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L’« archéozoologue », un archéologue (presque) comme les autres, Entretien avec Thierry Argant*

Comment les relations entre hommes et animaux ont-elles évolué à travers les âges ? Nous avons posé cette question à un chercheur associé à l’unité « Archéologie et Archéométrie » de l’université de Lyon, travaillant aujourd’hui dans une entreprise… privée.

Qu’est-ce donc qu’un « archéozoologue » ? Y en a-t-il beaucoup ? Est-ce davantage de l’archéologie que de la zoologie ?
L’archéozoologue fait partie des spécialistes qui étudient les « mobiliers » (céramiques, faune, métal, monnaie) issus des fouilles archéologiques pour élaborer une histoire des relations hommes-animaux sur la base de l’étude des ossements et des coquilles. Les effectifs sont difficiles à évaluer. Au niveau national, toutes institutions confondues, on doit difficilement atteindre 100 professionnels, sans compter tous les étudiants qui entament des études dans ce domaine. La formation des archéozoologues est aujourd’hui pour l’essentiel intégrée dans les cursus archéologiques, mais dans les années 1950-1960, les premières générations comptaient beaucoup de vétérinaires et de paléontologues. Dans la mesure où nous traitons des relations hommes-animaux, la dimension anthropologique est essentielle, l’aspect biologique étant souvent limité à son côté pratique. L’idéal serait d’avoir une formation mixte, mais cela n’est guère envisageable dans le système académique où les deux sciences ne sont pas dans le même champ disciplinaire.

Qu’est-ce que la discipline nous apprend sur les animaux actuels ?
La recherche archéozoologique analyse notamment les processus de domestication, qui accompagnent la néolithisation des cultures au Proche-Orient, ou dans d’autres régions du monde. La domestication nécessite un certain nombre d’actions fondamentales que l’homme doit satisfaire pour que les animaux qu’il détient survivent à la fois en tant qu’individus et en tant qu’espèces. Ces exigences sont principalement la protection, l’alimentation, la maîtrise de la reproduction, et aussi la familiarisation avec l’homme. Cette prise de contrôle sur le vivant constituerait la principale motivation de la domestication et l’analyse des ossements permet d’en approcher les contours.
À partir de là, l’archéozoologue tente de suivre l’évolution parallèle de l’homme et de son cheptel, en observant comment le premier gère le second et comment ce dernier s’adapte, ou est adapté, par des changements de conformation, par exemple. Les analyses d’ADN fossile, dont l’étude prend de plus en plus d’ampleur dans notre champ de recherche, permettent de tracer la circulation des troupeaux domestiques au travers des continents, avec les hommes en migration permanente. La discipline montre également comment l’Homme exerce une pression trop importante sur les effectifs de faune sauvage, avec par exemple la surpêche qui engendre une diminution de la taille des spécimens capturés au fil du temps. Nous sommes également en mesure de déterminer depuis quand des espèces dites invasives sont installées, comment elles ont modifié les écosystèmes des îles par exemple. Et toutes ces observations sur l’histoire des animaux et des hommes nous permettent de mieux appréhender les conséquences possibles des politiques actuelles et de proposer des scénarios pour l’avenir. Bâtir cette histoire des animaux, chère à Robert Delort, est également très instructif pour l’histoire des mentalités humaines.

