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La perfectibilité humaine, des Lumières au transhumanisme, Entretien avec Nicolas Le Dévédec*

Liée à l'origine à la perspective d'un progrès social d'ensemble, l'idée de perfectibilité a profondément changé de sens avec ce que l'on appelle le transhumanisme. Il s'agit désormais de tendre à une amélioration biologique de l'être humain dont les implications sont dangereuses.

Quels sont les grands moments idéologiques qui ont marqué le devenir de l’idée de perfectibilité depuis l’époque des Lumières ?
Des Lumières à nos jours, l’histoire de la notion de perfectibilité est l’histoire d’un renversement. La notion de perfectibilité désigne au XVIIIe siècle une conception de l’être humain qui valorise son autonomie et sa capacité à agir réflexivement sur lui-même et sur le monde. Si, de Bacon à Condorcet en passant par Cabanis, elle renvoie à une ambition de maîtrise scientifique et technique de la nature – nature humaine comprise – l’idée de perfectibilité y demeure néanmoins encastrée dans le projet plus général d’améliorer nos conditions de vie sociales. Telle que forgée par Rousseau en 1755, la notion de perfectibilité vise une amélioration de l’être humain dans, par et pour la société, au cœur de l’idéal démocratique moderne et des principaux combats sociaux et politiques en faveur d’une société plus juste et plus décente.
Une première rupture intervient au tournant du XIXe siècle. L’ombre de la Terreur nourrit un pessimisme moral et politique qui favorise l’épanouissement d’une conception scientiste de la perfectibilité humaine dont l’œuvre d’Auguste Comte est emblématique. L’heure est à la célébration du productivisme industriel et de la maîtrise technique de la nature. Ce culte du progrès traverse toute la pensée de Marx, ambivalente sur la question de la perfectibilité humaine. Cette dérive de la notion humaniste de la perfectibilité aboutira à la fin du XIXe siècle aux perspectives antihumanistes que sont par excellence le darwinisme social et l’eugénisme. La perfectibilité se réduira ici à un pur projet biologique et médical visant l’amélioration de la nation par la sélection des individus les plus aptes et l’élimination des plus faibles.
Une seconde rupture s’opère à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Le traumatisme collectif consécutif au totalitarisme conduit paradoxalement à une survalorisation de la rationalité technoscientifique, jugée plus rassurante que l’action politique. Dans un renversement complet de la conception humaniste et politique de la perfectibilité issue des Lumières, l’idée qui prévaut désormais est celle d’améliorer, non plus la société, mais l’être humain et la vie en elle-même. La pensée cybernétique et les idéaux du cyborg sont au cœur de cette conception posthumaniste de la perfectibilité qui sous-tend notre société contemporaine, que j’appelle la « société de l’amélioration ».

Qu’est-ce que le transhumanisme
à cet égard ?

Le transhumanisme est un mouvement scientifique et politique contemporain qui milite en faveur d’une amélioration radicale de l’être humain et de ses performances physiques, intellectuelles et émotionnelles grâce aux innovations technoscientifiques et biomédicales. Fédérant près de six mille membres regroupés autour de l’association Humanity+, le mouvement ne cesse de gagner en notoriété. L’objectif ultime du mouvement est de prolonger indéfiniment l’espérance de vie en vue d’accéder à une forme d’immortalité terrestre. Mettre à mort la mort, selon l’expression de Laurent Alexandre, est en effet l’horizon ultime de la société transhumaniste de l’amélioration.
Il est intéressant de noter que le transhumanisme s’appuie à cet égard sur ce que j’appelle une « anthropologie de la déficience ». Tout ce qui relève du corps et de la vie y est en effet systématiquement déprécié. Le vieillissement est dans cet esprit appréhendé comme une maladie dont il faudrait guérir et le corps associé à une marque d’infirmité qu’il s’agirait de corriger techniquement. À travers tout ceci, l’ambition du transhumanisme est finalement de « libérer » l’être humain de tout ancrage biologique en vue d’accéder à un nouveau stade de l’évolution. C’est cette ambition que cristallisent les notions de « posthumain » et de « posthumanité » qui désignent un au-delà de l’humain, une forme d’humanité jugée supérieure entièrement revue et corrigée par les technosciences.

