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La pensée de Michel Clouscard, Entretien avec Aymeric Monville*

Michel Clouscard publie dès 1972, un livre quasi prophétique, Néofascisme et idéologie du désir, puis, en plein mitterrandisme, Le Capitalisme de la séduction, son maître-ouvrage. Clouscard avait bien vu que la trahison de la gauche amènerait la remontée actuelle de l’extrême droite.

Peux-tu présenter en quelques mots Michel Clouscard ?
C’est un philosophe et sociologue français (1928-2009), d’origine prolétarienne, né dans le Tarn (région de Carmaux), proche du PCF de l’époque Marchais, dont l’œuvre publiée prend forme à partir de Mai 68. Bien qu’auteur d’une œuvre philosophique importante, il est surtout connu pour sa critique implacable de la contre-révolution, qui va amener la gauche française, à partir des années 70, à se fourvoyer dans le « libéralisme libertaire », concept qu’il a d’ailleurs lui-même forgé dès 1972. Tout le monde peut observer aujourd’hui l’aboutissement de ce processus : être de gauche aujourd’hui, pour le gouvernement actuel, n’a de signification qu’au niveau « sociétal » (des mœurs) mais aucune au niveau économique, social. Longtemps l’évolution des mœurs, la fin des discriminations – totalement légitimes par ailleurs – étaient portées par le mouvement ouvrier. Aujourd’hui, les évolutions de ce côté-là servent de cache-misère à une répression impitoyable au plan économique.

Michel Clouscard propose de réactualiser le marxisme au regard du nouveau capitalisme qu’il voit émerger et qu’il nomme « le capitalisme de la séduction ». De quoi s’agit ?
Il ne se propose nullement de modifier ni même de compléter l’approche marxiste mais simplement de l’appliquer à l’évolution des forces productives et des rapports de production de son temps – ce que, du reste, doit faire tout marxiste. Il observe qu’à la faveur de la guerre froide, avec le plan Marshall d’un côté et de la pression que les camps soviétique et non-aligné font alors peser sur le camp du capital, les forces de la réaction sont obligées de lâcher du lest. Elles dirigent alors toute leur attention vers ce qu’il appelle les « nouvelles couches moyennes », lesquelles ne sont plus détentrices de leurs moyens de production comme la petite bourgeoisie traditionnelle (car intégrées au salariat), mais vont être particulièrement choyées afin de les détacher des forces populaires. Il se crée alors une société permissive pour le consommateur, mais toujours aussi répressive contre le producteur. Les « Trente glorieuses » n’ont pu produire leur miracle économique que par une exploitation ouvrière (les OS) renforcée par un exode rural violent et massif, la ghettoïsation dans les banlieues, un renforcement complet de l’aliénation par le capitalisme technocratique. Le classique enrégimentement des couches ou classes moyennes par le fascisme laisse la place à une séduction plus douce en apparence mais qui, à la faveur de la crise, peut repasser au fascisme. C’est pourquoi Clouscard publie dès 1972, un livre quasi prophétique, Néofascisme et idéologie du désir, puis, en plein mitterrandisme, Le Capitalisme de la séduction, son maître-ouvrage. Clouscard avait bien vu que la trahison de la gauche amènerait la remontée actuelle de l’extrême droite.

En quoi cette analyse se distingue-t-elle des critiques habituelles de la société de consommation ?
En ce qu’elle en est le contraire ! Clouscard ne trouve pas que « nous » consommons trop. Pour les couches populaires, cette présentation est même indécente. À l’époque, Clouscard montrait que les nouvelles couches moyennes avaient eu accès à une consommation « libidinale, ludique, marginale » mais que les couches populaires en restaient aux biens de première nécessité et aux « biens d’équipements des ménages » (frigo, voiture) de toute façon indispensables à la reproduction capitaliste.
Pour Clouscard, la morale consiste à articuler la consommation sur la production : « Tu ne consommeras pas plus que tu ne produis. » Il ne s’agit pas non plus d’un « productivisme ». La production est rapportée aux besoins humains déterminés démocratiquement, en fonction des ressources disponibles où à venir : c’est là d’ailleurs une des définitions possibles du communisme.

