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Repenser notre place et notre rôle dans un monde à changer, Lydia Samarbakhsh*

La politique étrangère de la France sous François Hollande ne s’est pas inscrite en rupture avec celle de son prédécesseur Nicolas Sarkozy. Elle n’a même jamais tenté de le faire. Ses grandes orientations obéissent à une logique, anachronique, de puissances.

Selon notre ministre des Affaires étrangères, « nous vivons une époque dangereuse parce que les piliers de l’ordre international sont de plus en plus remis en question ». Et dans un monde où aucune puissance n’est « suffisamment dominante pour imposer des solutions » (autrement dit, pour s’imposer unanimement, et « c’est ce qui explique pour une large part la multiplication des crises qui durent », affirme Laurent Fabius), la France se veut une « puissance d’influence » (notion largement inspirée de celle, états-unienne, de soft power) qui se détermine en fonction de ses intérêts stratégiques ou économiques immédiats, de ses alliances (en premier lieu, l’Union européenne et l’OTAN) et de ses ambitions dans une mondialisation de l’économie capitaliste dont elle veut tirer avantage. Intérêts, alliances et ambitions se conditionnent les uns les autres, s’entremêlent parfois et produisent aussi des contradictions dans lesquelles s’enferment l’Élysée et le Quai d’Orsay. Or ni les intérêts de la France, ni le jeu des alliances et encore moins ses ambitions ou sa vision de la mondialisation dominée par les marchés ne sont l’objet d’un débat politique et citoyen.

Priorité à l’économie
François Hollande a présidé à un renforcement du caractère atlantiste mais aussi opportuniste de cette politique étrangère française qui, dans un même mouvement, s’est militarisée et focalisée sur une priorité, l’économie, et plus précisément le libre-échange, motivée par la conquête de parts de marché à l’international et, il faut le souligner, l’attraction d’investisseurs étrangers en France – une priorité « qui s’est imposée d’elle-même » tant elle est liée au pacte de responsabilité et son credo de « croissance, compétitivité et simplification », et liée aux choix européens de « renforcement de la zone euro, de la gouvernance économique et monétaire de l’Union économique et monétaire ». Priorité à l’économie assumée pleinement depuis le rattachement au Quai d’Or­say du commerce extérieur et du tourisme.
« Je pense que l’on ne peut pas avoir une politique étrangère forte, solide, si on n’a pas une puissance économique forte », déclarait Laurent Fabius, aux « Rencontres Quai d’Orsay-Entre­prises » de Paris, le 8 avril 2014. La puissance de la France que le ministre, suivant les lignes énoncées par le Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale (avril 2013), définit par ses capacités toutes militaires de « dissuasion » (nucléaire), de « projection » (interventions étrangères) et de « renseignement », serait donc déterminée par le primat de la place du pays dans l’économie capitaliste mondiale sans remise en cause de ses logiques et de ses effets.

Une liste impressionnante de renoncements
L’alliance atlantique, la participation active de la France dans le commandement de l’OTAN et le renforcement de sa relation avec les États-Unis, sont vus comme des « conditions plus que jamais nécessaires » pour « la mise en place d’un ordre mondial du XXIe siècle », insistait le ministre en mai 2014 dans une conférence à Washington. Cette relation, déterminante, demeu­re pourtant marquée par son caractère paradoxal de connivence, de vassalité et de compétition comme l’ont par exemple montré à la fois l’affaire de l’espionnage (industriel et politique) de dirigeants français par la NSA et la gêne, le silence et la paralysie des autorités françaises devant ces révélations. C’est que la politique américaine demeure quoi qu’il arrive le cadre auquel il convient d’« ajuster notre diplomatie et notre outil militaire » (Rapport d’information sur les évolutions stratégiques des États-Unis, Sénat, 9 juillet 2014)
Promouvoir une nouvelle hiérarchie internationale consisterait dès lors à adapter « le cadre multilatéral aux changements du monde » pour imposer aux pays émergents « l’évolution que constituent la « responsabilité de protéger » instaurée par l’ONU et la limitation de la souveraineté dans certaines situations ou pour faire face à certains enjeux » (Laurent Fabius, discours à l’École polytechnique, Paris, 25 juin 2013) – changer pour ne rien changer, donc, des logiques de domination et en exigeant des renoncements à même d’affaiblir les États alors qu’il s’agirait de renforcer la puissance publique et de construire du commun qui respecte les singularités et les souverainetés.
Laurent Fabius aurait, dit-il, défini quatre lignes d’action de la politique extérieure de la France : « la paix, la planète, l’Europe, la croissance » mais il n’est jamais question d’entendre la voix des peuples en lutte pour leurs droits, leur dignité. À un an du terme du mandat de François Hollande, le bilan de cette action est pour le moins discutable, et la liste des renoncements est longue.
« Nous pensons que la diplomatie, sans la possibilité d’utiliser la force, n’existe pas, de même que la force sans le risque d’exposer des hommes n’existe pas non plus. » (L. Fabius, avril 2014) c’est dire à quel point la prévention et la résolution politique des conflits passent désormais à l’arrière-plan de l’action internationale d’une France qui est devenue depuis 2012 avec ses interventions au Mali, en Centrafrique, en Irak et en Syrie, et peut-être bientôt en Libye, l’un des pays les plus interventionnistes. Au point, d’ailleurs, que dans ses vœux aux Français du 31 décembre 2015, le chef de l’État ne prononce pas une seule fois le mot de « paix ».
Les actions terroristes sur le sol français revendiquées par l’Organisation de l’État islamique auront renforcé dans l’esprit de François Hollande et de son gouvernement, qui ont décrété que notre pays était « en guerre », une conception « néoconservatrice » des relations internationales, pétrie d’une vision culturaliste de l’état du monde (le « choc des civilisations »), dont il est urgent de s’extraire.