Cette profession est-elle publique ou privée et quelles sont les revendications des gens du métier ? Y a-t-il des menaces, notamment par coupure de crédits ?
Les archéozoologues dépendent de différentes institutions, tant publiques que privées. Le plus fort contingent appartient toutefois, me semble-t-il, au domaine de l’archéologie préventive. Ce secteur est dominé par l’Institut national de la recherche archéologique (INRAP), établissement public national à caractère administratif (EPA) de recherche, placé sous la double tutelle des ministères chargés de la Culture et de la Recherche. Depuis 2003, le législateur de droite a ouvert ce « marché » au secteur privé, engendrant la création de sociétés commerciales sous différentes formes, parfois coopératives, parfois basées sur une association, le plus souvent de forme capitalistique, mais essentiellement portées par des archéologues. Après une dizaine d’années de développement, on observe une structuration de ce secteur autour d’une grosse société à stature nationale et quelques opérateurs plus centrés sur une région, plus un nombre important de services de collectivités. Avec la diminution des budgets publics, ces derniers ont toutefois tendance à être réduits voir supprimés. L’INRAP possède le quasi-monopole du diagnostic archéologique et réalise également à peu près la moitié des fouilles de sauvetage.
Seuls les plus gros opérateurs peuvent se permettre d’employer des spécialistes en général, dont des archéozoologues à temps plein. Les autres sous-traitent leurs études, soit à ces grosses structures, soit font appel à des archéozoologues en CDD ou installés en autoentrepreneurs. Bien sûr, ces derniers sont les plus précaires, et la réduction des crédits d’analyse les touche en premier lieu. Lorsqu’ils obtiennent des ensembles de faune à étudier, ils disposent a contrario d’une plus grande latitude pour approfondir leur étude ; pendant ce temps, les salariés doivent faire de leur mieux avec un nombre de jours de plus en plus contraint, au fur et à mesure que la concurrence oblige les entreprises à limiter les budgets consacrés à l’analyse du mobilier recueilli sur le terrain. Cette tendance actuelle de baisse des crédits est largement due, c’est bien le comble, à la politique commerciale très agressive de l’opérateur public, qui vise ainsi à obtenir ce que la structure n’a pas pu avoir par la loi, c’est-à-dire la disparition du secteur privé par la mise en faillite de ces entreprises. Si sur le principe, il était évident dès 2003, qu’ouvrir l’archéologie à la concurrence était une aberration, les pratiques actuelles de l’INRAP, qui s’appuie sur le budget de l’État pour arriver à ses fins, est lourde de conséquences pour toute la discipline et en premier lieu pour les salariés du privé. En effet, l’établissement public en l’état actuel – et on ne voit pas trop comment il pourrait se développer davantage avec des finances publiques en berne – ne pourra pas absorber tous les chercheurs qui œuvrent dans ces sociétés privées et la disparition de ces dernières créerait une perte de compétences très importante. Ces personnels sont très inquiets et dépités d’être traités comme des pestiférés, ils ressentent encore plus cruellement l’animosité des syndicats de la Culture à leur encontre, alors qu’ils pourraient s’attendre à être considérés comme des camarades de lutte. Au-delà des archéologues du secteur privé, cette politique de concurrence exacerbée touche aussi ceux du secteur public qui en subissent également de plein fouet les conséquences sur leurs conditions de travail.

En d’autres termes, il y a des divergences d’appréciations sur les relations public/privé en archéologie au sein même des syndicats et mouvements progressistes. Mais revenons plus précisément aux archéozoologues, comment sont-ils organisés ?
Au vu de notre nombre, il n’y a pas d’organisation viable à l’échelle nationale et nous sommes essentiellement actifs au sein d’une structure internationale, l’Inter­national Council 
for Archaeo­zoology (ICAZ), qui réunit des archéozoologues du monde entier, et qui se trouve actuellement dominée par la recherche anglo-saxonne. On se retrouve, sinon, dans des structures scientifiques avec les autres archéologues (car l’interdisciplinarité fait partie intégrante de notre travail), ou dans des groupes de travail méthodologiques ou thématiques, tant au sein de chaque structure qu’entre collègues de différentes institutions.
Les revendications des archéozoologues rejoignent ainsi celles de tous les autres chercheurs, notamment des sciences humaines, qui voient de plus en plus les efforts de recherche fondamentale limités et soumis à des objectifs de rentabilité immédiate totalement aberrants. En ce qui concerne le domaine de « l’histoire », la diminution des capacités de la recherche s’accompagne malheureusement et naturellement d’une montée en puissance des obscurantismes et révisionnismes de tous bords. Une politique publique efficace, notamment pour redonner du sens à l’existence des nouvelles générations, devrait au contraire insister sur une « culture » vivante donnant la parole à l’humanité de chacun, laquelle se construit entre autres sur une mémoire individuelle et collective que les archéologues sont les premiers à abonder, en instruisant l’histoire des individus par l’analyse des indices matériels qu’ils ont laissés.

On entend souvent dire que les fouilles se font dans l’urgence avant des grands travaux, est-ce vraiment le cas ?
On aborde là l’organisation de la recherche archéologique. Celle-ci est régie par des lois liées à l’aménagement du territoire et au patrimoine. Chaque projet d’aménagement, sauf exception, est soumis à un diagnostic archéologique prescrit par les services de l’État, via les services régionaux de l’Archéologie dépendant des DRAC, tout comme il est soumis à des évaluations de son effet sur l’environnement, la biodiversité, la sécurité, etc. Si des vestiges sont décelés lors de ces sondages préalables menés par l’INRAP ou les services territoriaux compétents, l’État suspend la réalisation de la construction à la fouille préventive des vestiges, de façon à préserver l’information historique avant sa destruction. L’archéologie préventive, créée dans les années 1980, s’est petit à petit imposée dans les années 1990 pour aboutir en 2001 à la création de l’INRAP, qui disposait alors du monopole de ce secteur. Les fouilles sont désormais totalement intégrées dans le calendrier des projets de BTP et n’entravent en rien leur réalisation. Le coût est supporté par l’aménageur, d’où les pressions exercées pour l’ouverture à la concurrence en 2003, sans se soucier de l’importance de l’archéologie pour la compréhension de notre histoire, ce que vingt ans d’activité ont pourtant largement démontré.

*Thierry Argant est archéozoologue. Il est responsable d’opérations archéologiques chez Éveha en région Rhône-Alpes.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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