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La gauche en question

Ce mois-ci, Quentin Corzani, responsable de la rubrique Secteurs de La revue du projet fait le compte rendu d’un débat organisé dans l’Essonne et Thierry Doulaud, secrétaire de section répond à trois questions sur le sens du débat.

Trois sections de l’Essonne, Massy, Val d’Yvette et Nord-Essonne, ont organisé le 19 janvier dernier un débat au thème aussi court que polémique : « la gauche en question ». Guillaume Roubaud-Quashie, en sa qualité de contributeur au numéro « Gauche » (n° 49) de La Revue du projet, est intervenu dans la première partie de la soirée afin d’introduire le sujet.

Il est fréquent d’entendre parler de « vraie gauche ». Guillaume s’est donc d’abord attaché à faire une présentation historique du mot « gauche » pour déconstruire les idées reçues. Il en est ressorti que ce n’est pas un concept rigide qui transcenderait l’histoire. Bien au contraire. Le mot se développe à partir du Second Empire dans les années 1850-1860. Il signifiait alors « être républicain », en opposition avec les autres régimes, notamment la monarchie et l’empire. Ainsi, des hommes tels que Jules Ferry, Clémen­ceau ou même Adolphe Thiers, tristement célèbre pour avoir massacré la Commune, peuvent être classés à gauche. Dans cette perspective historique, parler de « vraie gauche » signifie-t-il quelque chose ? A fortiori non. Toutefois, la gauche veut dire quelque chose. Elle a une définition en mouvement, dans un premier temps associée à l’idée de République, elle va être ensuite associée, dès 1945, à un contenu de classe. Le tournant s’opère avec l’écroulement du Parti Radical, farouchement attaché à la propriété privée et jusqu’à cette date premier parti de gauche. C’est une période où l’enjeu de la définition de « gauche » est important. Le parti va y incorporer son contenu de classe.

Après ce premier déblayage, la question que tout le monde a en tête est celle du rapport entre la gauche et le peuple. Autrement dit, la gauche est-elle encore un outil politique suffisamment efficace pour rassembler le peuple ? Il y a un héritage positif de la gauche dans notre pays qui reste fort. Elle est associée à un certain nombre de réalisations progressistes comme la retraite à 60 ans, conquise en 1983. En même temps, c’est une série de déceptions et de désillusions : le tournant de 1984, les renoncements dans les années 1990 jusqu’à aujourd’hui. Les sondages montrent que la gauche est majoritaire dans les classes populaires (comme les ouvriers) même si cette majorité se raccourcit de plus en plus au profit de l’abstention qui s’accroît fortement. En effet, sur l’ensemble de la population un tiers s’affirme « ni droite, ni gauche » et c’est le cas pour 45 % des ouvriers, un phénomène nouveau.
Parallèlement, il est également à noter que le Parti socialiste, s’est maintenu tant bien que mal à 23 % aux dernières élections régionales contre 28 % à l’élection présidentielle. Il y a une perdition, certes, mais celle-ci reste mesurée. Le PS a renforcé sa position hégémonique au sein de la gauche grâce au vote utile. Beaucoup de gens ne veulent pas voir la gauche se faire éliminer, ils votent donc pour le parti le plus à même de battre la droite. Cela ne fait pas de cet électorat un bloc « vallsien ». Quand on demande aux électeurs socialistes s’ils sont favorables aux privatisations ils répondent à 73 % « non » et s’ils sont favorables au capitalisme, ils sont 84 % à répondre « non ».
Nous avons donc là les deux pôles, contradictoires, d’un même aimant. Une partie de l’électorat de gauche fait défection mais la gauche fait encore sens pour des millions de Français.

Face à cette situation, que faire ?
Abandonner l’idée de gauche pour aller chercher les abstentionnistes ? C’est abandonner ces millions de Français qui croient aux valeurs de gauche. C’est se priver de millions de gens tendanciellement plus mobilisés et mobilisables. Peut-on en rester là ? À un simple discours qui agite les symboles ? Évidemment, non.
Les représentations qui habitent l’idée de gauche évoluent et elles sont l’objet d’une lutte que nous ne devons pas abandonner. Notre lieu privilégié d’affrontement doit se mener sur le terrain du contenu. C’est ce qu’avait amorcé Marie-George Buffet lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne, en déclarant : « Quand on est de gauche on vote contre la constitution européenne ». C’est aussi ce qu’avait réalisé le PCF au moment de la construction du Programme commun dans lequel les références au programme du parti Changer de cap sont importantes. À ce moment le PCF réalise une OPA sur le contenu de « gauche » et lui confère une empreinte durablement sociale. Par ailleurs, d’un point de vue local la gauche est un outil encore puissant de rassemblement lorsque nous sommes la force dominante.
Après cette présentation, plusieurs questions furent soulevées. Nous en abordons quelques-unes.

