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Ashraf Fayad : un poète palestinien condamné à mort en Arabie saoudite

Les moustaches de Frida Kahlo

Je vais ignorer l’odeur de la boue le reproche à la pluie et le chagrin dans ma poitrine depuis longtemps
Je chercherai une consolation qui convienne à ma situation qui ne permet pas d’expliquer tes lèvres comme je le désirerais
Ou de secouer les gouttes de rosée sur tes mamelons qui tendent vers la rougeur
Ou d’apaiser la folie qui me gagne chaque fois que je me rends compte que tu n’es pas à mes côtés à cet instant
Tu ne seras pas ainsi… quand je serai contraint de justifier mon silence auquel me condamne la nuit
Fais semblant que la terre est silencieuse comme nous l’apercevons de loin et que tout ce qui s’est passé entre nous n’a pas été plus qu’une lourde plaisanterie qui ne devrait pas être à ce point !
    
Que penses-tu de mes journées que j’ai pris l’habitude de passer sans toi !
De mes mots qui s’évaporaient rapidement
De ma grande douleur
Des nœuds qui se sont installés dans ma poitrine comme des algues séchées.
J’ai oublié de t’informer…que je me suis habitué à ton absence du point de vue pratique … que les espérances ont égaré leur chemin vers tes désirs
Que je pourchasse toujours la lumière, non par désir de vision mais car l’obscurité fait toujours peur même si on s’y habitue !

Je vais être obligé de ruser avec ma mémoire
Et prétendre que je dors bien
Déchirer ce qui reste de questions
Les questions qui cherchent à se justifier pour obtenir des réponses convaincantes
Après que j’ai fait tomber toutes les numérotations habituelles
Par pure raison personnelle

Laisse le miroir te montrer comme tu es belle
Efface mes mots accumulés en poussière
Respire profondément et souviens-toi combien je t’ai aimée
Et comment tout cela s’est transformé en une simple masse électrique
Qui a failli déclencher un grand incendie dans un magasin vide.

© Traduction Tahar Bekri
 

On m’excusera de parler poésie ou de ne pas parler poésie. Comme si on pouvait faire ou l’un ou l’autre ; comme si on pouvait parler séparément de l’amour, de la poésie, de la guerre, de la politique, de l’économie, d’un pays ou d’un autre… Pendant que la France sombre dans l’état d’urgence permanent, grime nos syndicats en syndicats du crime, condamne huit salariés de Goodyear à des peines de prison, quelque part dans un pays de cris tus, c’est un poète qu’on va décapiter. J’ai l’air d’un bâtisseur de grand écart… Mais si je dis que ce pays, l’Arabie saoudite, avec le pétrole qu’on lui connaît, les armes qu’on lui vend, entretient des amitiés coupables avec un groupe terroriste, responsable des massacres à Paris et, par voie de fait, de l’état d’urgence qui s’ensuivit, de la violence nouvelle que les rapports de classes ont pris ces jours-ci ; et si j’ajoute que ce poète, Ashraf Fayad, est palestinien, libre-penseur, et condamné à mort pour « apostasie », alors… Voilà que nos huit salariés de Goodyear ont partie liée avec un poète à l’autre bout du monde. Et ce n’est pas seulement cette chaîne entre eux de maillons économiques, politiques, diplomatiques et sanglants, qui les relie brusquement. C’est aussi leur combat. Ces salariés de Goodyear qui ont séquestré leur patron pour conserver leur emploi, luttent aussi pour une vie décente, où l’on peut sans rougir penser à l’avenir, une vie que les dogmes du capitalisme leur dénient. « La Révolution, c’est la poésie de l’Histoire », disait Byron. Pour Ashraf Fayad il en va, plus tragiquement et sans détour, de sa vie. Le prix d’une poésie libre et lucide.
Les censeurs sont de merveilleux lecteurs. Il est singulier qu’Ashraf Fayad soit, autant qu’on peut en juger, un poète lyrique. Le condamné à mort nous parle d’amour et d’eau fraîche, de l’intensité électrique des sentiments et de leur devenir. La déshérence de l’amour dans la durée mais l’amour quand même, comment tout meurt, comment tout vit, la difficulté de vivre en amoureux – le temps d’apprendre à aimer, il est déjà trop tard –, mais en électron libre, l’art d’écrire « Je » par où commence le chant… Tout ce qu’on peut entrevoir, deviner déjà dans ces quelques vers a dû nourrir le casier judiciaire du poète et justifier l’accusation jointe à celle d’apostasie qui lui est faite, celle de « corrompre la jeunesse », honneur qu’il partage avec Socrate. Apostasie. Il fallait du courage pour réécrire, comme on me dit qu’il a fait, les sourates du Coran en remplaçant le nom d’Allah par le mot « pétrole ». De la lucidité, aussi, dans une monarchie où le pétrole est religion d’État. La justesse du coup se mesure à la violence de la riposte. Ici, elle est impitoyable. Apostasie. Un mot qui vient du grec et qu’on peut traduire par « se tenir loin », se tenir à l’écart des croyances et des dogmes. L’apostasie est donc un art de vivre.

Une pétition circule sur Internet qui se trouve facilement sur les moteurs de recherche. Des meetings de soutien sont organisés partout dans le monde, et des actions sont menées pour faire pression sur les gouvernements. Vie sauve libre pour Ashraf Fayad !

Victor Blanc

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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