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Mais où sont passés les Indo-Européens ? Vincent Blouet*

Avec plus de 8 000 exemplaires vendus en un an, le Mais où sont passés les Indo-Européens ?  de Jean-Paul Demoule, somme de 750 pages agrémentées de plus de 1 000 références bibliographiques, est en passe de devenir un best-seller de la littérature scientifique.

 En juin 2015, l’académie française lui a décerné le prix « Eugène Colas » du livre d’histoire et de sociologie et, en décembre dernier, il a reçu le prestigieux prix « Roger Caillois » de l’essai. Dans le même temps, la rubrique « Indo-Européens » de Wikipédia a été complétée d’un paragraphe précisant que « cet essai est contredit par la plupart des études récentes portant sur le génome des Européens » et que « ces hypothèses marginales sont rejetées depuis des années par les linguistes ». Éléments de la civilisation européenne, revue de la « Nouvelle Droite », considère quant à elle que l’auteur est « désormais élevé au rang de négationniste en chef des études indo-européennes ».
Beaucoup d’honneur donc et beaucoup d’indignité, pour l’ancien président de l’Institut national de recherches archéologiques préventives, professeur de protohistoire européenne à Paris 1 et membre de l’Institut universitaire de France. Mais pourquoi un ouvrage qui vise à dresser l’état de la connaissance sur un sujet a priori réservé à des spécialistes, peut-il aujourd’hui susciter engouements et controverses ? C’est évidemment parce que depuis son assimilation par l’idéologie nazie le concept d’indo-arianisme sent le soufre. Mais c’est aussi, parce que Jean-Paul Demoule s’attache à détruire, de façon méthodique et systématique, ce qu’il nous présente comme le mythe fondateur de l’Europe des temps modernes et donc celui de l’Occident.
Pour aborder le sujet, qui de prime abord pourrait paraître austère, il est nécessaire de poser quelques repères. Dans le Petit Robert, à la rubrique indo-européen, on trouve un adjectif : « se dit des langues d’Europe et d’Asie qui ont une origine commune ». Dans le Larousse, le terme est signalé comme un substantif : « l’indo-européen est la langue commune dont sont issues les langues dites indo-européennes ». Dans le Wiki-Dictionnaire, c’est aussi un substantif qui est retenu mais avec un autre contenu : « Indo-Européen est le nom donné à un peuple dont est issu partiellement un ensemble de peuples d’Eurasie ». Toute la problématique de Jean-Paul Demoule se retrouve dans ces trois définitions. Comment, à partir de ressemblances initialement constatées entre le sanskrit, le grec et le latin, en est-on arrivé à supputer une langue primitive commune à la majeure partie des peuples d’Eurasie, puis à l’affirmation de l’existence d’un peuple unique à l’origine de tous ceux (ou presque) qui cohabitent aujourd’hui sur le continent.
Ainsi, Mais où sont passés les Indo-Européens ? constitue d’abord une enquête historiographique passionnante sur la fabrique d’une discipline. Construit comme une symphonie, rythmé par la chronologie comme tout travail d’archéologue qui se respecte, l’ouvrage nous raconte une épopée scientifique. L’ouverture, qui commence à la Renaissance, et le premier mouvement, qui nous mène à la fin du XIXe siècle, décrivent dans le détail le cheminement des fondateurs des sciences humaines et sociales, mais aussi des chercheurs en sciences naturelles, dans l’écriture du roman de l’identité indo-européenne. Le second mouvement, qui débute à la veille de la première guerre mondiale et s’achève à la fin de la seconde, montre comment, sous l’empire des idéologies nationalistes puis du nazisme, des élucubrations scientifiques participent de la monstruosité. Le troisième mouvement et le final nous interrogent sur le pourquoi du retour, dans le deuxième quart du XXe siècle et avec encore plus d’acuité aujourd’hui, d’un modèle scientifique construit sur des chimères.
