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Paysannerie et batailles historiographiques, Guy Lemarchand*

Alors que des historiens libéraux s’en tiennent à la vision d’un peuple des campagnes à la mentalité et aux pratiques d’ignorance et d’archaïsme, le développement de la recherche historique révèle la capacité des paysans à se révolter tout au long de l’histoire.

L’histoire n’est pas un objet froid et particulièrement l’histoire de la France. Discipline qui se veut scientifique depuis la fin du XIXe siècle, l’histoire tente de reconstituer tout le passé au plus près de ce qu’ont vécu, souvent malgré eux, les contemporains. Mais l’interprétation des faits, et même les méthodes d’approche, ont toujours été des lieux de conflits à caractère idéologique entre les historiens. Ainsi la paysannerie, qui, dans notre pays, représente encore au moins 70 % de la population vers 1800, tient peu ou pas de place dans les ouvrages d’histoire qui se multiplient depuis le XVIe siècle. Dans l’Ancien Régime, proches de la bourgeoisie, du clergé, de la noblesse ou de la Cour, les historiens ne s’y intéressent pas. Au XIXe siècle, malgré le poids du suffrage censitaire puis du suffrage universel, en dehors de l’Histoire de France de Michelet (1833-1867), on en parle peu. Même sous la IIIe République, la grande Histoire de France dirigée par E. Lavisse (19 tomes 1900-1921), quoique d’une rigueur fréquemment scientifique, ne lui accorde que quelques pages. À travers les siècles est reprise une image qui vient des intendants de province de Louis XIV qui fait des ruraux des gens frustres, brutaux, conservateurs, enfermés dans la routine et aux réactions irréfléchies et souvent violentes. Même des spécialistes de la question faisant par ailleurs un travail positif de dépouillement d’archives, donnent encore à la fin du XXe siècle, avec des nuances, un tel portrait.

La paysannerie, acteur essentiel de la dynamique historique
Il a fallu l’ébranlement de la Seconde Guerre mondiale pour que, majoritairement, le point de vue change, avec l’influence nouvelle du courant historique des Annales né en 1929 et la diffusion croissante du marxisme. Alors la paysannerie est devenue un acteur essentiel de la dynamique historique. Une méthodologie élargie a mis sur pied une batterie de statistiques de masse, économiques et démographiques ; actes notariés, cadastres, enquêtes anciennes, malgré leurs défauts, ont été systématiquement analysés, de même qu’à travers les écrits judiciaires en série, les actes de piété quantifiés et les descriptions d’érudits d’époque, on a commencé à saisir une culture paysanne dont on avait déjà un écho à travers Rabelais et La Fontaine. Par là a été dépassé le récit descriptif et péjoratif fondé sur l’idée d’un immobilisme passéiste des travailleurs des campagnes. Pour s’en tenir à la période des Temps Modernes, apparaît donc un monde particulièrement sensible aux variations alors extrêmes des récoltes et de la santé du bétail. La faiblesse des rendements céréaliers et animaux et les prélèvements opérés pour le seigneur, pour le propriétaire quand on n’est que locataire du sol, pour le clergé et pour le roi, ne laissent que peu de marge dans un système fondé sur le primat de l’autoconsommation. La terre est inégalement répartie, non seulement entre privilégiés et paysans, mais aussi entre les exploitants. La montée lente des échanges monétaires, la croissance démographique à long terme et les exigences accrues du fisc au XVIIe siècle obligent de plus en plus à produire pour la vente ou à se salarier au moins partiellement. Malgré l’existence de coqs de villages, propriétaires aisés, marchands en gros de denrées, voire fermiers de droits seigneuriaux, tout cela contribue à rendre pour le plus grand nombre la vie précaire, proche de la pauvreté et de la disette. D’autant qu’aux accidents météorologiques s’ajoutent les épidémies mortelles de grande extension faute de prophylaxie, peste ou variole. Ces conditions de vie, avec l’illettrisme et l’analphabétisme, en dépit des médiocres écoles de village sous l’égide des curés, favorisent le maintien d’un pessimisme résigné et d’une piété ritualiste fondée sur la peur du Diable, de l’Enfer et de la colère de Dieu que ne vient pas tempérer, lorsqu’elle a lieu, la lecture collective des livrets religieux et des romans chevaleresques d’inspiration nobiliaire amenés par les colporteurs.

