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Une politique d’alliances dangereuse, Gaël de Santis*

Les alliances forgées par Paris constituent un cocktail explosif, peu prometteur de paix, et qui rend difficile la lutte antiterroriste.

Ces derniers mois l’ont montré. Les nouveaux alliés de la France ne montrent pas toujours leur plus beau visage. L’Arabie saoudite a, le 2 janvier, exécuté 48 personnes dont le dignitaire de la minorité religieuse chiite Nimrs Baqer al-Nimr, attisant par là même les tensions avec l’Iran. Riyad s’était déjà illustrée, au cours de l’année précédente, en condamnant pour blasphème à mort le poète palestinien Fayad Ashraf et à mille coups de fouet le jeune Raef al-Badawi. Le jour même de la visite de François Hollande le 4 mai 2015, quatre personnes étaient décapitées sans que la France ne pipe mot. De même, les récents bombardements du régime autoritaire turc sur les villages kurdes ne sont pas dénoncés par Paris.

Une diplomatie française mercantiliste
Certes, on ne fait pas de politique extérieure en suivant les revendications des ONG (Organisation non gouvernementale) dit le pouvoir. On défend des intérêts. Sur ce terrain, il est vrai que Paris enregistre quelques succès. Riyad achète des armes françaises et pourrait acheter des centaines de chars Leclerc, qui équipent déjà les Émirats arabes unis. Les pays du Golfe financeraient également le rachat des Mistral, initialement destinés à la Russie, par l’Égypte.
Avec l’arrivée de Manuel Valls en 2014, le ministère logé au Quai d’Orsay a changé de nom : ministère des Affaires étrangères et du Développement international. L’allocution de Laurent Fabius, le 15 octobre, devant la commission sénatoriale des Affaires étrangères montre les nouveaux champs dans lesquels se déploie la diplomatie mercantiliste française. « En 2025, 25 % de nos effectifs diplomatiques se situeront dans les pays émergents du G20 et, en 2017, l’ambassade de France en Chine sera notre principale ambassade dans le monde », a prédit le ministre des Affaires étrangères. Dans un même mouvement, au niveau européen, Paris appuie la conclusion d’accords de libre-échange, avec l’Amé­rique latine récemment, bientôt avec les États-Unis.
Pour autant, le déploiement diplomatique chez les émergents ne contribue pas à une politique visant à rééquilibrer les rapports de forces internationaux, faisant plus de place aux peuples du Sud. Car les alliances forgées par Paris sont dictées par deux facteurs : l’intégration européenne et l’alignement sur l’OTAN. Le tout constitue un cocktail explosif, peu prometteur de paix, et qui rend difficile la lutte antiterroriste. Les Kurdes se battent sur le terrain syrien, en première ligne contre Daech et ne reçoivent que peu d’aide de la part des Occidentaux. C’est qu’il ne faut pas froisser la Turquie, économie émergente et deuxième armée de l’OTAN. En contrepoint, les régimes, États qui ne s’intègrent pas au dispositif otanien, sont mis au ban, parfois d’ailleurs avec plus de vigueur à Paris qu’à Washington. Ainsi, la France a été l’un des derniers pays à vouloir réintégrer à la table des négociations sur la crise syrienne Bachar Al-Assad qui contrôle pourtant les forces armées nécessaires à la reconquête des territoires conquis par Daech. Sur le dossier iranien, Paris a joué le rôle de « méchant », quand Washington avançait sur la voie d’un compromis avec Téhéran.
C’est le même type de raisonnement qui a existé sur le dossier ukrainien, où Paris n’a, dans un premier temps, pas voulu entendre que Moscou avait des intérêts chez son voisin et qu’un accord de libre-échange avec l’Union européenne (UE) ne pouvait être conclu dans le dos de la Russie. En soutenant l’éviction non constitutionnelle du président Viktor Ianoukovitch – il serait impossible que l’ensemble de la population ukrainienne ne se tourne pas naturellement vers l’Union européenne – les États de l’UE ont jeté de l’huile sur le feu en soutenant les nationalistes ukrainiens. Ils doivent maintenant réparer les pots cassés.

*Gaël De Santis est journaliste à L’Humanité.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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