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Laïcité et identité : l’inéluctable question des rapports de sexe, Chahla Chafiq*

La majeure partie des droits des femmes n’aurait pu être acquis sans une loi civile émancipée de l’emprise patriarcale sacralisée au nom de dieu.

Au sein des débats sur la laïcité en France, sans cesse renouvelés au gré de l’actualité, le lien entre ce principe et l’égalité des sexes ainsi que la liberté des femmes est la source de maintes controverses, même parmi les défenseurs les plus convaincus de la laïcité. Pourquoi et en quoi la laïcité doit-elle être mise en lien avec l’égalité des sexes et les droits des femmes, se demandent certains. Cela ne servirait-il pas qu’à créer des confusions et à déranger l’application de la laïcité ?
Pour d’autres, introduire la question de la liberté des femmes dans l’approche de la laïcité entraverait une articulation harmonieuse entre laïcité et diversité culturelle. Une telle démarche n’imposerait-elle pas une vision occidentale de la liberté sexuelle ?
Dans le débat féministe, les désaccords à ce sujet vont plus loin. Certains courants reprochent aux féministes laïques d’être animées consciemment ou inconsciemment d’affects et d’ambitions colonialistes et impérialistes envers les peuples venant d’ailleurs. Ce positionnement, clairement formulé dans les débats autour de la loi de 2004 (sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école publique et laïque), renouvelle d’anciennes critiques envers le féminisme à visée universaliste, féminisme prétendument blanc et occidental, qui serait aveugle à la diversité de condition des femmes.
Ces interrogations, divergentes dans leurs buts et contenus, interpellent cependant, chacune à leur manière, le rapport entre le religieux, le politique et les rapports sociaux de sexe au regard de la citoyenneté. Une telle réflexion nous permet aussi d’approfondir les termes du débat sur l’universalité ou non des valeurs démocratiques dont font partie l’égalité des sexes et la liberté des femmes.

Universel, particulier
et rapports de sexe

Commençons par le lien entre laïcité et droits des femmes qui n’est ni simple ni unilatéral. On observe aisément que l’instauration de la laïcité en 1905 n’a pas instantanément donné lieu à la reconnaissance des droits des femmes. Ces derniers ne progressèrent que bien plus tard, entre les années 1940 et 1980, par des conquêtes telles que le droit de vote, le divorce par consentement mutuel et les droits sexuels (contraception, avortement). Cependant, la majeure partie de ces droits n’aurait pu être acquis sans une loi civile émancipée de l’emprise patriarcale sacralisée au nom de dieu. En instaurant la séparation entre l’Église et l’État, la laïcité soutient cette émancipation, sans pourtant interdire les pratiques religieuses. Aujourd’hui, c’est toujours au nom de la loi divine que les droits sexuels des femmes et des homosexuels sont contestés et remis en cause ; il existe cependant, au sein même des religions, des tensions à ces sujets, tout comme il existe parmi les adeptes de toutes les religions des défenseurs de la laïcité.
Ces constats jettent la lumière sur le fait que la libération des femmes n’est pas un fait « occidental », mais la résultante de luttes sociales et politiques qui mobilisent toujours les repères identitaires. L’exclusion des femmes des « Droits universels de l’Homme », affirmés par la Révolution française, en donne un exemple flagrant. Olympe de Gouges, femme de lettres et de théâtre, y opposa la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Mais il fallut de longues décennies de lutte pour inclure les femmes dans la citoyenneté démocratique. En France (comme partout ailleurs dans le monde), les oppositions tenaces à cette inclusion prétextaient (et prétextent encore) une prétendue nécessité de hiérarchisation sexuée, seule capable d’assurer le ciment identitaire collectif (famille, communauté, société). L’exacerbation des repères identitaires sexuels sert ce schéma de pouvoir qui rime parfaitement avec l’autoritarisme. En revanche, la perspective de la citoyenneté démocratique, fondée sur l’autonomie (à la fois collective et individuelle), déconstruit les logiques identitaires figées. Elle investit le pluralisme au cœur de l’universalité des droits humains ; elle préserve la diversité dans l’égalité ; elle ne sacrifie aucunement, au nom de la fraternité et de la sororité, la liberté des individus.
Un tel schéma sociopolitique n’est envisageable que lorsque la loi commune est affranchie de toute instance méta-sociale qui se légitimerait par un pouvoir transcendant le peuple. Quant au peuple, du point de vue du projet démocratique, il n’est pas une masse unifiée et homogène. Il constitue une assemblée d’individus libres et égaux, destinataires des droits, mais aussi auteurs des lois (par la représentation nationale). L’affirmation de la laïcité en France s’inscrit dans cette optique. Elle résulte d’un rapport de force sociopolitique autour des orientations démocratiques. Ce n’est donc pas par hasard si les revendications d’égalité des sexes et de liberté des femmes, qui vont dans le sens du développement des valeurs démocratiques, croisent toujours les enjeux de la laïcité. Cela se vérifie clairement dans les conflits sociopolitiques actuels.

