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Évolution et finalité d’une discipline : la géographie scolaire, Entretien avec Xavier Leroux*

Faire comprendre à l’élève qu’il est un acteur du monde réel, bientôt adulte responsable de son emprise sur le territoire. En tant qu’individu dans un groupe, il habite, se déplace, consomme, construit… produit du territoire finalement.

À chaque réforme des programmes scolaires, les contenus des programmes d’histoire sont l’objet de toutes les attentions et, très souvent, de polémiques dont la géographie est préservée. Comment expliquez-vous cette différence entre deux disciplines dont les enseignements sont pourtant liés ?
La réponse est à chercher dans la nature même de l’enseignement de la géographie scolaire. Traitée de manière moins passionnelle que l’histoire, la géographie souffrirait peut-être moins de la modification ou de la suppression de certains de ses contenus (qui, en lien avec le monde actuel, se doivent d’évoluer nécessairement très rapidement et qui semblent également moins faire partie d’une « culture commune » à maîtriser comme en histoire). Sans doute aussi qu’en essayant de moins se structurer autour des contenus en question mais davantage autour de méthodes qui ne suscitent pas encore vraiment de débats dans la sphère scolaire, la géographie semble épargnée.

Le fait est également que les contours de la discipline ne sont pas toujours bien identifiés dans la sphère politico-médiatique et que les problématiques dont s’emparent les géographes universitaires sont souvent « trustées » par d’autres spécialistes lorsqu’il s’agit de les rendre visibles au grand public : au physicien, la question du réchauffement climatique ; à l’économiste, celle de la mondialisation ; au sociologue, celle des banlieues… L’historien, lui, est souvent présent pour défendre ses positions tandis que le géographe se fait bien plus discret.

Le couple histoire-géographie est une spécificité française. Considérez-vous que ce soit une richesse pour l’enseignement de la géographie ?
Si la géographie est née de l’histoire dans la sphère scientifique, elle a su ensuite prendre le large avec son outillage propre. C’est dans les milieux scolaires que cette union forcée perdure bien souvent au détriment de la géographie puisque les enseignants du secondaire sont massivement issus de cursus d’historiens et que ceux du primaire confient bien souvent la géographie à leurs stagiaires ou à leurs décharges comme pour s’en débarrasser. Bien sûr des liens existent entre les deux disciplines, plus ou moins intimes selon les sujets abordés, mais il n’y a pas toujours, à mon sens, de réelle connexion de fond. Les travaux de Christian Grataloup sur la « géohistoire » (l’idée qu’une histoire est située spatialement et qu’un territoire occupé par une société est situé dans le temps) offrent une possibilité intéressante de renouvellement des approches.
De plus, la géographie, résolument humaine aujourd’hui, peut tisser des passerelles avec d’autres spécialités comme l’économie ou la sociologie par exemple mais ces disciplines ne sont pas scolaires pour les premiers niveaux d’enseignement. Notons enfin que les contenus à enseigner évoluent au fil du temps et glissent parfois d’une discipline à une autre sans pour autant péricliter : les sciences de la vie et de la terre ont récupéré de nombreuses questions physico-naturelles historiquement dévolues à la géographie. Les travaux de Christine Vergnolle-Mainar sur les « disciplines en dialogue » expliquent bien ces déplacements de contenus et l’apparition récente de méthodes plus transversales comme les « éducations à », le développement durable en constituant un exemple marqué.

Quelles sont les finalités de la géographie scolaire ? En quoi l’enseignement de la géographie contribue-t-il à la formation des futurs citoyens ?
Les finalités de la géographie seraient déjà de ne pas se limiter à une « géographie scolaire » dont les savoirs et savoir-faire ne sortiraient pas de la salle de classe. Derrière des formulations qui peuvent sembler un peu vagues et englobantes comme « se repérer » ou « comprendre son environnement », se construisent de véritables compétences devant faire comprendre à l’élève qu’il est un acteur du monde réel, bientôt adulte responsable de son emprise sur le territoire. En tant qu’individu dans un groupe, il habite, se déplace, consomme, construit… produit du territoire finalement.
Ces finalités sont éminemment civiques : former un citoyen éclairé et réfléchi constitue un véritable but à atteindre. Les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo n’ont pas traîné à faire réagir les historiens à travers le prisme de la laïcité mais la question sous-jacente de la religion est aussi fondamentalement spatiale et convoque l’un des outils majeurs de la géographie actuelle, à savoir les niveaux d’échelles : des grandes migrations à échelle mondiale au regroupement de communautés à la micro-échelle du quartier en passant par de nombreux espaces intermédiaires, la question du « vivre ensemble » des populations peut constituer un vrai sujet d’étude pertinent.

L’enseignement de la géographie a été profondément renouvelé depuis une quinzaine d’années. Quelles ont été les principales innovations dans les contenus et les méthodes ? Quel regard portez-vous sur elles ?
Si la géographie scolaire est en décalage et même très en retard sur la géographie scientifique, de nouveaux sujets d’étude, en lien avec les questionnements actuels, arrivent toutefois lors des modifications de program­-mes : pour l’élémentaire, « les frontières » et « l’échelle locale » ont fait leur apparition en 2008 ; tout dernièrement, c’est la très vaste question de « l’habiter » qui va dessiner les textes de 2016.

Ces « thématiques » devraient servir utilement les approches pour tenter d’appréhender toutes les échelles du spectre spatial en tenant compte au mieux des pratiques des élèves mais également de leurs représentations, autre point fort du renouvellement méthodologique de la discipline. Les connaissances sont certes nécessaires mais elles doivent s’accompagner d’un raisonnement solide et logique issu d’une démarche scientifique. Un dosage entre connaissances et compétences, dont les proportions respectives restent à évaluer, s’avère donc nécessaire.

Enfin, les technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE) sont à citer dans les grandes potentialités qu’elles peuvent offrir dans le domaine de l’analyse d’images, photographiques et cartographiques. Encore faut-il que le matériel suive dans les écoles où, bien souvent, le tableau à craie et le photocopieur noir et blanc restent de mise. 

*Xavier Leroux est docteur en géographie. Il est professeur des écoles.

Entretien réalisé par Séverine Charret.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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