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L’Art et la vie, Yvon Quiniou

Le Temps des Cerises, 2015

Par Stéphanie Loncle
Quelle est la valeur de l’émotion esthétique, du sentiment du beau ? Pour celui qui l’éprouve, il est très cruel d’y renoncer. Pris en flagrant délit de sentimentalisme, le matérialiste doit attendre silencieusement que l’émotion lui passe pour que sa raison commence à élaborer sur les enjeux sociologiques, économiques, politiques et philosophiques qui y sont associés. Après la lecture de ce nouveau livre d’Yvon Quiniou, il fera l’économie de ces réflexes, autant de mécanismes de défense contre la reconnaissance de notre incapacité actuelle à comprendre de façon satisfaisante l’émotion esthétique.
Voilà en effet le parcours quasi thérapeutique que nous propose Quiniou à travers son essai et le récit qui l’accompagne : accepter l’existence de l’émotion esthétique, en prendre la mesure (elle est durable, puissante, bien spécifique) et en tirer toutes les conséquences, en philosophe, jusqu’à reconnaître que l’ensemble des outils et des valeurs qui ont permis jusqu’ici à l’humanité de penser sa condition échouent à rendre compte du pourquoi et du comment du beau.
Yvon Quiniou refait patiemment le trajet théorique de l’esthétique depuis la philosophie kantienne jusqu’à la psychanalyse freudienne, en passant par la pensée nietzschéenne, difficile à situer au carrefour des sciences de l’homme. Excellant toujours dans l’art de la pédagogie, il insiste sur la façon dont les écrits de Kant font un remarquable portrait de l’émotion esthétique accréditant pour toujours le caractère incontournable de son existence autonome. Dans le même temps, il ne manque de rappeler les impasses idéalistes du philosophe des Lumières allemandes qui l’empêchent d’expliquer de façon convaincante les causes et le fonctionnement de l’émotion esthétique « dans la vie ». C’est alors que Nietzsche, puis Freud viennent étayer l’idée ô combien plus pertinente, plus proche de l’expérience et plus féconde théoriquement de rattacher le beau à la vie, avec le risque cependant de perdre de vue la spécificité de l’émotion esthétique. Au terme de ce parcours, les sciences sociales (à travers l’exemple type de Bourdieu) sont enfin convoquées à l’orée de la conclusion, mais sans grande conviction. Et en effet, on comprend vite, après le chapitre consacré à Freud, que les sciences sociales ne sont guère en mesure d'apporter une réponse aux questions soulevées par Yvon Quiniou.
En effet, ce voyage philosophique se conclut paradoxalement sur un échec dont Quiniou souhaite que le lecteur prenne bien la mesure : en l’état actuel de la réflexion philosophique, nul ne saurait comprendre le fonctionnement de l’émotion esthétique sans avoir recours à la notion, encore bien peu claire, d’illusion. Le sentiment du beau vient chez chacun faire écran entre soi et la mort, lui fait éprouver l’illusion d’une suspension du temps. À partir de là, tout reste à penser. On imagine que certains auteurs viendront nourrir cette réflexion : Louis Marin peut-être pour envisager la question de l’illusion du point de vue du pouvoir de la représentation, Jacques Lacan et ses disciplines aussi, qui ne sont pas loin de considérer que l’expression d’un sentiment du beau fait signe vers un trou non dialectisable dans la conscience, équivalent ou presque aux phénomènes élémentaires chez les patients psychotiques.
Yvon Quiniou livre ici une belle démonstration, très claire, qui a le mérite de faire place nette pour une appréhension philosophique matérialiste du beau qui reste à faire. Il circonscrit un trou noir de la science humaine. Travail doublement salutaire : d’une part, de rappeler face aux relativistes et aux illuminés que la connaissance humaine existe et balise avec toute la rigueur de la science de nombreux pans de l’existence humaine, et d’autre part de réaffirmer qu’il reste des paradigmes entiers à découvrir face aux nouveaux positivistes, qui croient, grisés par la multiplication des problématiques et des « objets » des sciences humaines (de la sociologie en particulier), que l’ambition encyclopédiste était atteinte.  

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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