La revue du projet

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Logement social et rénovation urbaine : paroles d’habitants

Habitants du Neuhof, au sud de Strasbourg, ils ont vécu sa mutation, ses transformations.

Michelle Bardot, Lucette Tisserand
et Sylvain Girolt*
À une zone de prés, champs, petits bois avec ses îlots d’habitations en tôle et de petits immeubles HLM, ont succédé des habitations PSR (programme social de relogement) à bas coûts, puis par tranches, des immeubles HLM. Ces cités ont poussé dans les années 1960 de part et d’autre d’une route traversant un lieu dénommé Neuhof village. Cette partie du Neuhof, a toujours eu mauvaise presse, en raison initialement de la présence d’une population, relogée hors de la ville avant guerre, jugée dangereuse parce que précaire, et ensuite dans les années 1960, après l’arrivée d’autres couches populaires sous couvert de destruction puis rénovation des « poches de pauvreté » du centre-ville. Mauvaise réputation donc bien avant que les cités du Neuhof accueillent toutes les misères de la ville et les immigrés.
L’association AGATE est issue du Collectif des associations qui s’est constitué au moment de l’opération HVS (Habitat et vie sociale). Elle est née de la volonté des associations, de leurs membres et des habitants d’imposer la concertation aux décideurs. AGATE (Association de gestion des ateliers du Neuhof) est une association d’habitants pluridisciplinaire et transdisciplinaire qui inscrit son action dans tous les domaines de la vie. Si logement et cadre de vie sont au cœur de ses préoccupations et de ses actions, elle s’est aussi donné d’autres missions comme défendre l’école, faire vivre un lieu de parole et de débats et travailler sur la mémoire du quartier et des habitants. Elle a pour vocation d’être au service des habitants : elle est leur porte-voix, son but étant de contribuer à rendre les habitants acteurs du quartier et donc de leur vie.

Qu’est-ce qui a motivé votre engagement et investissement dans l’association ? Vous considérez-vous comme militant ou bénévole ?
Sylvain Girolt : Je ne connaissais pas AGATE mais son journal que j’attendais avec impatience et dont j’ai intégré le Comité de rédaction. À la suite d’une campagne de pétition menée contre les incendies et les squats des caves de ma rue, j’ai intégré l’AGATE et été amené à prendre des responsabilités au sein de l’association pour en prendre la présidence à 29 ans. « Alors, t’es devenu le Président d’ATTAC ! » m’a dit mon père ce jour-là. Je suis bénévole et militant. Je ne crois pas qu’on puisse être bénévole sans être militant, c’est ainsi que je le conçois en tout cas.
Lucette Tisserand : Mon engagement est lié à mon attachement au quartier et aux valeurs de justice sociale et de solidarité transmises par mes parents dont mon père mineur a payé le prix. Je suis salariée militante.

Quelle représentation les habitants ont-ils de leur quartier ?
Sylvain Girolt : Leur quartier est perçu comme multiculturel. Les habitants souffrent du chômage et de mauvaises conditions de vie avec des immeubles aux parties communes infectes et aux entrées indignes. C’est en 1990, que beaucoup « d’anciens » ont quitté le quartier à cause de sa dégradation, due au laisser-aller du bailleur social, au défaut d’entretien du patrimoine, au manque de suivi du locataire et aux non-réponses aux locataires en détresse. On a démoli des immeubles composés de grands logements appréciés au départ et qu’on a laissé se dégrader.
Lucette Tisserand : C’est ambivalent. Il y a un attachement très fort au quartier et en même temps du découragement et du dégoût quant au cadre de vie et aux rapports difficiles avec le bailleur qui n’entend pas les souffrances. Les anciens, ceux qui sont restés, ont la nostalgie du début, de l’avant. Subsiste le côté villageois : on se parle, on est solidaire dans la peine. Et s’il y a de la colère contre les incivilités, il reste qu’on sait pointer les responsabilités des décideurs, des bailleurs. En colère, dégoûtés, découragés mais attachés au quartier : « C’est notre vie » dit-on dans le quartier et on est fier d’en être issu : on se revendique du Neuhof côté cités et ceux qui l’ont quitté, le gardent dans leur cœur et leur tête.

