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Émancipation et pensée du complexe, Entretien avec Janine Guespin-Michel*

Dans son ouvrage Émancipation et pensée du complexe Janine Guespin-Michel propose l’application de la pensée du complexe à d’autres domaines que le champ scientifique. Pensée du complexe et pensée dialectique peuvent être complémentaires.

Qu’est-ce que la pensée du complexe ? D’où vient-elle ?
Ce que j’appelle pensée du complexe c’est la démarche intellectuelle et conceptuelle que nécessite et induit la révolution du complexe, ensemble des grandes modifications à l’œuvre depuis un demi-siècle environ dans presque toutes les disciplines scientifiques (de sciences exactes comme de sciences humaines). Il ne s’agit pas d’une nouvelle discipline unifiée (il n’y a pas, par exemple, de définition unique du terme complexe), mais plutôt d’une mouvance, au sein de laquelle on peut trouver de nombreuses convergences.
La première convergence est la notion de système dynamique. Elle consiste à envisager tout ou partie des relations qu’entretiennent entre eux des éléments pour comprendre l’évolution de l’ensemble qu’ils forment. Par exemple un « quartier populaire » peut être considéré comme un système dynamique si on prend en compte les interactions entre ses habitants, les travailleurs sociaux, les associations, l’école, la municipalité, mais aussi le chômage, les dealers, les salafistes, les membres du FN, et encore la mixité ethnique, les solidarités, et enfin les interactions avec l’extérieur, les employeurs, la police, l’État. C’est seulement ainsi (et ni « au karcher » ni en résumant tout par « classes populaires ») qu’on pourra comprendre les flambées de violence et éventuellement les aider à se tourner vers des actions politiques positives.
Mais les études mathématiques (portant évidemment sur des systèmes complexes beaucoup plus simples que les quartiers), ont mis en évidence toute une série de concepts nouveaux, qui caractérisent aussi cette révolution scientifique. Ce qui est intéressant c’est que ces concepts correspondent à des propriétés qui peuvent être explicitées sans avoir recours aux mathématiques qui leur ont donné naissance et qui s’appliquent dans de très grands nombres de cas. Je n’en donne ici que les exemples les plus simples, mais je les détaille davantage dans mon livre.
D’autres concepts peuvent être illustrés par la mayonnaise. Lorsque l’on ajoute l’huile en battant, on augmente la quantité d’émulsion huile/eau (l’eau provenant de l’œuf). À un moment donné, lorsque la quantité d’émulsion a atteint une certaine valeur dite critique, la mayonnaise « prend » : dans le bol entier le liquide visqueux se transforme en gel. Le bol et son contenu forment un système dynamique. Le passage de l’état liquide à l’état de gel correspond à une bifurcation du système. Le fait que le contenu du bol s’organise en gel est une auto-organisation. Le fait que les propriétés globales du contenu se soient transformées, sans que la nature du contenu (les constituants de la mayonnaise) n’ait changé est une émergence. Le fait que la mayonnaise puisse rater correspond à la sensibilité du système aux conditions. Ces propriétés sont celles des systèmes dynamiques non linéaires, c’est-à-dire au sein desquels il n’y a pas proportionnalité entre les causes et leurs effets : contrairement à la transformation de l’eau qui bout où la quantité de vapeur produite est proportionnelle au temps d’ébullition, la formation de la mayonnaise se fait d’un coup après une certaine quantité d’huile et d’huile de coude, c’est un effet de seuil, typique du domaine non-linéaire.
La pensée du complexe n’est pas formalisée, je dirai qu’elle est en train d’émerger de cette révolution du complexe. Très succinctement j’en distingue deux étapes.
La première consiste à considérer les éléments d’intérêt, quelle que soit leur nature, non plus seulement comme des objets à analyser, mais comme des éléments d’un ou plusieurs systèmes dynamiques, comme je l’ai illustré avec les « quartiers ». Cette étape permet déjà de renouveler considérablement les formes de pensée comme le montre bien Edgar Morin, dont la pensée complexe correspond peu ou prou à cette première étape. Elle s’oppose à la pensée dominante qui recherche une cause (la racaille), sépare, disjoint les éléments (l’école d’un côté, les travailleurs sociaux et les associations de l’autre, la police encore d’un troisième etc.) et surtout qui voit tout de façon statique, immobile.
Mais dans certains cas on peut aller plus loin et une deuxième étape consiste à utiliser certains des concepts des sciences des systèmes complexes. Comme souvent en sciences, la nouveauté ne consiste pas à remplacer la démarche et les concepts antérieurs par de nouveaux, mais à englober cette nouvelle démarche et l’ancienne, et à choisir en fonction de la nature des questions que l’on se pose.

