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L’expertise contre la démocratie

La démocratie française est en panne. Les symptômes sont nombreux : abstention, autoritarisme, désinformation, présidentialisme… L’une des manifestations de cette crise est très certainement la place occupée dans le débat public par les « experts ». Alors : démocratie ou expertise, faudrait-il choisir ?

Par Gérard Streiff

 Les experts sont partout, ils squattent les média, ont leur mot à dire sur tout et tout le temps. Au moindre problème, l’État, la collectivité ou l’entreprise créent un comité d’experts. Impossible d’aborder le moindre enjeu de politique publique sans l’expert idoine. Cette tendance s’est accrue dans les années 1980. Face aux enjeux de décentralisation, aux pressions européennes, aux convulsions internationales, notamment, on a eu abondamment recours aux experts. Mais cela vaut aussi pour la sphère privée. Une expertise qui est toujours présentée comme indépendante, évidemment. Ce mal a frappé aussi les partis. Au lieu de produire leurs propres idées, de mettre en valeur l’expérience militante, les partis ont eu volontiers recours là aussi aux experts ou à l’expertise de fondations, de think-tanks (réservoirs d’idées).
D’où la formidable multiplication d’organismes genre Conseil d’analyse économique, Comité d’éthique, etc. Les experts peuplent les cabinets ministériels, les commissions, experts de la Banque centrale européenne (BCE), de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) du Fonds monétaire international (FMI), des organisations non gouvernementales (ONG)… Cette inflation de spécialistes, dit-on, se justifierait par la complexification des dossiers.
Mais ce phénomène est un puissant facteur de dépolitisation. Censé aider le citoyen, en fait il le dépossède bien souvent de ses prérogatives, et de son tour de parole. Et puis il amplifie la crise politique en installant l’idée que gauche et droite seraient dépassées, la solution se trouvant non pas du côté des convictions ou des valeurs mais de l’expertise. « Les experts nourriraient la défiance vis-à-vis des politiques et la montée en puissance des partis anti-système tel le FN, note la journaliste Josseline Abonneau. Toute décision technique tend à effacer les clivages politiques gauche-droite. »
Ainsi, au même moment où le citoyen est décrié, l’expert lui, aurait la cote. Voir du côté du gouvernement où les ministres « techniciens », genre Emmanuel Macron ou Fleur Pellerin, font la une ; ils sont non élus, on ne leur demande aucune onction électorale, leur seule technicité les mettrait à l’écart des troubles partisans ; ils s’imposeraient dans l’opinion face aux purs « politiques ». La place de l’énarque, un temps décriée, est plus que jamais installée. Un personnage comme Jacques Attali, à mi-chemin pourtant entre gourou et charlatan, joue de cette crise ambiante pour proposer sa candidature à la prochaine présidentielle, fort de son programme d’expert ! Place aux experts, donc ! En ces temps de promesses massivement trahies et d’impuissance apparente des élus, l’expert, incarnation de la modernité, est bien vu.
Début novembre, un sondage inquiétant Ifop/Atlantico a été rendu public. (Il a été peu commenté, l’actualité des attentats balayant alors tout autre sujet). Selon cette enquête, 67 % des Français auraient été en faveur d’une direction du pays confiée à des experts non élus pour imposer des réformes impopulaires.
C’est d’ailleurs le mode de « gouvernance » que les institutions européennes ont expérimenté dans certains pays ; on se souvient de la situation grecque, avant la venue de Syryza…

