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Le logement en banlieue populaire, Entretien avec Michèle Picard*

« Habiter le centre-ville, c’est agréable mais inabordable ; la banlieue, on peut s’y loger pas trop cher, mais c’est loin, pas très confortable, terne, sans vie nocturne, et il y a des voyous. » Ces clichés correspondent-ils à la réalité ?

En quoi la question du logement dans une banlieue populaire est-elle spécifique ? Tout le monde, à gauche et à droite, parle de « mixité », y met-on toujours le même contenu ? Est-ce un mot creux ?
Attention à ne pas considérer « la » banlieue en bloc. Il faut éviter la situation de la région parisienne, où les pauvres sont envoyés en 3e ou 4e couronne. Ici, à Vénissieux, nous sommes dans la 1re couronne. Depuis l’arrivée du tram en 2009, il y a une attractivité retrouvée ; une densification est inévitable, en particulier le long de la ligne du T4. Les promoteurs viennent plus facilement, les nouveaux habitants aussi. Le logement social est quand même ici moins cher qu’à Lyon, bien qu’il ait augmenté. On ne vient pas à Vénissieux uniquement par dépit, ce peut être un vrai choix. Il ne s’agit pas d’une ville nouvelle, elle a une histoire, y compris des vestiges gallo-romains, aussi une histoire industrielle et populaire. Nous visons une ville complète, pas un dortoir : la mixité sur un quartier, c’est aussi du travail, des loisirs, de la culture, du sport, des commerces, des services publics, c’est s’occuper du plus jeune au plus âgé. Les habitats de notre cité ne sont pas classés monuments historiques, mais ils ont une âme, des spécificités. Par exemple, le quartier Charréard, formé de petites maisons individuelles d’ouvriers de Renault véhicules industriels, n’a pas de constructions remarquables, prises une par une, mais dans son ensemble il a un cachet qu’il faut conserver, on ne doit pas le démolir pour faire des immeubles n’importe comment. Comme on ne peut pas faire acte d’autoritarisme, empêcher les ventes, il faut trouver d’autres moyens, par exemple limiter la taille des immeubles possibles pour que les promoteurs regardent à deux fois avant de procéder à des opérations qui dénatureraient le paysage. Il faudrait aussi varier les projets, les constructeurs nous proposent toujours un peu la même chose, on devrait s’inspirer d’initiatives innovantes (par exemple venues des pays nordiques), avec de l’imagination pour les parties communes, les fonctionnalités, etc.
En plus, on doit pouvoir rester dans sa ville, dans son quartier même, quand la vie évolue (agrandissement ou diminution de la famille, vieillissement, changement de travail ou de moyens). Or, souvent, les normes ou la politique nationale du logement forcent les gens à s’en aller ailleurs dans de tels cas. Dans le cadre de la rénovation urbaine, l’État considère qu’après une démolition, on ne doit pas reconstruire du logement social, sous couvert de « mixité ». Un exemple : nous allons prochainement détruire une barre dans le quartier Monmousseau. Les locataires concernés doivent pouvoir être relogés dans leur quartier.
Il faut un développement équilibré : du locatif (social ou libre), de l’accession à la propriété (également sociale ou libre). Nous avons 53 % de logement social de tous types, ce n’est pas exagéré, si l’on considère qu’au niveau national, 70 % de la population serait éligible au logement social et qu’il y a beaucoup de demandes insatisfaites. Si l’État ne diminuait pas les crédits aux bailleurs sociaux, on pourrait avoir de la vraie mixité (comme dans les années 1970), le problème principal, c’est qu’aujourd’hui on tend à n’admettre que les plus pauvres en logement social.

Les communes gardent-elles des pouvoirs en matière de logement, ou les nouvelles métropoles leur ont-elles tout pris ?
Juridiquement, pour le moment, les communes n’ont pas trop perdu de leurs prérogatives, mais elles sont dépendantes de la métropole pour le financement du logement social. Celle-ci va orienter des financements vers des villes qui n’ont pas leurs 25 %. Ainsi, même si nous avons un bon projet avec du logement social, elle essaiera de l’empêcher. Mais le pouvoir qui entrave, c’est aussi celui de l’État : la baisse du 1 % logement à 0,45 %, la baisse de l’aide à la pierre, sans compter toute la politique sociale, donc les conditions de vie des gens, ont beaucoup plus d’effet sur l’accroissement des difficultés de nos communes.

Nous arrivons en mars, fin de la trêve hivernale. La ville de Vénissieux prend, depuis 1990, des arrêtés pour interdire les expulsions, saisies et coupures d’énergie. Le tribunal administratif les casse aussitôt. Alors est-ce purement symbolique ?
Les seuls combats perdus d’avance sont ceux qu’on ne mène pas. Il y a une évolution : pour la première fois, l’an dernier, les tribunaux ont reconnu que ces arrêtés n’étaient pas sans lien avec le pouvoir de police du maire. Certes, il reste du chemin à faire pour que ces mesures ne soient pas cassées, car le maire n’a pas tous les pouvoirs de police, il faut prouver que ces expulsions troublent l’ordre public, que le risque est avéré, que nos arrêtés ont un vrai rôle préventif à cet égard. C’est pourquoi, cette année, je vais centrer mon argumentation sur le juridique. Je mets chaque année l’accent sur un aspect différent, par exemple l’enfance ou les personnes âgées. Certes, je donne toujours des chiffres (les enfants sans toit, les morts dans la rue, les conséquences sociales et humaines), mais ce n’est pas seulement une campagne idéologique. J’insiste aussi sur la contradiction entre la Constitution et la réalité.
À Vénissieux, le nombre d’expulsions baisse, car il y a beaucoup de travail social entre l’assignation au tribunal et l’expulsion programmée. Mais le nombre d’endettés augmente, ainsi que les recours accordés à la force publique. D’ailleurs, en plus des expulsions formelles, il y a des expulsions de fait : lorsqu’une famille en difficulté reçoit six ou sept fois la visite de l’huissier, si elle a une solution de rechange, même très précaire, elle rend souvent les clés d’elle-même. Nous montrons que l’expulsion ne règle rien, d’ailleurs la part de la dette à l’huissier est souvent plus grande que la dette elle-même. Les villes qui prennent des arrêtés anti-expulsions sont traînées devant le tribunal administratif, mais pas celles qui ne respectent pas les 25 % de logements sociaux, ni les autorités qui n’appliquent pas la loi dite DALO (pas d’expulsion sans relogement). La nature de classe de ces incohérences apparentes peut être démasquée et cela nous permettra concrètement de marquer des points.

En conclusion ?
Une ville, c’est un tout. Le problème du logement, c’est aussi la sécurité, la culture, la dignité, il ne faut pas le regarder de façon isolée et purement technique.

*Michèle Picard est maire (PCF) de Vénissieux (Métropole de Lyon).
Propos recueillis par Pierre Crépel

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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