Miser sur les peuples pour ouvrir des perspectives
Les bouleversements du monde sont profonds, complexes mais ils sont les produits de choix politiques et quand le ministre ou le président se cantonnent au constat d’un panorama mondial chaotique et menaçant, ils ferment la porte à tout espoir de changement alors que ces bouleversements appellent à « miser sur les peuples », sur les sociétés, en appuyant leurs capacités d’impulser des politiques dotées au plan national, régional comme international de perspectives de transformation et d’émancipation, d’égalité, de justice, de solidarité qui ouvrent les chemins de la paix.
Il conviendrait pour définir la politique extérieure de notre pays de nous interroger, pour agir sur elles, sur les causes des graves inégalités socio-économiques, de l’affaiblissement et de l’effondrement d’États, de la résurgence des nationalismes, des ethnicismes, des intégrismes, de la corruption, du défi climatique et des conflits, guerres et attentats qui entraînent des migrations (60 millions de personnes déracinées recensées en 2014 par le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies).
À persister de considérer qu’il est impossible d’agir sur ces causes – à savoir : le développement du libre-échange, de la dérégulation, de la déréglementation, la financiarisation des économies, l’accaparement des ressources, la course aux armements – qui créent les insécurités de tous ordres, et à ignorer les mouvements positifs du monde, à les négliger, les dirigeants de la France réduisent notre nation à une forme d’impuissance quand il s’agirait de repenser notre place et notre rôle dans un monde, et une Union européenne, à changer pour le meilleur par la reconquête des pouvoirs afin de placer les moyens économiques et financiers au service de logiques de développement humain, social et écologique.
Au lieu du jeu des alliances et de la compétition, il s’agirait de penser les relations internationales et européennes de la France dans le cadre de partenariats réciproquement avantageux et basés sur des principes de solidarité et de complémentarité. L’inter­dépendance, présentée com­me un danger permanent, constitue en fait un socle sur lequel bâtir des solidarités à condition de l’émanciper des logiques de domination capitaliste et de conforter la souveraineté et les droits des peuples et des citoyens.

Construire une politique de paix, de co-développement et de solidarité
Transformer la mondialisation, transformer la nature même des relations internationales, soutenir les mouvements émancipateurs des sociétés pourraient constituer les trois axes d’une politique extérieure progressiste. Nous émanciper, en commençant par agir pour la dissolution de l’OTAN, « du carcan idéologique de “l’occidentalisme” nous permettrait de repenser librement, avec créativité, nos politiques de partenariats, d’investissements et d’aide publique au développement, et d’être à l’initiative d’audaces politiques dont le monde a besoin : qu’il s’agisse de dénucléarisation, de lutte contre le réchauffement climatique, de lutte contre les inégalités sociales et économiques, d’instauration de biens communs universels » (Pierre Laurent, novembre 2014). Il s’agirait dès lors de concevoir une politique de paix, de co-développement et de solidarité en se fixant trois priorités.
Mener la bataille pour la refondation de l’Union européenne pour combattre les inégalités et en faire un espace émancipateur de coopération et de paix, une union « à géométrie choisie » de peuples et nations libres, démocratiques et souverains. Une Europe solidaire et démocratique, une autre Europe, pour agir sur la mondialisation capitaliste et la transformer.
Promouvoir l’avènement du multilatéralisme et la démocratisation de l’ONU, garante de notre sécurité collective, par la réaffirmation de sa Charte et de ses missions et principes fondateurs : la prévention des conflits par le traitement prioritaire des inégalités et injustices sociales et économiques, la protection des travailleurs et de leurs droits, la résolution politique des conflits, la promotion universelle des droits sociaux, écologiques et démocratiques, la promotion des biens communs universels (l’eau, l’énergie, les connaissances) et des libertés fondamentales dont la liberté de circulation, la solidarité devant les grands défis climatiques et écologiques du siècle en faisant reculer significativement l’emprise des marchés financiers.
Travailler activement et soutenir l’émergence d’espaces régionaux in­clu­sifs de coopération et de sécurité collective, sous supervision de l’ONU, voués à la lutte contre les inégalités, à la démilitarisation, la dénucléarisation et au désarmement, et à l’avènement de nouveaux modes de développement et de production parties prenantes de la transition écologique.
Au fond, mettre en œuvre une politique de paix, c’est être à l’écoute des aspirations et mouvements populaires dans notre pays et dans le monde et vouloir apporter « une contribution (progressiste) à la transformation du mode d’existence de l’humanité » (Étienne Balibar, août 2015).  

*Lydia Samarbakhsh est membre de l’exécutif national du PCF. Elle est responsable du secteur International du PCF.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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