Pourquoi l’appliquer à d’autres domaines que son domaine scientifique d’origine, notamment à la politique ?
Même s’ils proviennent principalement (mais pas exclusivement) des mathématiques et de la physique, la démarche intellectuelle comme les concepts nouveaux de la pensée du complexe sont présents dorénavant dans l’ensemble des champs du savoir scientifique, dont les sciences humaines. En effet, démarche comme concept concernent les modes d’interaction des éléments bien plus que la nature de ceux-ci. Ils ont donc été appliqués à d’autres domaines scientifiques que leurs domaines d’origine lorsqu’ils ont permis d’aborder des problèmes complexes, de nature nouvelle. De ce fait, ils constituent un renouveau de la pensée rationnelle, de la rationalité dans son ensemble.
Tout le monde s’accorde à considérer que la complexité de la société a augmenté avec la multiplication des connexions via Internet et la mondialisation. La politique traite donc d’un système objectivement complexe, pourquoi devrait-elle se passer des connaissances issues de l’étude des systèmes complexes ?

Ce transfert n’est-il pas risqué ?
Si, comme toute réflexion. Cependant, qu’est-ce qui est plus risqué : utiliser les concepts issus de la connaissance d’un monde linéaire pour comprendre un monde complexe, ou utiliser (aussi) pour cela les concepts issus des sciences des systèmes complexes ? Prenons un exemple : la proportionnalité est un concept issu des mathématiques qui traduit une relation linéaire entre deux facteurs, et que l’on utilise constamment, y compris en politique (la force d’une manifestation est dite proportionnelle au nombre des manifestants par exemple). Pourquoi serait-il plus acceptable et moins risqué que la notion d’effet de seuil (il peut y avoir un seuil en deçà duquel une manifestation n’a pas d’effet), d’émergence (certaines manifestations provoquent des effets qui dépassent leurs initiateurs), d’auto-organisation (les manifestants peuvent agir en commun sans qu’un chef n’en ait donné le signal), et bien d’autres selon les cas ? L’important est de ne rien appliquer automatiquement, mais de vérifier autant que possible la pertinence des hypothèses que l’on peut tirer de leur application. On ajoute aux outils habituels du raisonnement des outils issus de la révolution du complexe. Mais il faut aussi apprendre à se servir des nouveaux outils, et c’est une des ambitions de mon livre.

Quels rapports avec la dialectique ?
Il s’agit d’une question très importante mais ouverte. La dialectique matérialiste est à la fois une logique basée sur des catégories philosophiques, et cette méthode de pensée qui a permis à Marx de contrer l’idéologie dominante.
Lucien Sève a montré que la logique dialectique est nécessaire pour penser les aspects contradictoires des concepts des sciences des systèmes complexes. Peut-on aller plus loin et enrichir la logique dialectique grâce à ces concepts ? Cela demandera un important travail philosophique qui n’est qu’initié pour le moment.
En revanche, je montre que pensée du complexe et pensée dialectique peuvent être complémentaires (par exemple, la pensée du complexe ne permet pas de résoudre des contradictions antagoniques).
Je plaide donc pour l’émergence d’une pensée dialectique du complexe, dont j’évoque d’ores et déjà quelques aspects, mais pour laquelle beaucoup reste à faire.

Qu’attendre de ce nouveau rationalisme en matière de politique émancipatrice ?
Avant tout il faut dire que nombreux sont les militants qui utilisent déjà plus ou moins implicitement ces outils. Et ils les utilisent parce que le mode de pensée dominant est un obstacle pour comprendre et transformer le monde, trouver une alternative, « changer le système ». Expliciter ce mode de pensée, c’est permettre de se l’approprier pleinement, de l’améliorer, et surtout de le transmettre. Car il ne suffit pas d’avoir compris pourquoi une alternative est nécessaire et possible, encore faut-il pouvoir en convaincre les autres.
Attention. La pensée du complexe ne va pas donner les réponses. Elle n’est pas émancipatrice en soi. En revanche, la pensée dominante, simpliste et statique, est un véritable appui pour l’hégémonie de l’idéologie dominante, avec son fatalisme sur le maintien de l’état existant, TINA (there is no alternetive). Une pensée (dialectique) du complexe peut devenir un outil qu’il faut utiliser en fonction du but émancipateur que l’on se donne, et j’ai illustré cela sur quelques exemples d’actualité dans le livre.
Voici un exemple récent qui ne figure pas dans le livre : comment l’acceptation par Alexis Tsipras des exigences de l’Union européenne  a-t-elle été analysée par les uns et les autres ? Pour les grands média (mais aussi pour certains militants de gauche), cela montrait que Tsipras avait capitulé (ou avait trahi), en ne respectant pas ses promesses électorales, parce qu’il n’y a pas d’autre possibilité dans l’euro. C’est une pensée duale et simpliste, (il y a deux partenaires, Tsipras et « les créanciers » et il y a une alternative ou bien l’euro avec le mémorandum, ou bien le grexit et le chaos). C’est aussi une pensée statique (c’est terminé, fini l’espoir). Pour Tsipras lui-même, et pour de nombreux auteurs grecs et européens, il s’agit d’une défaite dans une lutte très difficile, à l’échelle européenne. Il s’agit d’une étape dans le cours d’un processus dynamique, long et… complexe, par la quantité d’interactions qu’il implique. Ce n’est en rien la fin de l’histoire. On aura reconnu ici la première étape de la pensée du complexe, et son utilité face à l’utilisation de la pensée dominante par l’idéologie dominante relayée par les média.  

*Janine Guespin-Michel est microbiologiste. Elle est professeur émérite de l’université de Rouen.

Propos recueillis par Florian Gulli.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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