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(Anti-)productivisme ? Florian Gulli et Léo Purguette*

«Productivisme » désignerait un système économique visant à produire toujours davantage sans se préoccuper de ce qui est produit, sans se soucier des effets de la production sur la nature et sur les hommes. Le mot « productivisme » viserait le « capitalisme », sans cependant s’y réduire. Il décrirait aussi le socialisme soviétique et son obsession pour les objectifs de production des plans quinquennaux. « Anti-productivisme » désignerait, à l’inverse, un système économique qui ne cherche pas à produire pour produire, à produire tout et n’importe quoi quelles qu’en soient les conséquences. L’anti-productivisme voudrait redonner sa juste place à la production : non plus l’objectif ultime de nos sociétés, mais un moyen au service des besoins humains. Si les termes du débat sont ceux-là, comment les communistes pourraient-ils ne pas être anti-productivistes ?

La désindustrialisation, un drame humain autant qu’environnemental
Le problème est que la question est parfois posée en des termes différents. L’« anti-productivisme » peut charrier des discours hostiles à la production industrielle elle-même, alors que les communistes estiment qu’ « industrie et écologie sont solidaires » (discours de Pierre Laurent prononcé à Lille le 24 novembre 2012). Vouloir maintenir le tissu industriel du pays, vouloir le redévelopper après tant de fermetures d’usines, ce n’est pas du « productivisme ». La désindustrialisation française n’est une bonne nouvelle ni pour les hommes ni pour la nature. Elle ne signifie pas diminution du nombre d’usines dans le monde, mais délocalisation d’activités qui se maintiennent et se développent dans des zones où les normes écologiques sont quasi inexistantes. La désindustrialisation est un drame humain autant qu’environnemental. Par ailleurs, répondre au défi écologique nécessite de développer de nouvelles filières de production (isolation des bâtiments, véhicules électriques, aciers spéciaux, etc.). Évidemment, cette position, la solidarité de l’écologie et de l’industrie, ne signifie pas approbation de toute forme de production ni industrialisation de tous les domaines de l’existence.
Ce problème est l’expression d’une difficulté plus large. L’expression « anti-productivisme » est négative et ne dit pas positivement l’alternative qu’il faudra mettre en place. Refuser de produire pour produire, ne pas produire sans réfléchir aux effets sociaux et environnementaux de la production ; cela définit un cadre général, dans lequel les communistes se reconnaissent, mais il faut impérativement aller plus loin que ce refus. Cela pose la question d’une planification démocratique, sauf à verser dans des recommandations inopérantes ou un « anti-productivisme » autoritaire. Des questions essentielles devront y être abordées sous contrôle citoyen. Quelles productions réduire ? Lesquelles faudra-t-il abandonner ? Dans quel domaine, en revanche, sera-t-il nécessaire de produire davantage parce que des besoins sociaux essentiels demeurent insatisfaits ? Il faut ensuite et surtout faire des propositions politiques positives qui dessineront les contours de ce mode de production profondément transformé. C’est là que plusieurs perspectives peuvent s’opposer : par exemple, celles refusant l’industrie et celles réunissant écologie et industrie. Au-delà, donc, d’un refus, d’un anti-productivisme, les communistes mettent en débat les grandes lignes d’une alternative. Son originalité ? Mettre l’accent sur la production, quand tant d’approches se focalisent presque exclusivement sur la consommation.

Les grandes lignes
d’une alternative

Au cœur de cette alternative : l’économie circulaire. « Lutte pour le communisme et lutte pour l’économie circulaire, même combat ! » écrivent Roland Charlionet Luc Foulquier (L’être humain et la nature, quelle écologie ? p. 76). La finalité est de faire décroître de façon conséquente les flux de matières dans la production. Y parvenir suppose de remanier profondément le système de production. Il faut concevoir les produits pour qu’ils durent, et donc s’opposer à la logique de l’obsolescence programmée qui organise la péremption et la production inutiles. Il faut mettre en place un véritable système d’entretien. Nouveau service public ? Ateliers municipaux de réparations ? Les fab-labs auraient ici, à n’en pas douter, un grand rôle à jouer (voir le dossier du numéro 40 de la Revue du projet). Il faut imposer aussi la construction modulaire des produits qui permet de remplacer uniquement les parties défaillantes ou dépassées des appareils, sans avoir à changer l’appareil lui-même. Jeter le tout, quand une partie seulement ne fonctionne plus, est l’une des pires aberrations capitalistes. Enfin, il faut concevoir les produits en vue des opérations de recyclage à venir et du réemploi des déchets comme matière première de nouvelles productions.
Une dernière réserve pour terminer, peut-être la plus importante. Le capitalisme est-il un productivisme ainsi que le présuppose un grand nombre de textes écrits sur la question ? Qu’il soit animé de lourdes tendances productivistes est une évidence. Néan­moins, il n’est pas réductible à cela. Le capitalisme en effet est aussi synonyme de pénurie. Il cesse de produire ce qui n’est plus rentable : par exemple, les médicaments destinés aux pays d’Afrique, les laboratoires pharmaceutiques préférant les maladies des pays riches. La rareté peut aussi, dans bien des cas, faire monter les prix. On touche là au cœur du capitalisme : non pas la production pour la production, mais la production pour le profit. Produire toujours plus est souvent profitable, mais pas toujours. Ainsi, le productivisme n’est qu’une possibilité du capitalisme, possibilité subordonnée à l’exigence de profit. Raison pour laquelle, la critique du productivisme est limitée, manquant les logiques d’organisation de la rareté propres au capitalisme. Il y a urgence à dessiner les contours d’un nouveau mode de développement, émancipé de ces logiques mortifères. C’est pourquoi la volonté de mettre en relation production et réponse aux besoins humains est centrale dans l’écriture du projet communiste de nouvelle génération.

*Florian Gulli est responsable de la rubrique, « Dans le texte » de La Revue du projet.
*Léo Purguette est responsable de la rubrique, « Le temps du commun ». Ils ont coordonné ce dossier.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016

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