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David Harvey et la géographie radicale, Corinne Luxembourg*

L’apport de David Harvey permet de penser l’espace géographique dans un rapport dialectique où les rapports sociaux de domination sont centraux.

 David Harvey est le principal représentant de la géographie radicale nord-américaine. Dans l’ensemble de ses travaux, il entend mettre au cœur de la géographie la question sociale fortement inspirée des travaux marxistes. Le contexte de cette œuvre est double. La géographie radicale ou géographie critique trouve son origine dans la contestation d’une géographie dominante fondée sur la modélisation quantitative des phénomènes sociaux mettant en évidence des invariants dans l’organisation de l’espace. La géographie radicale des années 1960-1970 aux États-Unis s’y oppose en mobilisant les structures économiques, sociales, culturelles, politiques, mettant en œuvre des jeux d’acteurs. C’est notamment la racine des travaux de géographie engagée, anticolonialiste, autour de thématiques centrées sur les rapports sociaux et spatiaux de domination. Le second fil directeur des textes de David Harvey est de construire une analyse marxiste qui prenne en compte la question de la spatialité et une géographie plus sensible aux dimensions sociales, une géographie marxiste intégrant la critique postmoderne.

Géographie et capital traduit et publié en français en 2010 réunit une dizaine d’articles parus entre 1984 et 2009. Rassemblés en trois grands chapitres ils sont consacrés à la question de l’espace, aux incarnations paysagères du capital, puis aux logiques spatiales de dépossession. Globalement le géographe s’appuie sur les travaux d’Henri Lefebvre, notamment Le droit à la ville et Production de territoire, les écrits d’Antonio Gramsci et ceux sur l’impérialisme de Rosa Luxemburg.

Ce qui importe dans l’ensemble de ce recueil de textes, comme dans l’ensemble de l’œuvre de David Harvey, tient à une démarche empirique systématique quand d’autres théoriciens marxistes ont coupé le fil de la réalité. Ce parti pris permet à l’auteur d’insister sur « le caractère relationnel de l’espace-temps plutôt que sur l’espace de façon isolée ». « Les espaces construits ont des dimensions matérielles, conceptuelles et vécues. »

La théorie de la production de l’espace proposée par Harvey part d’une analyse des différents circuits de circulation du capital. Quand un premier circuit de production, de consommation immédiate de biens et de services est saturé, un second circuit est utilisé pour des investissements à long terme dans les infrastructures de production (usines, équipements…) et dans un fonds de consommation (logements, transports…). Ce circuit secondaire ancre le capital dans l’espace, produit l’environnement pour permettre à nouveau la consommation, la production, la reproduction du capital. C’est la concentration de ces équipements qui favorise l’urbanisation. Les villes sont ces lieux d’accumulation du capital, dont le développement est l’expression physique et spatialisée.

Le système capitaliste, instable parce que contradictoire, entre capital et travail, entre concurrence et monopole, va de crise en crise, au gré des saturations de marché inhérentes à la suraccumulation. Selon le géographe, les crises s’expliquent principalement par les obstacles à la circulation du capital. Si le capital excédentaire ne trouve pas à être réinvesti pour être à nouveau valorisé (processus cumulatif), une crise surgit et conduit à la dévalorisation du capital inemployé. C’est dans les processus de formation et de sortie de crise que s’insèrent les processus généraux de production de l’espace.

L’expansion géographique du capital passe par la conquête ou l’aménagement de nouveaux territoires, l’ouverture de nouveaux marchés, notamment la reproduction ou la transformation d’espaces non encore absorbés par le capitalisme. Le but est d’absorber les surplus produits sur un territoire donné dans un autre territoire. C’est à cette production d’espace que le capitalisme doit sa survie, en effet, il doit, pour évoluer, compter sur les nécessaires maintien ou création d’un en dehors du système. Il profite alors d’une opportunité d’investissements particulièrement rentables. Harvey souligne la « faculté du capitalisme de comprimer la lutte des classes par le biais d’une division géographique visant sa domination ». On retrouve ici le mécanisme d’accumulation du capital pouvant mener à l’impérialisme. Le système capitaliste s’est transformé sous l’effet de la déréglementation financière voulue par les États dominants, par le développement d’un système de média et de communications faisant émerger un espace dématérialisé qui sert à toutes sortes de flux d’informations (dont, bien entendu, des transactions financières).

Harvey interroge l’idée de mondialisation et la confronte au développement géographique inégal, concept qui caractérise le capitalisme dans son développement même. En effet, la concurrence utilise et favorise les inégalités de richesses tout comme d’infrastructures. Ainsi les logiques de spécialisation territoriale, sous quelque forme que ce soit, participent de la mise en concurrence des territoires, des salariés.

Plus spécifiquement, la métropolisation est un stade avancé de l’accumulation de capital, par la concentration d’activités stratégiques. Point relais de la mobilité du capital les métropoles en cherchant à être de plus en plus attractives tendent à renforcer ou à créer des inégalités spatiales dans le développement capitaliste. Dans un autre ouvrage, Le nouvel impérialisme, édité en France également en 2010 par les Prairies ordinaires, Harvey approfondit la description de ce système entre pays dominants et pays dominés dans le contexte de néolibéralisme en mettant au centre du développement géographique inégal, l’accumulation par dépossession. L’espace spatialisé par le capitalisme finit par en acquérir tous les aspects, dont la fragilité et la volatilité. David Harvey insiste avec force sur le fait que le capital investit autant les espaces qu’il les délaisse, une fois que ces derniers se révèlent incapables de garantir des taux de profit suffisants. Et l’on sait que ces abandons, qu’ils correspondent à des délocalisations, à des friches urbaines ou rurales, etc., sont aussi traumatisants pour les communautés humaines que l’installation du capital lui-même. La mise en compétition des territoires est ainsi un des aspects de la mise en concurrence des peuples et des travailleurs.

En décrivant la production, la destruction, la reproduction de l’espace, ce sont les mécanismes de production et de renforcement des inégalités sociales et spatiales qui sont finement mises au jour. L’accumulation par dépossession étant l’un des outils de domination spatiale. L’apport de David Harvey permet de penser l’espace géographique dans un rapport dialectique où les rapports sociaux de domination sont centraux. Le raisonnement est réciproque, rendant indissociables l’espace, sa production, ses évolutions des réflexions sur l’émancipation.

David Harvey comme Henri Lefebvre met le droit à la ville au centre de sa réflexion, tout en conservant la relation empirique. En 2011, en France, est traduit aux éditions Amsterdam Le capitalisme contre le droit à la ville : néolibéralisme, urbanisation, résistances. Il s’agit bien de penser le droit à la ville comme droit à l’appropriation collective de la ville, à sa transformation.

La force de l’œuvre de David Harvey est de réussir à situer l’évolution du capitalisme autant dans l’espace que dans le temps, l’un et l’autre étant indissociables. C’est-à-dire que donner les moyens de combattre le capitalisme passe aussi par un refus de fragmentation de ce qui en fait son contexte social, politique, culturel. C’est notamment l’éclairage indispensable par les deux ouvrages les plus récents du géographe : Brève histoire du néolibéralisme et Les villes rebelles : du droit à la ville à la révolution urbaine.

*Corinne Luxembourg est géographe. Elle est maître de conférences à l’université d’Artois.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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