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L’entre-soi des beaux quartiers sous haute protection, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon*

Les classes sociales tendent à occuper des quartiers différents, à l’image des distances et des oppositions qui les définissent socialement. En région parisienne l’espace urbain est suffisamment contrasté pour qu’il permette, de Passy à la Goutte d’or, de Neuilly à Saint-Denis, de parcourir les rues comme on irait des industriels aux manœuvres, des inspecteurs des Finances aux femmes de ménage.

Le pouvoir économique et social est aussi un pouvoir sur l’espace. Ceux qui concentrent toutes les formes de richesse disposent des moyens financiers qui leur permettraient de résider où bon leur semble. Mais ils choisissent de manière systématique de se joindre à leurs semblables dans des espaces qui ont été créés par eux et pour eux, et dont ils détiennent le monopole. L’entre-soi résidentiel favorise les réseaux de solidarité et d’échanges de sorte que l’on est plus riche au contact des plus riches, le pouvoir et les richesses de chacun rejaillissant sur tous les autres. Le contact quotidien entre gens de la « Haute » permet les amitiés et les amours de façon suffisamment endogamique pour assurer la reproduction des privilèges de génération en génération, au sein des grandes familles fortunées.

Une communauté
idéologique

Les résultats électoraux sont un indicateur de la conscience de classe. Les courants politiques les plus favorables à la défense des intérêts des membres de la grande bourgeoisie se donnent alors à voir d’une manière éclatante. Au deuxième tour des élections régionales de 2015 la droite conservatrice affichait à Neuilly-sur-Seine un score de république bananière avec 83,34 % pour la liste LR-UDI et MODEM alors que la moyenne du département des Hauts-de-Seine n’était, pour cette liste, que de 39,64 %. Les beaux quartiers parisiens confirment le même choix avec 78,11 % dans le 16e arrondissement et 72,67 % dans le 7e.

L’homogénéité idéologique des beaux quartiers s’oppose à l’éparpillement sur l’échiquier politique constaté dans les arrondissements et communes de banlieue populaire. La bourgeoisie laisse donc aux autres la xénophobie peu flatteuse portée par le Front national. Les pourcentages accordés à la dynastie familiale des Le Pen oscillent entre 4 et 5 %, largement en dessous donc des moyennes départementales, régionales et nationales.

Sus à la loi SRU !
Les arrondissements parisiens et les communes de la banlieue ouest, emblématiques de la grande bourgeoisie fortunée, sont fort dépourvus en logements sociaux. La mixité sociale et la solidarité avec les démunis et les migrants, c’est pour les autres !
En 2002, après 20 ans de magistère de Nicolas Sarkozy sur la ville de Neuilly-sur-Seine, le taux de logements sociaux s’élevait à 2,33 % des résidences principales. Ses successeurs allaient avoir du travail, puisque la loi Solidarité et renouvellement urbain exige pour ce type de communes au moins 20 %. Mais une loi élaborée par un ministre communiste, Jean-Claude Gayssot, n’a pas vocation à être respectée par ceux qui considèrent que le pouvoir législatif doit être au seul service de la transformation de leurs intérêts particuliers en intérêt général. En 2015 Neuilly-sur-Seine est au top du palmarès des grandes villes hors-la-loi avec seulement 5,2 % de logements sociaux. Ce qui est tout de même légèrement mieux que le 7e arrondissement avec 1,3 %, le 8e avec 2,7 % et le 16e avec 3,7 % de logements sociaux alors que l’ensemble de la capitale atteint les 18 % de logements sociaux.
Les arguments pour rejeter l’autre, le dissemblable, sont toujours techniques : absence de réserves foncières ou préservation du patrimoine. Dès qu’un permis de construire concerne de l’habitat social des associations se créent et se mobilisent. Leurs avocats multiplient les recours auprès des institutions compétentes. Mais il y a également d’autres modalités pour contourner le rejet de la mixité sociale. Nous avons montré dans une enquête menée en collaboration avec une journaliste du Monde, Pascale Kremer, qu’une des manières à Neuilly de contourner la loi consistait à choisir des gens de « bonne compagnie » pour habiter les quelques logements sociaux.
Dans les beaux quartiers, l’espoir de voir la loi scélérate abrogée a été déçu puisque l’une des premières mesures du pouvoir socialiste en 2012 a été d’augmenter de 20 à 25 % le taux minimum de logements sociaux et, à défaut, de multiplier par 5 les pénalités. Les lois et le droit n’ont rien de naturel, ils reflètent l’état du rapport de force entre les classes sociales. Le plus souvent ce sont les dominés qui contestent les lois des dominants. Ces derniers, dans leur refus de la solidarité sociale, ont dû, exceptionnellement, se mobiliser pour contester une loi élaborée par un ministre communiste.
Cette mobilisation des puissants et des nantis pour se préserver les plus beaux espaces à leur seul profit montre à quel point il leur est important de s’approprier le monopole de l’écriture des lois en refusant par exemple d’abolir le cumul des mandats et de comptabiliser les votes blancs dans les suffrages exprimés. Mais même « hors-la-loi », les petits arrangements avec leurs amis de classe, comme les préfets, leur permettent d’échapper aux sanctions judiciaires. La mixité sociale ne restera donc qu’un vœu pieux si l’on ne rétablit pas les principes de la légitimité politique.

*Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sont sociologues. Ils sont directeurs de recherches honoraires au CNRS.

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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