Comment s’inscrit-il dans cette histoire de notre modernité politique ?
Le transhumanisme marque à mon sens le renversement complet de la conception humaniste et politique de la perfectibilité humaine héritée des Lumières. Il ne s’agit en effet ici plus du tout de changer politiquement le monde mais de changer techniquement l’être humain. Il ne s’agit plus d’améliorer la société mais de perfectionner la vie en soi. C’est une perspective résolument adaptative avec tout ce que cela implique de désinvestissement politique. « Se révolter ou s’adapter, il n’y a guère d’autre choix dans la vie », disait Gustave Le Bon. Le transhumanisme est clairement du côté de l’adaptation et de la conformation à l’ordre établi. En l’occurrence, l’idéal de l’homme augmenté est l’idéal d’un homme parfaitement adapté à la société néolibérale contemporaine et ses valeurs centrales de performance, de croissance, de productivité et de compétitivité illimitées.
La seule perfectibilité dont il est question dans le transhumanisme est en effet celle de l’individu et de ses performances. Jamais n’est-il question à proprement parler de progrès social, de liberté politique ou de justice sociale. S’il en est question, comme c’est le cas dans les multiples débats bioéthiques anglo-saxons sur le sujet ou dans la branche qui se veut plus « sociale » et « progressiste » du mouvement, c’est uniquement dans une perspective utilitariste et gestionnaire. Ainsi s’inquiète-t-on de l’autonomie et du consentement des individus, de l’égalité d’accès aux technologies d’amélioration ou encore de la santé et de la sécurité de consommateurs. Mais la seule liberté dont il est ici question est encore et toujours celle de l’individu, jamais celle, politique, de la collectivité. De la même façon, la seule égalité dont il est question est celle de l’accès aux technologies d’amélioration sociale. Jamais le lien entre la priorité donnée au développement de ces technologies d’amélioration et les répercussions qu’elle implique sur les inégalités sociales en général n’est évoqué.

Qui sont les acteurs de ce mouvement ?
Les transhumanistes et ceux qui gravitent autour sans y être officiellement affiliés ne sont pas des penseurs ou des ingénieurs marginaux. Le transhumanisme, c’est une nébuleuse d’acteurs constituée aussi bien d’ingénieurs, de philosophes, d’entrepreneurs et d’hommes politiques qui occupent, pour nombre d’entre eux, d’importantes positions. Le cofondateur de l’association transhumaniste mondiale (Humanity+), le philosophe suédois Nick Bostrom est ainsi diplômé de la London School of Economics, enseignant à l’Université d’Oxford et directeur du think tank influent Future of Humanity Institute. L’une des figures de proue du mouvement, l’ingénieur et futurologue Ray Kurzweil est quant à lui membre du conseil d’administration du Massachusetts Institute of Technology, conseiller de l’armée américaine sur les questions liées aux innovations scientifiques et techniques, et travaille depuis 2012 pour le géant économique Google. La firme Google apparaît d’ailleurs actuellement comme l’un des plus puissants fers de lance des idéaux transhumanistes. Les fondateurs du géant de l’Internet, Larry Page et Serguei Brin, sont des transhumanistes convaincus et multiplient les investissements dans le domaine des sciences de la vie. Qu’il soit question du séquençage ADN avec la filiale 23andMe ou de la lutte contre le vieillissement et la mort entreprise par la firme Calico, Google constitue aujourd’hui un acteur central du transhumanisme. Enfin, mentionnons que le transhumanisme compte depuis 2014, aux États-Unis, un parti politique officiel, le Parti Transhumaniste, présidé par l’écrivain et philosophe Zoltan Istvan, en lice pour les élections présidentielles américaines de 2016.

Pourquoi faut-il s’en méfier ?
Ce sont les implications sociales, politiques et écologiques du transhumanisme qui sont à mon sens le plus à redouter. La société de l’amélioration actuelle s’illusionne en effet sur les fins et les moyens d’une réelle émancipation humaine. S’il est encore trop tôt pour saisir toute la portée des transformations en cours, on peut néanmoins d’ores et déjà en entrevoir les premières retombées sociales. Ainsi, derrière le fantasme d’un enfant parfait, il y a l’instauration d’un nouvel eugénisme, lequel, pour libéral et consenti qu’il soit, encourage comme hier l’instrumentalisation de la vie humaine et l’intolérance croissante à l’égard du handicap. Derrière l’humain maître de ses émotions grâce à la pharmacologie, il y a l’humain complexé et souffrant, de plus en plus médicalisé, développant de nouvelles formes de dépendances et d’addictions. Derrière la quête d’une vie sans fin, il y a le jeunisme et la stigmatisation croissante de la vieillesse. Derrière la volonté d’améliorer biomédicalement l’humain et la vie elle-même, il y a finalement la marchandisation bioéconomique des corps qui se matérialise chaque jour un peu plus.
La seule avancée à mettre au compte de la société de l’amélioration semble ainsi être celle du marché et du capitalisme, qui a trouvé dans le surhomme replié sur lui-même la matière première de sa reproduction et de sa régénération. L’idéal d’un homme augmenté s’inscrit de fait de plain-pied dans l’idéologie politique néolibérale contemporaine tout comme il légitime entièrement le modèle d’exploitation biocapitaliste du monde vivant (marché du corps, des organes, des cellules, des gènes, etc.). En exigeant de chaque individu qu’il soit toujours plus performant et devienne l’entrepreneur toujours plus solitaire et résigné de lui-même, le transhumanisme repousse continuellement la possibilité d’une vie authentiquement humaine, laquelle suppose d’être partagée plus qu’augmentée. C’est le progrès social ainsi que l’appartenance de l’humain au monde vivant qu’il nous faut en définitive plus que jamais défendre et penser à nouveau frais à l’ère de l’exploitation capitaliste illimitée de la vie.  

*Nicolas Le Dévédec est politiste. Il est docteur en sciences politiques des universités Rennes-1 et Montréal.

Entretien réalisé par Fabien Ferri.

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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