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De l’engagement collectif, Jean Quétier

Le verdict inique prononcé contre les syndicalistes de Goodyear, condamnés à neuf mois de prison ferme pour avoir défendu leur emploi, a provoqué la sidération. L’acharnement d’un appareil judiciaire mis au service du patronat contraste avec l’indulgence relative dont ont bénéficié les Jérôme Cahuzac et autres Thomas Thévenoud. Aux yeux du procureur de la République, retenir pendant quelques heures les cadres d’une entreprise préparant des licenciements massifs, serait-ce moins pardonnable que de pratiquer la fraude fiscale ou de souffrir de « phobie administrative » ? Posons la question de manière frontale : cette condamnation n’est-elle qu’une dramatique exception, un abus sordide mais résiduel dans une société où les militants syndicaux pourraient – grosso modo – exercer leur activité normalement ? Car heureusement, en France, on ne met pas encore tous les syndicalistes en prison. Faut-il en conclure que l’indispensable et urgente relaxe des Goodyear marquerait le retour à ce que l’on nomme parfois un « dialogue social apaisé » ?

Il y a des raisons d’en douter et de considérer que la condamnation des Goodyear n’est pour ainsi dire que la partie émergée de l’iceberg. Il convient d’abord de rappeler que la répression antisyndicale touche, sous des formes diverses, tantôt ouvertes, tantôt larvées, le syndicalisme dans son ensemble. À ce titre, la lutte des Goodyear est bel et bien l’affaire de tous. Il faut ensuite prendre acte du fait que nous assistons à une stratégie concertée du gouvernement dit « socialiste » et de la droite visant à fragiliser et à briser systématiquement toutes les structures de l’engagement collectif. Ne sous-estimons pas la cohérence de la politique que nous subissons : l’objectif poursuivi par nos dirigeants néolibéraux à la botte du patronat est d’atomiser la société et de rendre impossible toute alternative progressiste. Les différentes dérégulations mises en place par le ministre de l’Économie vont clairement dans ce sens. En dénonçant les garanties dont bénéficieraient les salariés et en versant des larmes sur le sort des employeurs, Emmanuel Macron ne se prête pas seulement à une provocation supplémentaire. Il dévoile par la même occasion un projet de société où le salariat tel que nous le connaissons, avec ses droits protégés par le code du travail et ses luttes permises par la conscience d’intérêts communs, laisserait la place à un essaim d’auto-entrepreneurs précaires qu’on tente de nous faire passer pour des patrons. La situation des pilotes d’avion de la compagnie Ryanair est symptomatique : le sénateur communiste Éric Bocquet avait mis en évidence le fait que nombre d’entre eux ne sont pas à proprement parler salariés de l’entreprise. Ils sont à la tête d’une société de services employée par une société d’intérim, elle-même employée par Ryanair. Les pilotes doivent également financer eux-mêmes leur formation initiale, payer pour travailler en somme… Le rêve du « Tous entrepreneurs ! » vanté par le MEDEF est à ce prix. « L’ubérisation » de l’économie, dont on parle de plus en plus, est bel et bien à l’ordre du jour : comment saurons-nous y répondre ?

Nous sommes confrontés à l’alternative suivante : ou bien nous serons à même de renforcer et de reconstruire les organisations collectives qui donnent à voir que la solidarité n’est pas un vain mot – et à ce titre, le Parti communiste français a un rôle à jouer qui est considérable – ou bien la division de la société gagnera du terrain. Et c’est bien d’une alternative qu’il s’agit : le repli individualiste n’a rien d’inexorable. Dans son dernier livre intitulé Le Bourg et l’Atelier – Sociologie du combat syndical, Julian Mischi cherche à montrer comment les structures collectives de revendication et de lutte peuvent malgré tout permettre aux classes populaires de construire des cadres de mobilisation progressistes. S’appuyant sur une enquête menée auprès des militants du syndicat CGT de l’atelier SNCF de Rivey-les-Bordes – nom fictif d’une commune bien réelle située dans une zone rurale de l’Est de la France, à distance des grandes métropoles – le sociologue entend montrer que les habitants des zones périphériques, et notamment les ouvriers, qui y occupent une place centrale, ne sont pas condamnés au repli identitaire et au vote Front national. Contrairement aux schémas simplificateurs véhiculés par des publicistes en vogue comme le géographe Christophe Guilluy ou encore par les adeptes de la notion « d’insécurité culturelle », les classes populaires ne sont pas toutes obsédées par la question de l’immigration et elles disposent par ailleurs d’outils permettant de porter haut et fort des solutions collectives. Si ces outils sont menacés, ils n’ont pas pour autant disparu et notre rôle est de les développer, de les renforcer, de les fédérer. N’est-ce pas là une des tâches urgentes et centrales des communistes d’aujourd’hui ?

Jean Quétier
rédacteur en chef
de La Revue du projet

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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