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La détermination en dernière instance

Le marxisme est-il un réductionnisme ? L’histoire est-elle déterminée de bout en bout par l’économie, de telle sorte qu’il serait possible de renoncer à tout autre facteur explicatif et de déduire tout le cours des événements des rapports de production ? Pour Engels, la réponse est non.

Le facteur économique n’est pas « le seul déterminant ».
Dès L’Idéologie allemande, Marx et Engels avaient tenté de formuler une théorie qui puisse rendre intelligible les grandes évolutions historiques (transition du féodalisme au capitalisme, Révolution française, etc.). Engels a nommé cette théorie « la conception matérialiste de l’histoire ». La lettre à Joseph Bloch du 21 septembre 1890 est l’occasion pour Engels de revenir sur une lecture réductrice, mais très répandue parmi ceux qui commençaient déjà à se dire « marxistes », de la thèse qu’il avait commencé à développer avec Marx.
Selon cette lecture simplificatrice, l’histoire s’expliquerait entièrement et seulement par l’économie. Le seul facteur déterminant serait « la production et la reproduction de la vie réelle ». La clef d’une époque serait à chercher uniquement de ce côté. Pour Engels, la conception matérialiste de l’histoire ainsi conçue devient une « phrase vide, abstraite, absurde », sorte de formule mécanique prête à être appliquée à toute époque, à tout événement, se substituant aisément à l’analyse patiente et précise de chaque situation. D’où le non-sens dont elle est porteuse : elle prétend expliquer l’histoire, mais en considérant comme superflue l’investigation historique.
À la fin de la lettre, Engels dit être partiellement responsable, avec Marx, de cette simplification. En effet, lorsqu’ils commencèrent à élaborer leur conception de l’histoire, les explications disponibles étaient largement idéalistes. L’histoire d’une époque était celle des grands hommes et de la mise en œuvre de leurs idées. Il était rare qu’on accorde aux facteurs économiques un réel poids. L’âpreté de la lutte théorique a conduit, comme souvent, à durcir les oppositions, à renoncer à toute nuance. C’est ce qui explique par exemple ce raccourci saisissant de Marx dans Misère de la philosophie : « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel »(1).
Dans cette lettre, il s’agit pour Engels de redonner à la conception matérialiste de l’histoire toute sa complexité. En réalité, on ne peut expliquer une évolution historique sans faire référence à une multitude de facteurs. La production n’est que l’un d’entre eux. Parmi ces facteurs, il faut compter aussi : « les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats, – les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques ». Ainsi, loin de tout réduire à l’économie, Engels affirme le caractère déterminant de la politique, du droit et même des idées (religieuses et philosophiques notamment). Impossible en d’autres termes d’expliquer une époque sans prendre en compte ses élaborations idéologiques, impossible de parler de la féodalité sans parler des conceptions religieuses des hommes.
Néanmoins, reconnaître la pluralité des causes est une chose, affirmer qu’elles ont toute un poids égal en est une autre, qui ressemble à une affirmation non justifiée. Pour Engels, certains facteurs sont plus déterminants que d’autres. Il utilise une image, celle de l’édifice, pour illustrer ces différences d’efficacité. La « base » de l’édifice est « la situation économique ». Sur cette base s’édifie une « superstructure », elle-même composée de plusieurs niveaux : la politique, le droit, la théorie. Plus on s’élève dans l’édifice, moins les facteurs ont de pouvoir causal. La « base », « la situation économique », si elle n’est donc pas le seul facteur explicatif, est cependant le niveau qui a le plus de poids, celui qui détermine « en dernière instance » tout l’édifice.

Les difficultés de l’analyse historique
Le texte d’Engels est donc un appel à reconnaître les difficultés propres à toute analyse historique. L’objectif de la conception matérialiste de l’histoire n’est pas de délivrer des solutions toutes faites qui dispenseraient d’une étude approfondie des situations historiques. Il serait erroné de s’en tenir à des énoncés généraux, comme celui que l’on trouve en tête du premier chapitre du Manifeste du Parti communiste, et d’après lequel « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes des classes ». La phrase est juste, mais elle ne permet pas de comprendre ce qu’Engels appelle ici la « forme » des luttes historiques. Une révolte d’esclaves dans l’Antiquité et une grève d’ouvriers au XIXesiècle sont deux manifestations de lutte des classes mais elles ont peu à voir l’une avec l’autre.
En effet, en ce qui concerne la forme que peuvent prendre ces luttes, Engels va même jusqu’à dire que souvent, c’est ce qu’on appelle l’idéologie qui joue un rôle prépondérant. Marx l’avait déjà montré dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (2) lorsqu’il analysait la manière dont les acteurs de la révolution de 1848 cherchaient à reproduire à contretemps la Révolution de 1789. En faisant cela, ils n’étaient pas poussés par leurs intérêts matériels, ils étaient bien plutôt aveuglés par des représentations politiques inadéquates au nouveau contexte social qu’était celui de la France du milieu du XIXe siècle.
Loin d’un schéma simplificateur qui ne verrait dans le déroulement de l’histoire que la manifestation de la nécessité des lois de la production économique, Engels propose au contraire une conception originale du hasard. Le hasard ne signifie pas pour lui l’absence de cause, mais bien plutôt un enchevêtrement de causes si complexe qu’il est particulièrement ardu d’en rendre raison. Un peu plus loin dans cette même lettre à Joseph Bloch, il comparera cet entrelacs de facteurs causaux à un « groupe infini de parallélogrammes de forces ». Engels en appelle finalement à éviter deux écueils : celui qui consiste à appliquer mécaniquement sur le cours des événements un schéma économique simpliste et celui qui, face à la complexité des facteurs en présence, consiste à renoncer à tenter d’expliquer l’histoire.

Notes de La Revue du projet
(1) - Karl Marx, Misère de la philosophie, Éditions sociales, Paris, 1972, p.119.
(2) - Nous renvoyons au texte analysé dans le N° 42 de La Revue du Projet.

D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats, – les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards (c’est-à-dire de choses et d’événements dont la liaison intime entre eux est si lointaine ou si difficile à démontrer que nous pouvons la considérer comme inexistante et la négliger). Sinon, l’application de la théorie à n’importe quelle période historique serait, ma foi, plus facile que la résolution d’une simple équation du premier degré.

Friedrich Engels, Lettre à Joseph Bloch
du 21 septembre 1890,in ,Études philosophiques Éditions sociales, Paris, 1961, p. 154.

Les dernières réflexions d’Engels sur l’histoire
La correspondance qu’Engels rédige durant les dernières années de sa vie est particulièrement riche sur le plan philosophique. Ses échanges de lettres avec les militants de la social-démocratie allemande des années 1890-1895 lui permettront de préciser certains aspects de sa théorie de l’histoire et notamment le rôle que joue l’idéologie. Engels espérait ainsi rectifier certaines fausses interprétations des textes de Marx qui pouvaient avoir cours au sein du SPD.

La Revue du projet, n° 55, mars 2016

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