Doit-on changer le nom de « gauche » pour nous différencier du Parti socialiste ?
Plusieurs fois, la « gauche radicale » a été évoquée. Guillaume a pointé les limites d’une telle expression. Parler de gauche radicale signifie implicitement que nos désaccords avec nos partenaires de gauche proviennent d’un degré plus ou moins accentué de radicalité. Or certains de nos désaccords ne sont pas simplement une question de degrés mais de nature. Par ailleurs, l’expression en elle-même donne à notre parti une vocation minoritaire et simplement contestataire.

Ne devrions-nous pas faire évoluer notre discours sur la gauche pour convaincre la jeunesse, qui elle, est moins attachée à l’idée de gauche ?
 Il a d’abord été souligné qu’aujourd’hui la part de la jeunesse dans la population était moindre que dans les années 1980, ainsi, pour la convaincre il ne fallait pas tout sacrifier. Par ailleurs, il est difficile de déterminer si c’est un effet d’âge (simple passage de la vie) ou un effet de génération (une génération abandonne la gauche quelle que soit son avancée dans l’âge).

Ne devrions-nous pas dégager le militantisme des enjeux électoraux ?
« Le suffrage universel nous donne les joues rouges » affirmait Engels. Pour le philosophe, il s’agissait de prendre la question électorale à bras-le-corps. Elle doit être pensée en lien avec les luttes. Les élections n’empêchaient pas le parti d’être, par exemple, très organisé dans les entreprises.
La soirée s’est conclue sur une note combative. L’échec des ouvriers les plus organisés, les sidérurgistes et les métallurgistes, à conserver leur emploi a porté un coup fatal aux mobilisations. Face au discours de l’impuissance, il faut faire la démonstration par le fait que les mobilisations collectives conduisent à des victoires. Il faut partir de luttes très localisées, très populaires, qui mettent en mouvement et en dynamique les individus. Et à partir de ces petites victoires élargir le mouvement.

Trois questions à thierry Doulaud*

Comment ta section s’approprie-t-elle le projet communiste ?
En juin, lors d’une AG de section, j’avais rapidement présenté La France en Commun et nous étions tombés d’accord pour y consacrer une soirée de travail à l’automne. C’est ce que nous avons fait début novembre. Durant trois heures les camarades ont fait part de leurs premières impressions. Pour se réjouir de l’existence de ce document, mais aussi pour exprimer des réserves et des questions. « J’aurais aimé être surpris ! », « Pourquoi ne dit-on rien des moyens financiers ? », « Comment rendre notre projet crédible alors que les gens doutent de la possibilité de changer vraiment ? » Des questions aussi sur l’Europe après l’épisode grec de cet été, sur l’articulation entre les quinze chantiers prioritaires et les quinze mesures d’urgence. Bref, nous sommes sortis de cette séance avec la conviction qu’il faudrait y revenir thème par thème.

Le débat organisé à Massy s’est inscrit dans le cadre de La France en commun. Pourquoi s’intéresser particulièrement à la question de « la gauche » ?
Lors de la discussion de novembre, des camarades ont parlé d’un texte « un peu fade », de « formules édulcorées » Et se sont interrogés : n’est-ce pas parce que ses rédacteurs ont voulu d’emblée faire un texte « grand public » et pas d’abord un texte pour les communistes ? Ou, à l’inverse : que serait l’utilité d’un projet qui ne parlerait qu’aux communistes convaincus ? Il faut dire que les expériences de ces dernières décennies questionnent nos pratiques. Avec la gauche plurielle comme avec le Front de gauche, le sentiment existe que nous avons parfois mis nos propositions entre parenthèses au prétexte de rassembler. Aujourd’hui, la politique du gouvernement, les résultats des élections, l’impasse dans laquelle se trouve la gauche, Front de gauche compris, posent questions. A-t-on encore besoin de cette référence à la gauche ? Ne nous suffirait-il pas d’être communistes ? Comment concilier rassemblement majoritaire et projet d’émancipation ? L’excellent dossier publié par La Revue du projet en octobre a fini de nous convaincre que c’était là un sujet incontournable.

Quelles sont tes impressions et tes conclusions politiques après cette soirée débat ?
Une soirée très utile. De nombreuses interventions dans un bon climat d’écoute réciproque. Nous n’avions bien sûr pas la prétention de conclure le débat en une soirée, mais au sortir de la séance c’est l’impression partagée d’avoir pris la mesure des enjeux, des contradictions et de la complexité des réponses à construire et d’être mieux intellectuellement armés pour le faire. Cette expérience réussie nous encourage donc à en organiser d’autres.

*Thierry Doulaud est secrétaire de la section de Massy.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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