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Les âges du mythe Robespierre, Marc Belissa et Yannick Bosc*

Robespierre n’a jamais cessé depuis deux siècles d’être une figure historique clivante, non seulement entre la droite et la gauche françaises, mais aussi au sein de ces familles politiques, et parmi les historiens, écrivains et citoyens qui se sont intéressés au personnage. Pourquoi cette persistance — et même cette accentuation du clivage — plus de deux siècles après son exécution ?

C’est évidemment l’identification de Robespierre avec la Révolution française, et surtout avec la période que l’on a appelé la « Terreur » après sa mort, qui explique cette persistance. C’est parce que la Révolution française et son héritage sont encore des éléments du débat politique en France que la figure de Robespierre occupe toujours une place centrale dans les représentations historiques.

Un repoussoir utile
Tout part de ce nous avons appelé la « matrice thermidorienne » qui – tout en réemployant des éléments antérieurs puisés dans la critique royaliste et girondine du personnage – construit dans l’année et demie qui suit le 9 thermidor une légende noire de Robespierre pour justifier la réorientation politique qui s’ensuit et qui vise à édifier un régime des propriétaires. Dans la période dite thermidorienne s’agrègent les éléments d’un mythe qui fait de Robespierre un monstre, un repoussoir utile pour disqualifier la période de la République démocratique et sociale et l’an II sous l’image englobante de la « Terreur ». Avec bien des transformations aux XIXe et XXe siècles, c’est ce mythe qui fait encore florès aujourd’hui dans l’espace public.
« Robespierre n’a pas d’aventure amoureuse, […] vit dans la théorie, […] se méfie de la foule et du peuple, […] est immature, […] guidé par un idéal de pureté néoromaine, […] les têtes tombent, tombent, […] des flots de sang débordent des caniveaux. » L’auteur de cette litanie pourrait être un thermidorien, un historien anti-révolutionnaire du XIXe siècle ou un plumitif de l’Action française. Il s’agit en fait du journaliste Franck Ferrand, le 17 mai 2011, dans l’émission « Au cœur de l’histoire » qu’il anime sur Europe 1. Depuis le 9 thermidor, le discours défavorable à Robespierre est ainsi demeuré d’une remarquable stabilité, comme la polarisation des passions que le révolutionnaire alimente.

Des « moments Robespierre »
En deux siècles, sur une toile de fond hostile dominante, quatre phases distinguent des « moments Robespierre » au cours desquels on constate le retour d’un discours positif sur l’Incorruptible dans l’espace public. Le premier suit la Révolution de 1830 et accompagne la structuration politique du républicanisme et du socialisme. On assiste alors à la construction d’une légende dorée pour faire pièce au flot des calomnies thermidoriennes. Sauver Robespierre, c’est sauver la possibilité d’une république. Avec la Révolution de 1848 et sous l’influence de Michelet, de Quinet, puis d’Aulard qui occupe la première chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, les républicains se séparent de Robespierre et lui substituent d’autres figures tutélaires, en particulier celle de Danton. Parmi les courants socialistes, les blanquistes développent un même discours négatif contre le « Robespierre-prêtre » prétendument responsable de l’exécution des hébertistes, censés êtres les vrais promoteurs d’une révolution populaire, les marxistes figeant pour leur part Robespierre dans la « révolution bourgeoise » alors que l’heure est à la « révolution prolétarienne ». Après l’avoir ainsi abandonné pendant la seconde moitié du XIXe siècle, la gauche, principal soutien de l’Incorruptible, le retrouve de nouveau dans les années 1930. Les recherches d’Albert Mathiez et la création de la Société des études robespierristes en 1907, dont il est le maître d’œuvre, ont contribué à changer la donne. Le deuxième moment Robespierre commence. Le Front populaire associant les drapeaux rouge et bleu-blanc-rouge, l’Incorruptible est mobilisé lorsque la République est en péril face à la crise et à la montée de l’extrême-droite. Il devient l’un des héros de la culture communiste et le jouet de la Guerre froide après 1945, être pour ou contre Robespierre revenant à soutenir ou combattre l’URSS de Staline. Les années qui précèdent et suivent Mai 1968 marquent une autre étape au cours de laquelle le personnage se normalise. Les énarques qui baptisent la promotion de 1970 du nom de Robespierre n’ont certainement pas le sentiment d’avoir choisi un psychopathe. Robespierre divise toujours politiquement mais il tend à échapper aux caricatures les plus grossières. Dans les années 1980, la vague antitotalitaire les réactive et met un terme à ce troisième moment Robespierre en condamnant le révolutionnaire au nom des Droits de l’Homme dont il est pourtant la figure emblématique pour ses contemporains. Il devient désormais banal de l’assimiler aux Khmers rouges voire à Hitler.

