ont pas compris l’histoire complexe du mythe de Prométhée et de ses modifications au fil des âges que certains penseurs l’ont présenté de façon anachronique comme porteur d’un éloge de l’industrialisation forcenée qui constituerait l’alpha et l’oméga de la société moderne – et qui d’Eschyle et d’Épicure se serait transmis à Marx ! Épicure était si éloigné des idées qualifiées aujourd’hui de « prométhéennes » qu’il invitait l’humanité, et c’est souligné par Marx, à traiter le monde « comme son ami »… Au final, on n’en a pas moins réussi à faire passer absurdement Marx pour un fanatique de l’industrialisation et de la conquête illimitée de la nature, en se fondant uniquement sur ce qu’il avait pu dire de Prométhée dans le strict contexte de la philosophie antique !
Une fois écartée cette fausse interprétation des commentaires faits par Marx sur Prométhée, il suffit d’examiner avec rigueur la façon dont Marx traite de l’industrialisation pour voir qu’il est quasiment impossible de mettre en évidence le moindre fait qui aille dans le sens d’une approche acritique et d’une confiance totale dans les vertus de l’industrialisation. Certes, Marx était favorable à l’industrialisation, comme d’ailleurs tout le monde à son époque, exception faite d’une poignée de poètes romantiques. Mais cette approbation n’a jamais pris chez lui le sens d’une croyance et il n’a jamais considéré l’industrialisation comme une fin en soi. Dans Le Manifeste du Parti communiste, par exemple, l’éloge de la bourgeoisie auquel se livrent Marx et Engels n’est que l’amorce d’une critique radicale : or celle-ci ne porte pas seulement sur des questions de classe, mais aussi sur des données écologiques, et pointe la question du dépassement de l’opposition ville-campagne. Une fois cela compris, la prétendue contradiction entre les forts arguments écologistes de Marx et son prométhéisme supposé disparaît d’elle-même. Il y a plus : le refus d’une foi aveugle dans les vertus de l’industrialisation érigée en divinité moderne est essentiel dans les critiques adressées par Marx à Proudhon, qui fut par contre l’un des premiers à introduire la notion de prométhéisme dans les cercles socialistes.

Vous faites souvent référence à une pensée écologiste soviétique : comment la caractériseriez-vous ?

J’ai beaucoup écrit à propos de la pensée écologiste en Union soviétique, tout particulièrement en ce qui concerne la période des années 1920 À cette époque, la réflexion sur l’écologie en URSS était la plus avancée au monde, avec des théoriciens comme Vernadsky, Alexei Pavlov, Vavilov, Oparine, Stanscinski, Hessen etc. – pour ne rien dire de Boukharine, qui a joué un rôle majeur. Mais l’essentiel de cet apport a été effacé lors des purges de la période stalinienne. Plusieurs d’entre eux ont été exécutés ou sont morts en prison, notamment Boukharine, Hessen, Stanchinski et Vavilovv. Comme un bon nombre de marxistes vivant à l’Ouest, j’ai cru que l’histoire de la pensée écologique en URSS s’était close à ce moment-là. Pourtant, très récemment, en travaillant avec Paul Burkett à notre livre « Marx et la terre » (Marx and the earth, Brill, 2016) et à l’occasion d’un article que j’ai publié dans la Monthly Review (juin 2015) intitulé « Late soviet ecology and the Planetary Crisis » [L’écologie soviétique tardive et la crise planétaire], j’ai été amené à étudier les ultimes développements de l’écologie soviétique. Malgré les ravages causés par les purges et l’affaire Lyssenko, elle avait continué à se développer de façon parfois phénoménale dans certains domaines de recherche. L’analyse dialectique, comme le remarquait le regretté Richard Levins, continuait à se faire « sous la glace ». Les marxistes occidentaux ont eu tort de considérer l’URSS comme monolithique, alors qu’en fait des luttes se menaient à l’intérieur du système. Une figure clé à cet égard est celle du botaniste Nikolaïevitch Sukashev, admiré par Lénine et qui fit probablement plus que n’importe qui pour résister à Lyssenko puis pour s’en débarrasser. Sukachev élabora le concept de « biogeocoenosis » (communauté géobiologique), qui permettait d’enrichir la compréhension de l’écosystème, mettant celui-ci en relation avec les cycles géo- et biochimiques, selon l’orientation de recherches inaugurée par Vernadsky.
Dans une période ultérieure de l’écologie soviétique, après la déstalinisation, il y a eu une énorme activité créatrice. L’Union soviétique possédait la plus grande structure au monde pour la conservation de l’environnement, et celle-ci était administrée par des scientifiques. Les Soviétiques ont élaboré la climatologie la plus avancée du monde et ont été les premiers à alerter sur les dangers du réchauffement climatique, avec la mise en évidence par Budenko la rétraction positive de l’albédo de la glace. Dès 1961, celui-ci attirait le premier l’attention sur ce qu’il appelait l’inévitable réchauffement anthropogénique créé par les activités humaines. Par la suite, il fit œuvre de pionnier dans l’étude de la biosphère (écologie globale) et la paléoclimatologie. Le climatologue F.K. Fedorov, très proche de l’Américain Barry Commoner, était membre du présidium du Soviet suprême et plaida pour un dépassement des énergies fossiles et de l’énergie nucléaire au profit du solaire et des énergies marémotrices. Comme nous le savons, les environnementalistes et les écologues n’ont pas eu gain de cause, du moins pas autant qu’il eût été souhaitable. Mais la puissance acquise par l’environnementalisme soviétique, sous la conduite de savants dont certains étaient membres du PCUS, constitue un phénomène important, et les débats ne furent pas de pure forme. Dans les années 1970 et 1980, quand la philosophie marxiste commença à revivre en Union soviétique sous la conduite d’Ivan Frolov, elle mit en évidence un certain nombre des présupposés écologistes essentiels inhérents à la pensée de Marx, à commencer par le concept de métabolisme entre l’homme et la nature, et elle le fit avant les marxistes occidentaux.

