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Le marché de la sécurité : contre le crime… et contre la démocratie, Gérard Streiff

Le marché de la sécurité est en pleine expansion. On y brasse des sommes considérables et la privatisation du secteur, qui releva longtemps du domaine régalien de l’État, semble en cours. L’antiterrorisme a bon dos : nombre de firmes, en fait, arment les dictatures contre leur opposition.

Un méchant hasard a voulu que les attentats de Paris, en novembre dernier, se déroulent au moment même où s’ouvrait, dans la capitale, le salon mondial dédié à la sécurité intérieure dit Milipol. Placé sous l’égide du ministère de l’Intérieur, Milipol a été créé en 1984. On trouve de tout chez ses exposants, de l’armement conventionnel aux technologies numériques. Milipol se tient tous les deux ans à Paris, les années impaires, en alternance, depuis 1996, avec le Qatar (!) qui accueille Milipol-Qatar les années paires… Réservé aux professionnels de la sécurité, ce salon peut rassembler jusqu’à 30 000 personnes (chiffres de 2011), dont un tiers d’internationaux. Il attire toute la nomenclature de la police, de la gendarmerie, des douanes, des services de renseignement, de l’armement. C’est un préfet, Rémi Thuau, qui le préside. Le dernier salon, qui est le plus grand salon au monde consacré à la sécurité, a réuni près de mille exposants, venus de France et d’une cinquantaine de pays. Officiellement, les cibles affichées sont le « terrorisme » et la cybercriminalité.

Une croissance forte et une privatisation
Plusieurs tendances peuvent y être observées. Le salon confirme une croissance forte, partout, des budgets de sécurité. Le poids de ce marché est imposant. En 2014, le marché mondial de la sécurité au sens large représentait 507 milliards d’euros. Le marché français s’élevait à 25 milliards d’euros. Ce qu’on appelle sécurité intérieure ou homeland security pèse 3,4 milliards, la cybersécurité coûte 2,4 milliards et la seule sûreté aéroportuaire (pourtant bien défaillante, on l’a vu) s’élève à un demi-milliard. « En Occident, malgré les contraintes de la dette, les budgets sécurité et défense redeviennent prioritaires » note Véronique Guillermard du Figaro économie (17/11/15).
Seconde tendance : « L’urgence tend à faire tomber les frontières entre sécurité publique et privée ». Le patron d’une firme de renseignement, Patrick Haas, précise : « Il y a un changement dans le discours et dans l’attitude qui est très net depuis janvier 2015. Les autorités publiques, qui ne peuvent être partout, estiment que la sécurité privée peut avoir rang de partenaire ». On parle d’une expérience en cours, depuis l’été dernier, du côté de la Défense, à Paris/Nanterre, intitulée Vigie, où forces de l’ordre et agents privés seraient interchangeables.

Quel contrôle public sur ces activités ?
Les sociétés privées disposent d’outils technologiques très perfectionnés qui leur donnent des moyens considérables en matière de surveillance. Dans quelle mesure ces instruments répondent-ils complètement aux normes et aux lois ? Certaines firmes, par exemple, peuvent proposer de rendre un ADN exploitable en 90 minutes ; ou encore des logiciels de reconnaissance du visage, de l’iris, des empreintes digitales ; ou elles assurent des filatures nomades, via des systèmes vidéo capables de reconnaître des silhouettes et des visages ; elles peuvent aussi crypter toute espèce de communications, connecter des montres, vendre des engins robotisés capables de neutraliser une valise, des microdrones de surveillance, etc.… Est-ce que les prérogatives de ces sociétés demeurent dans un cadre juridique précis ? C’est à voir.
Et quid de leur capacité de contrôle d’Internet et des réseaux sociaux ?
Quatrième caractéristique : dans des salons comme Milipol, tous les gouvernements liberticides de la planète viennent s’approvisionner en technologies de surveillance de leur opposition. En toute discrétion. Il est significatif que lors de Milipol 2013, on a parlé de 61 délégations officielles, de 18 ministres présents mais les organisateurs n’ont donné les noms que de trois d’entre eux. Il y avait là par exemple des hauts dirigeants du Bahrein, pays classé 163e sur 181 sur la liste 2014 de la liberté de la presse. Il faut dire que les sociétés de surveillance ne semblent pas très regardantes au plan éthique, et c’est un euphémisme. Certaines comme « Gamma international » (Grande Bretagne) ou « Hacking team » (Italie), qui étaient bien en vue à Paris en novembre 2015, présentent une gamme de produits « d’intrusion informatique » destinés à « la surveillance des ordinateurs, des téléphones portables, des smartphones ». Ces firmes sont dans le collimateur de l’organisme « Reporters sans frontières » et classées comme « Ennemis d’Internet 2014 ».
Il s’agit, dit l’association, de « dealers de la surveillance » dont les technologies sont utilisées par les forces de police de certains pays dans leur chasse aux dissidents.