L’expert esclave
Certes l’expertise est nécessaire à un moment de la délibération. Encore faut-il qu’elle reste à sa place, d’éclairage, de conseil. Or aujourd’hui l’expertise tend à prendre toute la place, à étouffer la démocratie, à décourager la citoyenneté. La présence de l’expert, en fait, coupe court à tout débat. L’expert est forcément moderne, le citoyen lui apparaît ringard. Le phénomène dépasse la France. Voir en Grande-Bretagne par exemple l’opposition mise en scène tout un temps entre Tony Blair et son New Labour et les militants travaillistes, forcément dépassés.
On lira à ce propos avec intérêt l’essai La démocratie contre les experts (Seuil) de Paulin Ismard, maître de conférences en histoire grecque à l’université Paris-1. L’auteur pointe un élément d’histoire tout à fait intéressant. À l’origine, dans l’Athènes antique, l’expert était déjà là, mais avec un statut précis. C’était un esclave public. Autrement dit, on utilisait – et on reconnaissait – son savoir technique mais on l’excluait du champ politique ! Dans la démocratie athénienne, la compétence spécialisée ne légitimait nullement la détention d’un pouvoir sur la communauté civique. Bref, la démocratie se serait construite contre l’expert. « Un chœur d’hommes sans valeur politique valait mieux que la monodie d’une élite savante » rappelle Paulin Ismard. En somme, la préhistoire du service public…
Autre ouvrage qui alimente ce débat : La question technocratique de Vincent Dubois et Delphine Dulong, aux Presses universitaires de Strasbourg. On peut y lire par exemple ceci : « Avec la multiplication des modes d’entrée dans la vie politique, la légitimité des ministres techniciens se pose si le régime se veut représentatif de la population […] Quelles compétences sont légitimes pour faire de la politique et occuper les instances du pouvoir gouvernemental : la notabilité ? L’engagement militant ? La représentation sociologique d’une population ? Ou le savoir fondé sur l’expertise qui met à distance l’expérience vécue par les non experts et se distingue par son éloignement du citoyen ? »
En fait, les représentants politiques libéraux, de gauche ou de droite, se revendiquant tous plus ou moins du fameux TINA, de Margaret Thatcher (There is no alternative), diktat d’une prétendue expertise économique, ont contribué à saboter leur propre représentativité, à s’auto-discréditer. On a assisté à « une modélisation du mode de pensée diffusée par l’expertise internationale qui affaiblit la différentiation gauche droite » confirme Vincent Dubois.
Ce sont ces comportements, cette professionnalisation aussi de politiciens coupés du monde réel, qui ont nourri le populisme poujadiste en France et en Europe, le réflexe d’extrême droite des « anti-système ».
Les experts portent tort à la démocratie. Difficile de revenir au statut grec « d’esclaves publics »… mais on pourrait, à tout le moins, remettre l’expert à sa place. Dans le cadre, par exemple, de services publics rénovés, d’une fonction publique revivifiée et d’une République radicalement nouvelle.

Imaginons…
« Supposons un instant que le dirigeant de la Banque de France, le directeur de la police et celui des Archives nationales soient des esclaves, propriétés à titre collectif du peuple français. Imaginons, en somme, une République dans laquelle certains des plus grands serviteurs de l’État seraient des esclaves. Ils étaient archivistes, policiers ou vérificateurs de la monnaie : tous esclaves, quoique jouissant d’une condition privilégiée, ils furent les premiers fonctionnaires des cités grecques. En confiant à des esclaves de telles fonctions, qui requéraient une expertise dont les citoyens étaient bien souvent dénués, il s’agissait pour la cité de placer hors du champ politique un certain nombre de savoirs spécialisés, dont la maîtrise ne devait légitimer la détention d’aucun pouvoir. Surtout la démocratie directe, telle que la concevaient les Grecs, impliquait que l’ensemble des prérogatives politiques soit entre les mains des citoyens. Le recours aux esclaves assurait ainsi que nul appareil administratif ne pouvait faire obstacle à la volonté du peuple. En rendant invisibles ceux qui avaient la charge de son administration, la cité conjurait l’apparition d’un État qui puisse se constituer en instance autonome et, le cas échéant, se retourner contre elle.
Que la démocratie se soit construite en son origine contre la figure de l’expert gouvernant, mais aussi selon une conception de l’État qui nous est radicalement étrangère, voilà qui devrait nous intriguer ».

Paulin Ismard,
La Démocratie contre les experts, Seuil

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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