Politique, religieux,
sexe et identité

Depuis les années 1980, au sein d’une mondialisation fondée sur la marchandisation et dans un contexte de recul des idéaux humanistes, les mouvements politiques basés sur l’idéologisation de la religion marquent une percée multiforme sur la scène internationale, européenne et française. L’islamisme, la plus visible et la plus spectaculaire de ces idéologies, projette l’instauration de la charia pour établir un ordre divin juste.
Ce projet, qu’il passe par le djihadisme ou des courants islamistes qui privilégient la lutte non-armée, rejette l’égalité des sexes et la liberté des femmes en les qualifiant de valeurs occidentales allant à l’encontre de prétendus principes de la famille islamique. Ces principes, affirmés par la charia, préconisent une stricte division sexuée des rôles dans laquelle la supériorité écrasante des hommes (père, époux, frères) se justifie par leur statut de chefs qui auraient pour responsabilité d’assurer la protection des épouses, mères et sœurs au sein des foyers. Des codes de non-mixité et l’interdiction de la liberté sexuelle (tout en préservant la polygamie pour les hommes) sont censés préserver ce système inégalitaire. Notons que les mouvements islamistes (djihadistes ou non) peuvent concéder aux femmes une place d’actrices, mais qu’ils rejettent l’égalité des sexes et la liberté de ces dernières au prétexte d’une complémentarité des sexes qui garantirait le maintien de la « famille islamique » et, par le même biais, préserverait l’oumma (la communauté musulmane) du désordre moral. En miroir, les « droits des femmes à l’occidentale » sont désignés, par la propagande islamiste, comme la source du désordre social et la liberté sexuelle comme la source de la marchandisation des femmes en tant qu’objets sexuels. Ce faisant, l’islamisme se propose comme opérateur d’un ordre moral porteur de vertu, de protection et d’amour.
À l’instar de l’islamisme, le rejet des droits sexuels des femmes et des homosexuels est un marqueur des propagandes des catholiques intégristes et des fondamentalistes protestants évangélistes (très présents en Amérique du Nord et du Sud) et des fondamentalistes juifs (en Israël notamment). Dans les instances internationales, ces mouvements politico-religieux de tous bords font front commun, au nom du respect des cultures et des religions, dans le but d’exclure des résolutions sur les droits des femmes les notions d’égalité des sexes et de droits sexuels, et de les remplacer par la notion d’équité qui conçoit les droits des femmes et des hommes selon leurs devoirs respectifs définis par des modèles familiaux prenant en compte la diversité des « codes culturels et cultuels ». Cet ordre moral fondé sur l’exacerbation de l’identité culturelle et religieuse rencontre les perspectives des néoconservateurs de la droite extrême qui exaltent, pour leur part, les identités nationales. Les protestations contre l’apprentissage de l’égalité des sexes à l’école (programme ABCD de l’égalité, etc.) ont mis en scène une alliance objective entre les groupes d’extrême-droite (également actifs dans les contestations contre le mariage pour tous) et les intégristes catholiques ainsi que les islamistes.
Paradoxalement, les courants d’extrême-droite et les islamistes se rejoignent pour manipuler, chacun à leur manière, les droits des femmes à des fins de propagandes identitaires. Le port du voile en présente un exemple significatif. Le mouvement islamiste en fait un symbole identitaire de « la femme musulmane ». Ce qui lui permet d’affirmer le cadre moral qu’il prétend promouvoir pour établir la charia et de tracer, dans le même temps, les frontières d’une oumma fantasmée dont il se proclame le gardien. Les courants identitaires d’extrême-droite, quant à eux, accueillent cette conception stéréotypée et la légitiment pour souligner les différences insurmontables entre la communauté musulmane et l’Occident. Attisant ces contradictions, en France, le Front National maquille et travestit la laïcité en héritage de la culture chrétienne constitutive de l’identité française. Ce positionnement ne fait que renforcer les confusions qui traversent le débat sur la laïcité et les droits des femmes, particulièrement dans les rangs de la gauche antiraciste. Certaines vont jusqu’à dénoncer la critique du voile en tant que symbole sexiste comme l’expression de l’ethnocentrisme d’un féminisme blanc hémogénique. Les mêmes reprochent aux féministes laïques d’être les suppôts du racisme antimusulman.
Quelles que soient les motivations des protagonistes, tout questionnement et tout débat qui restent ainsi encadrés par des perspectives identitaires, ne peuvent aboutir qu’à une impasse. Pour en sortir, il est urgent de réinterroger l’évolution historique, sociale et politique des droits des femmes, dans les mondes dits occidentaux et islamiques, sous l’angle des rapports sociaux de sexe. Nous constaterons alors que le tableau est contrasté : un Occident traversé par des conflits de valeurs qui confrontent les défenseurs de la démocratie aux partisans d’un retour à l’ordre moral ; et un monde « musulman » ébranlé par des conflits internes autour des orientations démocratiques. L’islamisme y apparaîtra en tant qu’acteur idéologico-politique jouant sur la scène pleine de contrastes des pays et des peuples concernés. Une analyse sous l’angle des droits des femmes constitue d’ailleurs la seule grille d’analyse capable de saisir le contenu idéologique du projet islamiste et sa nature anti-démocratique. C’est ainsi que la laïcité peut déployer sa réelle signification et ses enjeux dans le contexte actuel, ici et ailleurs.

*Chahla Chafiq est sociologue et écrivaine. Elle est docteure de l’université Paris-IX Dauphine.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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