Quels devraient être selon vous les axes d’une conception marxiste renouvelée de l’écologie ?

C’est là une vaste question à laquelle il n’est pas aisé de répondre. Je dirai qu’un tel renouveau se devrait d’avoir comme fondement l’analyse dialectique de ce que Marx appelait « le métabolisme universel de la nature », le « métabolisme social » et la « rupture du métabolisme ». C’est à partir de cette triade dialectique que Marx a élaboré au livre III du Capital la notion de développement durable la plus radicale qu’on ait jamais formulée, quand il dit que personne, pas même l’ensemble des humains, n’est propriétaire de la terre, mais qu’ils doivent la préserver pour les générations futures comme « les bonnes têtes de la maisonnée ». Marx identifiait le métabolisme social avec le procès de production. Il définissait le socialisme comme la régulation rationnelle du métabolisme entre l’humanité et la terre par une association libre des producteurs, de façon à élever le développement humain tout en conservant l’énergie et en préservant la planète. La conception qu’avait Marx de la crise écologique ne se réduit pas à la critique des coûts environnementaux causés par le capitalisme : elle englobe aussi, et c’est plus important, la prise en compte de la « rupture du métabolisme », à savoir les dommages causés à la planète indépendamment des coûts impliqués par la mise en valeur du capital. Il ne voyait pas les choses uniquement du point de vue de l’économie capitaliste, et en ce sens il peut être considéré comme un écologiste au sens plein du mot. Il décrit les changements climatiques générés par l’homme en matière de désertification comme « une tendance inconsciente vers le socialisme », voulant dire par là qu’il y a une telle contradiction entre capitalisme et civilisation que seule une société socialiste pourra la résoudre en établissant un mode de développement responsable.
Ce qui empêche les marxistes occidentaux d’appréhender les problèmes écologiques dans leur spécificité tient au fait que leur tradition de pensée rejette la dialectique de la nature, concept associé au marxisme soviétique, et à Engels plutôt qu’à Marx. De fait, la dialectique, dans l’optique des marxistes occidentaux, a été associée à la société, non à la nature. La science était considérée par eux comme mécaniste et positiviste quasiment par définition. Là est la raison majeure pour laquelle les marxistes occidentaux ont été si faibles quand ils se sont tournés vers les questions écologiques. Des penseurs de gauche comme Badiou et Žižek croient pouvoir parler de l’écologie comme du « nouvel opium du peuple ». Or c’est seulement quand la question de la dialectique de la nature et de la société sera enfin posée comme elle doit l’être, conformément à la pensée de Marx, que des progrès dans ce domaine seront envisageables. Mais cela suppose la cicatrisation, ou le dépassement, de divisions qui dans la gauche datent de la Guerre froide.
Dans les années récentes, Brett Clark, Hannah Holleman et moi-même avons étudié les analyses de Marx sur les échanges écologiques inégaux ou impérialisme écologique, avec l’exemple du commerce du guano au XIX° siècle, ou encore celui de l’Irlande, forcée d’exporter vers l’Angleterre les richesses de son propre sol. C’est là un élément décisif encore aujourd’hui pour comprendre l’inégalité des échanges écologiques entre le Nord et le Sud.
Il ne tient qu’à nous de faire de son œuvre à la fois une fondation et un point de départ. Il a su articuler la critique économico-politique du capitalisme à sa critique écologiste, et en a fait comme les deux faces d’une même pièce de monnaie. Aucune autre forme de critique se réclamant de l’écologie ne possède ce souffle, cette puissance. Et tout cela prend naissance dans l’intuition originelle du jeune Marx selon laquelle l’aliénation du travail suppose l’aliénation de la nature. En ce qui concerne l’action, j’ai soutenu que les écrits de Marx et surtout ceux du jeune Engels (particulièrement La Situation de la classe laborieuse en Angleterre) permettent de dégager la notion de « prolétariat environnemental » : le prolétariat est plus révolutionnaire lorsque l’ensemble de ses conditions de vie, et pas seulement de ses conditions de travail, sont dégradées.
Nous sommes dans ce que les scientifiques appellent « l’ère anthropocène ». Notons incidemment que le terme « anthropocène », pour désigner les transformations géologiques rapides de la biosphère, a été introduit par Alexei Pavlov, collègue de Vernadsky, dans les années 1920 en URSS. Dans les conditions qui sont celles de la planète à notre époque, le concept de développement humain durable comme façon de concevoir le socialisme représente ce qu’il y a de plus précieux dans l’héritage de Marx.

*John Bellamy Foster est professeur de sociologie à l’université d’Orégon.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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