La revue du projet

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L’intérieur standard, Soraya Baït*

Notre monde, régi par la mode où chacun se couvre de signes distinctifs qui finissent par être ceux de tout le monde, est saturé de produits en tout genre où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de notre vie sociale.

 Sur un fond de distinction et de conformité, le meuble a changé de statut dans les années 1970. Il est passé du rang d’objet patrimonial à celui d’objet de désir, d’objet consommable, rejoignant ainsi les séries de produits de consommation courante à la diffusion planétaire et répondant aux impératifs de renouvellement accéléré de la mode. On entre ainsi dans la logique du désir – au sens social – qui implique le regard et la reconnaissance des autres. Mais au travers d’une production industrielle ce désir de reconnaissance et de distinction produit des êtres standardisés dans un système qui, comme nous le rappelle Jean Baudrillard « […] ne joue jamais sur les différences réelles (singulières, irréductibles) entre des personnes […] Il élimine le contenu propre, l’être propre de chacun (forcément différent) pour y substituer la forme différentielle, industrialisable et commercialisable des signes distinctifs ». Le meuble n’aura pas échappé à cette logique. On habille son intérieur comme on s’habille et le meuble doit désormais être « beau », utile, accessible et facilement remplaçable !

Des catalogues/album
Les grands distributeurs tels que Ikéa, Fly, But, Conforama, l’ont bien compris. Ils connaissent les habitudes domestiques de leurs millions de clients et partagent une approche marketing qui classe et recense les consommateurs selon des profils bien précis.
En 1963, l’enseigne Ikéa s’aventure hors de ses frontières suédoises et se mondialise en s’installant dans une quarantaine de pays où sont implantés pas moins de 342 magasins. Ses designers dessinent et prototypent des objets proposés dans un catalogue unique pour tous les habitants de la terre tous territoires confondus, tirés à 211 millions d’exemplaires et proposé en 29 langues.

Pour répondre à la question centrale : « comment bien vivre dans moins d’espace ? », cette multinationale du meuble opte pour une mécanique marketing extrêmement efficace distinguant à grands traits les types de consommateurs mondiaux, résumés par une équation à quatre inconnues : vieux pays, jeunes économies, ville et campagne. Toujours en alerte et à l’affût des singularités locales pour enrichir son catalogue, elle propose des images d’intérieurs au goût soigné et décontracté, dérangés « mais pas trop » et peuplés d’enfants turbulents « juste ce qu’il faut » !
Ce catalogue/album décrit en définitive une manière type de vivre à travers un standard hissé au rang d’une sorte de norme mondiale.
Dans un contexte de pression immobilière qui réduit les surfaces habitables à une simple addition de mètres carrés répondant à des standards réglementés et normés, le meuble doit rendre service et ne doit plus encombrer. Et pour répondre au mot d’ordre généralisé « Optimiser l’espace », il doit proposer des rangements adaptés et des solutions malignes et mobiles.
Ainsi, pour répondre à l’évolution de nos manières de vivre dans nos appartements de plus en plus petits, les meubles Ikéa sont de plus en plus ingénieux. L’enseigne suédoise a développé toute une panoplie de recettes pour veiller à ce que les clients achètent chez eux plus qu’ils n’en avaient l’intention. Ce champion des prix toutes catégories au sein d’une offre large, est une machine bien rodée sur un circuit fermé alternant mobilier et décoration décontractée, colorée, chic et pas cher alternant des showrooms avec des surfaces totalement dédiées aux petits achats déco favorisant l’impulsion.
Au commencement, on trouve ces grands sacs jaune et bleu que nous croiserons partout sur notre trajet dans le magasin conçu comme un labyrinthe en boucle fermée de rêves à bas prix dans une esthétique minimaliste, que nous pouvons acheter en kit et monter nous-mêmes.

Le meuble en kit
Le développement du meuble en kit est lié directement à l’industrie des panneaux de particules utilisés dans le meuble à la fin des années 1970. Le meuble en kit consomme, essentiellement, des panneaux de particules composés de copeaux ou de particules de bois encollées avec des résines, le tout agrémenté d’un revêtement en papier décoratif imprégné de résine mélamine et collés à chaud.
Moins chère, cette matière première a remplacé le bois massif. Ces déchets de bois qui sont inutilisables en menuiserie sont ainsi transformés et envahissent nos intérieurs chargés de leurs formaldéhydes, un produit toxique et dangereux pour la santé. Le kit passe de plates-formes en plates-formes avant d’atterrir dans nos intérieurs. On se garde bien de révéler aux consommateurs que ces produits qui meublent les chambres de nos enfants sont pourtant interdits dans les écoles !
Comme tous les grands distributeurs, Ikéa anticipe sur notre comportement de consommateur par un agencement efficace où tous les produits sont habilement disposés de façon à nous faire croire que nous avons réalisé notre choix de manière indépendante. Pour attirer et libérer l’esprit des clients lors du processus d’achat, cet agencement spatial est assorti de services : un restaurant (scandinave), une garderie d’enfants et un service après-vente très efficace.
Comme tout produit de consommation de masse, le meuble s’est aussi doté de tous les dispositifs capteurs de consommateurs : le crédit et la publicité usant de tous les supports. Et pour éviter toute fuite possible, des applications digitales se sont multipliées pour détailler le profil du client et lui offrir un choix de produits ad hoc qui s’affiche sur tous ses écrans !

Nos intérieurs modernes sont peuplés d’objets standards libérés de leurs poids symboliques. Nous sommes passés en quelques décennies de « l’être » à « l’avoir » puis nous avons glissé de « l’avoir » au « paraître ». Nous exigeons de nos meubles qu’ils soient fonctionnels, pas très chers et peu encombrants dans un univers émancipé des conventions de bienséance réservés aux intérieurs traditionnels où les objets sont possédés et transmis avec leurs mémoires.
Nous pourrions questionner le statut de ces meubles dans le temps, leur cycle de fabrication, d’usure et de renouvellement, leur stockage…Dans notre présent chargé d’impératifs écologiques et d’urgence d’action, le standard répondant au slogan everyday low price (des prix bas tous les jours) a un autre prix invisible et élevé dont personne ne nous parle et qu’aucune notice ne signale.

Aujourd’hui se bricolent de nouvelles façons de construire son intérieur racontant les mille possibilités d’appropriation et de détournement qu’offre le monde des objets où certains tentent de se réinventer…

*Soraya Baït est architecte. Elle est doctorante à l’université de Tours.

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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