Depuis 2011, l’espace public bruisse du nom de l’Incorruptible, donnant le sentiment d’être face à l’ouverture d’un quatrième moment Robespierre. Les élections présidentielles de 2012 ont en particulier été marquées par la revendication affichée de la figure de Robespierre par Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche. Comme à d’autres moments de l’histoire, Robespierre sort ainsi du passé pour être directement projeté sur la scène politique contemporaine dont il devient presque un interlocuteur. À la veille du premier tour le 12 avril 2012, Franz-Olivier Giesbert, directeur de l’hebdomadaire Le Point, pronostique lui aussi – mais pour le pire – le retour de l’Incor­ruptible en dénonçant « les mauvais germes qui pourrissent l’ambiance dans un pays où ont toujours proliféré l’envie, cette passion eunuque, le ressentiment social et la haine de soi. Au secours, Robespierre revient ! »
Jean-François Copé, alors président de l’UMP, multiplie les allusions à Robespierre présenté comme un épouvantail (la politique fiscale du gouvernement Ayrault consisterait à revenir « aux temps de Robespierre ») et mis au même niveau d’indignité que des collaborateurs fusillés à la Libération : « Faire l’éloge de Robespierre, cela n’a rien à envier à ce que faisait Jean-Marie Le Pen avec Brasillach ». L’affaire Cahuzac (avril 2013) donne une nouvelle occasion aux chroniqueurs et aux politiques d’agiter le spectre de Robespierre. Au lendemain de la démission du ministre qui n’a pas encore avoué, Guillaume Peltier, alors vice-président de l’UMP, stigmatise « la pression médiatique des petits Robespierre de la justice que sont M. Plenel et ce site d’informations d’extrême-gauche Médiapart ».
L’affaire Cahuzac engendre des mesures d’urgence prises par le pouvoir qui visent à la « moralisation » du monde politique et à la « transparence ». Anna Cabana (Le Point, BFM-TV) réagit à la publication du patrimoine des ministres et vitupère : « on n’entend qu’eux, ces jours-ci, les grands moralisateurs, les chantres de l’épuration, les nouveaux Robespierre, voire les néo-Khmers rouges. » Depuis la publication de notre livre Robespierre, la fabrication d’un mythe, d’autres épisodes se sont ajoutés : à la fin de 2013 la prétendue « reconstitution faciale » de Robespierre à partir d’un faux masque mortuaire a fait la une des journaux télévisés au grand dam des historiens universitaires qui ont démonté le faux, en 2014 la parution du jeu vidéo Assassin’s Creed dans lequel Robespierre est présenté comme un monstre illuminé suscite la protestation de Jean-Luc Mélenchon, notamment. À l’été 2015 encore Michel Onfray publie dans Le Point une série de chroniques reprenant les lieux communs de l’historiographie girondine des années 1820-1850, faisant de Robespierre un aigri assoiffé de pouvoir face aux héroïnes « girondines », égéries et combattantes de la liberté et de la vie contre des Montagnards mus par une idéologie égalitaire mortifère. N’en doutons pas, d’autres épisodes suivront…
On constate que la crise économique profonde que nous traversons, associée à la défiance vis-à-vis du fonctionnement des institutions et à la montée de l’extrême droite, semble comme dans les années 1930 réactiver la figure de l’Incorruptible. En contrepoint on assiste au concours en détestation de Robespierre promu par l’histoire-spectacle, l’une des manifestations médiatiques de la progression des idées réactionnaires. Ceux qui les combattent voient souvent dans l’Incorruptible un repère et parfois une ressource. Les principes incarnés par le conventionnel paraissent redevenir un recours possible, alors que les idéologies traditionnelles de la gauche se sont effondrées. En dépit de sa sympathie pour ce que représente Robespierre, le socialisme puis le communisme l’ont enfermé – avec la Révolution française – dans la construction déterministe de la révolution bourgeoise. Cette tradition critique du capitalisme, hégémonique au XXe siècle, a pour cette raison systématiquement minoré ou occulté la modernité d’autres conceptions critiques portées par la seconde moitié du XVIIIe siècle. Celle dont Robespierre est l’un des porte-parole dénonce l’économie politique tyrannique – l’idéologie naissante du marché selon les catégories du XVIIIe siècle – en se fondant sur le principe du droit naturel à l’existence. Robespierre l’a en partage avec des philosophes comme Mably, mais également avec le mouvement populaire. Tous, au nom du progrès, ont été qualifiés de passéistes, ou au mieux d’utopistes, et donc disqualifiés pour penser les contradictions et aujourd’hui les impasses de nos sociétés organisées sur le productivisme. Affirmer que les biens qui permettent de vivre constituent une propriété sociale commune qui ne peut être abandonnée à la violence du marché est-il de nos jours si archaïque ? Robespierre, et au-delà la Révolution française, engage à réexaminer les idées politiques républicaines et la tradition des Droits de l’Homme dont nous sommes censés être les héritiers mais dont nous avons perdu une grande partie du sens et dès lors les vertus subversives qu’elles possédaient à l’origine.

*Marc Belissa est historien. Il est maître de conférences à l’université Paris Ouest Nanterre- La Défense.

Yannick Bosc est historien. Il est maître de conférences à l’université de Rouen.

La Revue du projet, n° 55, mars 2016

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