Jerry Lucas, patron d’une de ces firmes, Telestrategies, et organisateur d’un salon identique à Milipol (ISSWorld, Intelligence Support System for Lawful Interception, Criminal Investigation and Intelligence Gathering) avouait ne pas se sentir concerné par l’usage final qui était fait des technologies présentées :
« Les systèmes de surveillance que nous exposons et présentons dans nos conférences sont disponibles dans le monde entier. Certains pays utilisent-ils ces technologies pour censurer certaines déclarations politiques ? Oui, probablement. Mais ce n’est pas notre job de faire le tri entre les bons et les mauvais pays. [...] Notre business est de mettre en relation ceux qui veulent acheter ces technologies avec ceux qui les vendent. Après tout, on peut bien vendre aux rebelles libyens des voitures qui s’en serviront comme armes. General Motors et Nissan doivent-ils se demander comment leurs véhicules seront utilisés ? »
Ce qui est dit ici des « rebelles libyens » peut très bien s’appliquer à l’organisation Daech.

En principe l’importation et l’exportation des technologies de surveillance sont encadrées par un traité multilatéral de 1996 dit « l’arrangement de Wassenaar » mais l’accord n’est pas juridiquement contraignant.  
 

Les ennemis d’Internet
À l’occasion de la Journée mondiale contre la cyber-censure, Reporters sans frontières a publié l’édition 2014 de son rapport Ennemis d’Internet. Ce document révèle les secrets des institutions qui, au sein des États, mettent en œuvre la répression en ligne et les atteintes technologiques à la liberté de l’information.
[…] Trois des trente-deux institutions désignées « ennemis d’Internet » par Reporters sans frontières opèrent dans des démocraties qui prétendent pourtant défendre la liberté d’expression et la libre circulation de l’information. Ainsi, les pratiques de la NSA aux États-Unis, du GCHQ au Royaume-Uni et du Centre de développement des télématiques en Inde n’ont rien à envier à leurs homologues chinois, russes, iraniens ou bahreïnis.
Le contrôle de l’information en ligne ne serait pas possible sans le concours de sociétés privées. Dans l’édition précédente du rapport Ennemis d’Internet, Reporters sans frontières pointait du doigt les mercenaires numériques, des entreprises qui mettent leur savoir-faire au service de régimes autoritaires contre des sommes d’argent bien souvent colossales. En 2014, l’organisation dénonce cette fois les dealers de la surveillance, des salons qui mettent en relations des entreprises spécialisées dans la surveillance et la censure avec des régimes autoritaires. Parmi les plus connus et les plus néfastes : ISS World, Milipol et Technology against Crime.
Au-delà de la dénonciation, c’est l’action qui permettra de mettre fin à ces pratiques indignes. Reporters sans frontières livre donc une série de recommandations à destination des États et des institutions internationales afin de mettre un terme aux dérives sécuritaires et paranoïaques observées depuis plusieurs années.
Les pratiques des institutions « Ennemis d’internet », qui œuvrent le plus souvent dans l’ombre, doivent être dénoncées et connues du plus grand nombre. C’est à cette condition que les institutions internationales, les Nations unies, l’Europe ou les traités régissant l’export des technologies de surveillance pourront se saisir de ces problèmes et légiférer afin de faire cesser au plus vite ces pratiques. Reporters sans frontières invite les internautes du monde entier à se joindre à cette initiative.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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