Quelle analyse Michel Clouscard propose-t-il de Mai 68 ?
Après Mai 68, ce sont les forces de la Résistance qui décroissent (gaullistes et communistes) et « Vichy » qui revient au pouvoir sous une forme ou sous une autre. On peut citer deux présidents s’étant longuement attardés à Vichy bien entendu (voir le témoignage de Pierre Mendès-France sur Valéry Giscard d’Estaing dans Le Chagrin et la pitié et pour François Mitterrand lire ses biographes), mais l’essentiel c’est surtout l’aboutissement actuel du processus : l’intégration de la droite dans l’atlantisme, achevée depuis Nicolas Sarkozy, et de la gauche dans la social-démocratie européiste depuis Maastricht. Le recul des principes républicains universalistes et égalitaristes au profit des pseudo-« patries charnelles » et des solidarités communautaires aux relents pétainistes est la marque actuelle de l’époque, j’en ai bien peur.
De telle sorte que les marxistes doivent savoir aussi qu’ils sont les héritiers des principes rationalistes et universalistes des Lumières, même s’ils ont vocation à les accomplir en profondeur et non à les « privatiser » comme l’a fait la bourgeoisie depuis 1789.
En 1968, Clouscard était très sensible au danger « gauchiste » qu’il voyait comme particulièrement dissolvant, trouble. Prenons un Daniel Cohn-Bendit, passé d’un vague anarchisme de façade au « libéralisme libertaire » (qu’il a approuvé stricto sensu) ou encore un Michel Onfray, héritier auto-désigné de ce Mai 68-là, qui se dit anarchiste autant que pro-capitaliste. Ces deux-là, en 68 comme aujourd’hui, n’ont bien sûr rien à voir avec le courant anarchiste du mouvement ouvrier (pour lequel j’ai du respect) mais abusent du terme « libertaire » pour servir la domination actuelle du capital.
Force est de constater que beaucoup de ceux qui critiquaient le PC par la gauche (ou continuent à le faire rétrospectivement) se retrouvent actuellement tout à fait à sa droite…
Mais un danger bien plus grand allait frapper le camp communiste, l’opportunisme. On ne peut faire aucune politique marxiste-léniniste correcte si l’on ne se garde pas de ces deux maux, gauchisme et opportunisme. Il est vrai que l’URSS était rentrée dans une période qu’on peut qualifier de « thermidorienne ». La contre-révolution n’avait pas encore gagné
mais le pays d’Octobre était affaibli
idéologiquement, jusqu’à produire un Gorbatchev. Et la situation mondiale était bloquée à l’époque (voir l’échec, relatif heureusement, de la révolution des Œillets au Portugal).
Je pense que le PCF avait raison de dire qu’il n’y avait pas en 1968 de situation révolutionnaire. Dire le contraire aurait fait le jeu de l’ennemi et préparé une défaite cuisante, une nouvelle « semaine sanglante », puis la fascisation. Mais ce constat n’autorisait pas de se penser en parti social-démocrate !
Ensuite, il faut bien distinguer l’analyse clouscardienne du « gauchisme » liée à l’évolution du capitalisme en son temps de celle, dominante à l’époque dans le PC, tendant à stigmatiser en bloc, au mépris des nuances historiques, les « anarchistes d’hier et d’aujourd’hui » (c’est le titre d’un livre de Jacques Duclos). Car tous les anarchistes ne sont pas des provocateurs et parfois beaucoup partagent au moins les présupposés marxistes de l’anticapitalisme. Je pense même qu’on exagère nos divergences avec les anarchistes sincères et qu’on minimise celles avec des keynésiens.

Quelles perspectives politiques l’œuvre de Michel Clouscard ouvrent-elles ?
La stratégie libérale-libertaire est désormais bien identifiée, disqualifiée. Clouscard a déjà gagné, de ce point de vue.
Mais l’on ne pourra avancer qu’en renforçant le mouvement des travailleurs. C’est être fidèle à l’aspect marxiste de sa pensée.
La pire des lectures prétendument « clouscardiennes » consiste à rabâcher sur les mérites de la France d’avant-Mai 68, ce que n’a jamais fait Clouscard. Pour ce dernier il n’y avait pas je ne sais quelle « France éternelle ». Ce qu’il défendait, quant au passé, c’était la France des acquis de 1789, de 1936, de la Résistance, puis de Grenelle en 1968.
Détacher Clouscard de son terreau marxiste, comme le font ses lecteurs de droite (car il y en a), conduit à des contresens. Je le vois à l’idéalisation acritique des « Trente glorieuses », de la France d’avant Mai 68, fût-ce dans ses aspects sympathiques caractérisés par le terme très impropre de « gaullo-communisme ».
L’on oublie que la France n’avait rien de communiste à cette époque, qu’elle était marquée par un système de pseudo-redistribution fordiste (de la poudre aux yeux en vérité) qui est rentré en crise de lui-même et qui ne reviendra pas. Le gaullisme est avant tout un « bonapartisme », au sens marxiste et gramscien du terme, une politique personnelle pouvant à tout moment basculer dans la plus impitoyable réaction et qui ne pouvait s’épanouir que dans le cadre d’un statu quo dans l’affrontement de classes, la guerre froide en l’occurrence.
Revenons donc à Marx et rappelons-nous que le capitalisme, qu’il ait ou non jeté son masque libéral-libertaire aux orties, est en train de s’effondrer. Il est incapable de résoudre le chômage de masse induit par les gains de productivité, gains qui permettraient au contraire une meilleure répartition de la richesse à condition qu’on établisse, comme le préconisait Marx, des « incursions despotiques dans le droit de propriété ». Il faut une nouvelle répartition du travail refondée sur une nouvelle répartition de la propriété. Rappelons que Le Capital se termine par un appel à une réduction du temps de travail.

*Aymeric Monville est directeur des éditions Delga.

Le Pen aux antipodes
de ma pensée

L’extrême droite a tenté, un moment, de récupérer la
critique (de gauche) du mitterrandisme
par Clouscard. Ce dernier, dans un communiqué
de L’Humanité du 30 mars 2007, s’ indigna de
cette association. « Le Pen est aux antipodes de ma
pensée », insistait-il.

Propos recueillis par Florian Gulli.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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