Des révoltes spectaculaires
Pourtant le paysan est bien également acteur de l’histoire parce que, tout à la fois, il nourrit les villes de plus en plus peuplées depuis le XIIIe siècle, il entretient les classes dominantes, même les bourgeois qui cherchent toujours à acquérir parcelles et fermes qui procureront un revenu assuré et un prestige social, et il garnit les caisses du roi qui évite de taxer son Église et ses gentilshommes mais qui rehausse l’impôt sur les ruraux à chacune de ses fréquentes guerres. Acteur il l’est encore par la vigueur, malgré la différenciation sociale, de la solidarité et de l’autonomie administrative relative de la communauté villageoise, consolidée par le culte de la paroisse, vigoureuse non pas partout, mais dans plus de la moitié du territoire jusqu’à 1789, de la Bretagne à la Provence. C’est précisément par là et grâce à une culture faite de sexualité joyeuse, d’insolence vis-à-vis des puissants et de merveilleux qui donne le rêve, qui n’est pas que simple reproduction des modèles dictés par les prêches du clergé et la supériorité guerrière et judiciaire du seigneur, que paysan ne signifie pas constamment passivité historique et exerce même une pression sur les nobles et le gouvernement royal qui ne l’avouent pas. En effet, sous des formes diverses, les paysans savent se rebeller contre l’injustice et l’oppression, en dépit de leur position de faiblesse et des risques encourus devant des juges le plus souvent impitoyables. Le plus spectaculaire, ce sont les grandes révoltes des XVIe et XVIIe siècles, telles par exemple celle des Nu-Pieds en Basse-Normandie en 1639 qui tient plusieurs dizaines de paroisses pendant six mois, constituant des troupes assemblées au son du tocsin des églises, allant jusqu’à 3-4 000 hommes avec des armes improvisées, brûlant maisons de notable et tuant les receveurs des impôts que Richelieu a augmenté pour se lancer dans la guerre européenne de Trente Ans. Autre type de résistance en groupe : l’agitation pour les subsistances lors des années de cherté des blés. Il ne s’agit pas de simples réflexes brutaux provoqués par l’angoisse et la faim. Alors petits exploitants, artisans et journaliers doivent acheter davantage au marché et cela gonfle leur endettement, souvent chronique, auprès de ceux qui ont du numéraire, cesuriers de la campagne et de la ville. Par leurs gestes et leurs cris les mutins montrent qu’ils connaissent leurs cibles et qu’ils refusent pour, disent-ils, leur droit à la vie, d’obéir toujours à la loi des vendeurs protégée par l’autorité sociale qui la soutient : la maréchaussée, le juge du lieu, les grands fermiers vendeurs et distributeurs d’emplois et possesseurs des charrues et charrettes qu’ils louent aux autres… On achète à prix forcé ou on s’empare des sacs de grains sur le marché ou dans les granges qu’on perquisitionne, aussi bien des riches paysans qu’on bouscule, que des seigneurs et des monastères décimateurs. On dénonce en chemin les monopoliers qui stockent la denrée afin d’en faire encore monter le cours, car il est vrai qu’à la rareté de la moisson s’ajoute la spéculation du marchand. Une conscience de classe pointe là.

Longtemps la majorité des historiens a cru que, avec la croissance économique, les tensions dans les campagnes s’apaisaient au XVIIIe siècle. Effectivement, après les Camisards des Cévennes en 1704-1708, mouvement dont la motivation d’abord religieuse ne doit pas cacher la base sociale, le langage chrétien d’époque habillait des préoccupations matérielles, comme l’avait compris autrefois Friedrich Engels, les grandes révoltes disparaissent, une répression plus systématique menée par l’appareil d’État y contribuant. Pour autant il y a une troisième forme de résistance paysanne, difficile à saisir parce que les acteurs n’écrivent pas eux-mêmes et les sources dans les archives sont minces et dispersées. Une enquête menée pendant vingt ans dans tous les départements, publiée en 2002 pour la période 1660-1789 montre une véritable poussière d’incidents en milieu rural, avec une dizaine à une centaine d’intervenants et durant quelques heures à quelques jours, sur une à plusieurs localités. Ici il s’agit de bagarres parfois mortelles opposant dans la suite du XVIIe siècle gabelloux et percepteurs royaux à des troupes de contrebandiers aidés par des villageois. Là ce sont des gardes-chasses rossés, des barrières d’enclos seigneuriaux abattues ou des arbres des parcs autour des châteaux sciés pendant la nuit. Fascinés par le renforcement de l’administration et de la justice pendant la monarchie absolutiste, facteur de pacification des mœurs, et influencés par la thématique du consensus social selon laquelle les dominés acceptent docilement leur sujétion parce qu’ils y trouvent leur compte, encore aujourd’hui des historiens libéraux s’en tiennent à la vision d’un peuple des campagnes à la mentalité et aux pratiques d’ignorance et d’archaïsme. Une telle représentation s’accompagne du rejet de l’idée d’une histoire contradictoire et du concept de lutte des classes qu’ils réduisent aux grèves déclarées et aux manifestations publiques affichant un programme. Elle peut alimenter aussi un conservatisme implicite.  

*Guy Lemarchand est historien.
Il est professeur émérite d’histoire moderne à l’université de Rouen.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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