La revue du projet

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Une croissance sans précédent d’un autre produit intérieur brut, Fréderic Boccara*

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La marchandisation est au cœur de la crise écologique et sociale ainsi que des réponses perverses à celle-ci1. Il est absolument nécessaire de changer les critères de gestion des entreprises pour en mettre d’autres en œuvre visant à économiser le capital et les matières2  et à développer les capacités humaines, et pas seulement de limiter les effets des critères dominants. Ce changement pousserait aussi les activités sociales libres et le temps pour elles. Cette exigence de notre époque appelle un développement sans précédent des services publics, d’un nouveau type.

Une décroissance radicale de la finance, des gâchis matériels et de capital

Ce n’est donc évidemment pas une décroissance généralisée qui est nécessaire. Une telle révolution de l’économie appelle une décroissance radicale de la finance, des gâchis de capital, de matériels, de matières, etc. Elle appelle une croissance tout aussi radicale, et sans précédent, des activités très intenses en personnes (éducation, santé, recherche, …), sans les couper des activités de production matérielle, et une réduction massive du temps de travail tout au long de la vie, exact opposé de l’actuelle course folle à la surexploitation par les gains de productivité apparente du travail qui génère la course au temps, cette oppression sur le temps dénoncée par Badiou. Pour ce faire il est besoin d’une croissance massive de financements et d’avances de fonds, donc d’une croissance du Produit intérieur brut (Pib) où, entre autres choses, l’activité des services publics est incluse. Mais cela veut dire une croissance du Pib avec un tout autre contenu donc une autre production. Et surtout la poursuite d’autres buts sociaux et sociétaux.On ne peut laisser entendre que la dictature des critères de rentabilité reculerait spontanément si l’on visait la décroissance globale : avec la récente récession, on voit nettement quel type de décroissance le système dominant génère, renforçant le mal être et les privations3. Symétriquement, observer que l’expansion des services se fait avec une montée des inégalités, de la précarité, de la surexploitation, de la consommation globale d’énergie et de matières4 devrait conduire à voir le conflit qui se joue dans le cadre du type de croissance du Pib et des services pour que cette croissance ne soit pas dominée par l’accumulation matérielle et les critères de rentabilité. Dans le capitalisme la finalité n’est pas la production en soi, ni les besoins, c’est, comme le dit Marx à la fin du Capital, « la production centrée sur l’obtention de valeur et de plus-value » pour la rentabilité et l’accumulation des machines, par opposition à la production de valeur d’usage.Il faut ainsi agir sur les multinationales et le système productif avec des financements nouveaux, ce qui rejoint la question cruciale de la création monétaire partagée au niveau mondial, développant la monnaie comme bien commun mondial5 ainsi que nous le proposons à partir de l’analyse néo-marxiste de la régulation systémique.

De nouveaux services publics nécessitent plus de croissance

Une politique de dépenses publiques active est nécessaire pour permettre de vraies alternatives à la consommation non écologique, au lieu d’une politique inégalitaire de fait. Cela appelle des dépenses massives de recherche et dans les infrastructures publiques, mais aussi des investissements nouveaux des entreprises et des dépenses considérables de reconversion des emplois et de qualifications des gens. L’entretien et le développement des biens communs (et pas seulement la préservation d’un stock) appellent le développement de services publics et socialisés de l’environnement et de l’écologie, tout comme celui d’entreprises publiques fonctionnant selon des critères d’économie de ressources naturelles et de moyens matériels, en alternative à la domination-prédation de l’environnement et des ressources naturelles exercées par les multinationales. Des services publics nationaux, coopérant entre eux jusqu’au niveau mondial, co-déterminant leur action avec les usagers, s’intéresseraient aux « ressources naturelles », mais aussi à la production, aux effets des technologies, voire à leur transfert. Cela se pratique actuellement mais de façon très embryonnaire voire pervertie sous la domination des firmes multinationales (pôles de compétitivité, agences,  etc.). La question d’une articulation services/industrie autre que par le marché, avec le service public, et d’une planification indicatrice, autogestionnaire, et de ses critères est ainsi posée. Développer les services publics et s’émanciper des marchés est à l’opposé d’options social-libérales de certains écologistes, et demande de tout autres financements, beaucoup plus massifs qu’actuellement.

Une utopie réaliste

Une refonte écologique et culturelle des productions  exige de viser une circularité radicale des productions (ré-utilisation des « sorties » matérielles de la production pour ses « entrées »). Elle suppose aussi de viser l’usage au lieu de la possession des objets, question abordée aujourd’hui mais de façon hyper-marchande, en substituant à l’achat d’une marchandise la location de l’usage. Au marché, on substitue … le marché6 !  Avec tous les problèmes posés par les gâchis accrus de non détention, et de renouvellement accéléré impulsé par les multinationales pour sans cesse remplacer les produits par des nouveaux produits matériels.Se pose en réalité la question d’une transition révolutionnaire, matérielle et culturelle, vers un système productif qui viserait les valeurs d’usage et non plus les valeurs marchandes, tout en continuant d’économiser le travail fourni, mais de façon maîtrisée (à l’opposé de certaines tendances à vouloir gâcher le travail vivant, symétriques du gâchis actuel de matières et de travail mort). Parmi les indicateurs d’utilisation, ou d’usage, ceux du temps gagné pourraient devenir centraux, à partir notamment de la mise en œuvre de critères « d’efficience sociétale »7 dans les services publics.

Révolutionner production, critères de gestion et services publics

On sous-estime l’enjeu écologique si on ne voit pas qu’il faut révolutionner les productions, les critères de gestion des entreprises (tout particulièrement les multinationales) ou le besoin de services publics nationaux très développés, transformés. Réduire l’enjeu écologique à une simple limitation de la consommation et à un partage des richesses existantes entre riches et pauvres ou entre Nord et Sud, c’est aussi sous-estimer les effets pervers de ce qui est fait, aboutissant au mieux à des résultats quantitatifs plus que minimes. En insistant dans les pays développés comme la France sur la consommation des ménages, on focalise sur des éléments en bout de chaîne de façon non systémique et on renforce la culpabilisation paralysante. Il s’agit au contraire de voir le rôle décisif du capital multinational et des firmes, dans la gestion des biens qui pourraient être communs, le rôle des critères de gestion du capital, du type technologique actuel et du type de financement. Traiter conjointement l’enjeu social et écologique contribue pleinement au dépassement du capitalisme, et de la façon dont il modèle production, consommation, territoire, système de pouvoirs et technologie. Cela contribue aussi au dépassement du libéralisme, en allant vers une civilisation  de l’Humanité sur toute la Terre.

*Frédéric Boccara économiste, membre du conseil national.

(1) Frédéric Boccara, Capitalisme Vert, Taxe Carbone et Cancun, Economie et Politique, à paraître. (2) Paul Boccara, Transformations et crise du capitalisme mondialisé. Quelle alternative ? 2e édition, Le Temps des cerises.(3) Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard/Pluriel, 2010, p. 22).(4) Jean Gadrey, « Écologie, révolution des services et emploi », in Développement durable : pour une nouvelle économie,p. 121-141.[1]- (5) Denis Durand, Un autre crédit est possible, Le temps des cerises, 2001.(6) Patricia Crifo, Michèle Debonneuil, Jean-Pierre Grandjean, Croissance verte, Rapport du Conseil économique pour le développement durable, novembre 2009.

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