Au regard des ambitions affichées successivement par HVS, GPV (Grand projet de la ville : désenclavement, volet éducatif, formation), ANRU 1, ANRU 2 (rénovation urbaine, démolition/ reconstruction, cadre de vie et bien-être), les résultats ont-ils été à la hauteur des objectifs affichés ? La vie des habitants a-t-elle changé ? Quel bilan au point de vue de la mixité ?
Sylvain Girolt : Le bilan est mitigé. Par exemple, quand on parle de démolitions/reconstructions, qui peut accéder vraiment aux nouveaux logements alors que les loyers sont chers malgré l’APL ? Aujourd’hui, il y a toujours des endroits délaissés dans le grand quartier du Neuhof. Alors que vers les années 1970, il y avait une mixité sociale et que toutes les couches sociales étaient représentées, il n’y en a plus. En cause, la concentration des bas revenus, une mauvaise politique d’attribution du logement tant au niveau de CUS Habitat que de la Préfecture. On loge « les cas désespérés » chez nous, et des personnes, comme les gens du voyage sédentarisés, qui ne s’adaptent pas à l’habitat vertical.
Lucette Tisserand : Il n’y a pas eu de réponse fine aux problèmes. Cela reste un quartier de relégation sociale. La rénovation urbaine, après démolitions/reconstructions (un bon tiers du quartier) a morcelé le quartier qui a perdu son unité et a été découpé en mini-quartiers, en îlots indépendants voire « ethniques » sans espaces publics de rencontres. Les nouvelles constructions diffèrent d’un endroit à l’autre et sont le reflet d’un manque de réflexion globale et cohérente et d’une vision d’ensemble. Si HVS a amené le chauffage central et l’eau chaude dans les PSR et si le GPV a désenclavé le quartier, perdure la revendication des locataires, qui en avaient fait un préalable à la concertation lors de HVS, de l’entretien régulier, du suivi des travaux et des réparations immédiates. Est considérée, par exemple comme « une belle entrée », une entrée propre, aux boîtes aux lettres entières. «  Quand c’est beau, on l’entretient », a dit une locataire.

Quelle politique devrait être menée au niveau national et local pour un vrai changement dans nos cités ?
Sylvain Girolt : Je crois qu’il faut un véritable plan Marshall, qu’on soit à l’écoute des habitants, avec une réelle volonté politique de changer les choses de fond en comble. Pas de saupoudrage mais un vrai travail de fond. Aborder toutes les questions, le chômage en premier, des jeunes et des vieux ; la réussite scolaire, etc.
Lucette Tisserand : Les responsables du logement, politiques et bailleurs, de l’État et des communes devraient avoir le souci du patrimoine public, de sa qualité, de son entretien. Il faudrait mettre en place une autre gestion de l’habitat social, d’ensemble et au quotidien, et organiser la participation réelle des locataires aux décisions.

Qu’est-ce qu’un logement social ? Que devrait-il être ? Quelle politique du logement faudrait-il mener ?
Sylvain Girolt : Un logement social devrait être décent, spacieux avec un loyer que je puisse payer, qui soit bien entretenu, dans une entrée propre, avec un vrai suivi du bailleur. La surface des nouveaux logements CUS s’est à nouveau réduite. Hormis « la pièce à vivre » (les chambres « c’est pour dormir » !) et une terrasse, tout est petit. En 1970, le logement familial a été vécu par ma famille comme un vrai changement avec cinq pièces, une salle de bains, de l’espace, de la lumière. Puis notre environnement s’est dégradé. L’État a le devoir d’intervenir, il n’y a pas assez d’aide pour le logement social. Les nouveaux logements du quartier sont chers, petits et je pense que les organismes HLM doivent être aidés par l’État pour rendre service aux plus fragiles. Je ne peux comprendre pourquoi l’APL a été diminuée.
Lucette Tisserand : Un logement social devrait être de qualité, spacieux, à prix abordable avec des parties communes agréables et des caves, grenier et local à vélo qui font défaut dans les nouvelles constructions où l’économie d’espace devient la règle. Actuellement, le logement social est connoté, il a une mauvaise image « dedans et dehors ». Pour les habitants du quartier et ceux de l’extérieur, il est associé à la mauvaise qualité et aux quartiers de relégation. Mais le logement social, quand il est implanté dans des quartiers proches du ou au centre-ville, construit avec des matériaux de qualité et bien suivi par le bailleur perd sa mauvaise image.

*Propos de Lucette Tisserand, Sylvain Girolt recueillis par Michelle Bardot, tous trois membres de l’association d’habitants AGATE (Association de gestion des habitants du Neuhof).
 

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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