Dès les premiers chapitres, le vertige saisit le lecteur qui, de citations en citations, voit les théories du racisme scientifique s’échafauder sous ses yeux. Les linguistes germaniques sont à la pointe de la recherche car c’est la langue qui sert de ciment dans la construction lente et difficile de la nation allemande. Les historiens français et anglais développent quant à eux les thèses diffusionnistes et expansionnistes qui viennent justifier la colonisation, source de progrès. Les anthropologues s’attaquent, par la biométrie, à la classification et à la hiérarchisation des races humaines. À partir du langage primitif reconstitué et des études comparatives de mythologie, on parvient à décrire le mode de vie et les croyances de ces lointains ancêtres. Au final, il se dégage un modèle dominant, postulant l’existence d’un peuple primitif, parti à cheval à la conquête de l’Eurasie et ayant imposé sa culture et sa langue à la majeure partie du continent. Ces bases étant posées, il ne reste plus qu’à localiser, dans le temps et dans l’espace, le berceau d’origine. Cette tâche est confiée aux archéologues qui, comme leurs collègues des autres sciences, participent aux constructions idéologiques de leur temps. C’est ainsi, qu’en fonction du pays et de l’époque, les Indo-Européens seront placés à la fin de la dernière glaciation, au début du néolithique ou pendant l’âge du bronze, leur territoire premier étant successivement retrouvé en Inde, dans le nord de l’Europe, dans les plaines de Russie, en Anatolie…
Depuis les années 1970, le développement des méthodes de datation absolue ainsi que la généralisation de l’archéologie préventive, ont profondément renouvelé la recherche. Fondées sur des séries statistiques solides, la préhistoire et la protohistoire de l’ancienne Europe sont désormais, dans les grandes lignes mais aussi dans les nombreux détails, parfaitement cernées. L’ouvrage expose de façon didactique la succession des cultures identifiées en Europe par les archéologues ainsi que leurs modes de formation, de développement et d’extinction. Jusqu’à l’émergence des États, au début des périodes historiques, cette succession est le plus souvent le résultat d’évolutions locales auxquelles se surimposent des échanges entre groupes culturels. Si des mouvements de population peuvent parfois être reconnus, il n’existe pas dans les données de traces de la grande invasion indo-européenne déferlant sur le continent décrite par la théorie. À l’instar de ce qui est envisagé pour les cultures archéologiques, il est donc probable que les convergences observées entre les différentes langues indo-européennes résultent d’échanges et de métissage.
Pour Jean-Paul Demoule, la création du mythe indo-européen répond d’abord aux besoins exprimés par l’Europe chrétienne de se forger une histoire propre, distincte de celle des juifs décrite par la bible. Le modèle historique une fois inventé allait connaître des déclinaisons multiples et, dans sa dérive la plus monstrueuse, contribuer à produire le troisième Reich. Sans sombrer dans ces extrêmes, la justification racio-culturelle de la domination d’un peuple sur les autres a diffusé largement. On a oublié aujourd’hui que le colonel Driant, héros emblématique de Verdun et député de l’Action française, fut aussi auteur d’un livre à succès à destination de la jeunesse intitulé L’invasion noire, dans lequel il préconisait la destruction par les gaz des envahisseurs musulmans… Le succès des « Indo-Européens », ne s’arrêta d’ailleurs pas aux seuls idéologues de l’extrême droite. Considérés comme des vérités scientifiques établies, la thèse d’une culture première et le modèle diffusionniste furent aussi, pendant tout le XXe siècle, repris et déclinés par des scientifiques et des intellectuels progressistes. Aujourd’hui, ces thèses renaissent une nouvelle fois de leurs cendres, à l’occasion du développement des études paléogénétiques qui ordonnent le génome humain avec les mêmes outils que ceux utilisés pour le classement arborescent des langues. Certains chercheurs réinventent ainsi les races humaines, dont le concept avait été éradiqué par les généticiens dans les années 1970, et réactivent la quête éternelle du peuple primitif. Sur ce terrain Mais où sont passés les Indo-Européens ? constitue aussi une arme pour combattre la résurgence des idéologies identitaires.

*Vincent Blouet est archéologue (DRAC Lorraine).

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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