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Revalorisation du travail et citoyenneté à l’entreprise

Alors que la réforme du code du travail est sur la sellette, Véronique Sandoval, membre de l’exécutif national, responsable du secteur Travail, analyse les évolutions du monde du travail et insiste sur la nécessité de faire du travail au sein de l’entreprise un facteur d’émancipation du travailleur, lui permettant d’accroître sa créativité et son pouvoir d’intervention sur son activité.

Pourquoi le PCF a-t-il mis en place un nouveau secteur de travail ? Travail et emploi n’est-ce pas la même chose ?
Depuis sa création le Parti communiste français se bat contre l’exploitation du travail par le capital dans le cadre des rapports sociaux capitalistes, en menant des luttes pour la revalorisation des salaires et la réduction de la durée du travail, mais aussi, face à la montée du chômage de masse et de la précarisation des emplois, pour la mise en place d’une sécurité d’emploi et de formation pour les salariés. Ce faisant, depuis les années 1980, la priorité donnée à l’emploi et à la défense du droit au travail, nous a conduits à ne pas accorder une attention suffisante au rapport du travailleur à son travail, à négliger les aspirations des travailleurs à pouvoir développer leurs connaissances et compétences dans le cadre de leur travail, comme la nécessité pour le travailleur d’avoir un travail qui fasse sens, reconnu comme utile à la société, et celle de trouver sa place au sein d’un collectif de travail, seul à même de lui permettre d’accroître son pouvoir de décision et d’action sur son avenir.
Au nom de la vente par le travailleur de sa « force de travail » dans le cadre des rapports sociaux capitalistes, nous avons, depuis une trentaine d’années, laissé le champ libre au patronat de mener sa révolution managériale. Nous l’avons laissé faire du travail une ressource à la disposition de « l’entreprise ». Nous n’avons pas mené une bataille suffisante pour faire, au contraire, du travail au sein de l’entreprise un facteur d’émancipation du travailleur, lui permettant d’accroître sa créativité et son pouvoir d’intervention sur son activité (ce qu’il produit, pour qui ? et comment ?). C’est ce à quoi notre parti a voulu remédier par la mise en place de ce nouveau secteur de travail, alerté par la crise du travail révélée par la multiplication des suicides au travail, des burn-out, comme par l’ampleur croissante des dépenses de santé directement liées à l’activité de travail.

Qu’entend-on par crise du travail, quelle en est la cause ?
La crise du travail se manifeste par un sentiment de mal-être au travail, d’impuissance et de perte de sens. Pourquoi travaillons-nous ? Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à atteindre les objectifs d’excellence que l’on me fixe ? Pourquoi ces injonctions contradictoires ?
Cette crise est le résultat d’une transformation du processus de production à laquelle a été associée une révolution managériale. L’introduction de la lean production (zéro stock, flux tendus, juste à temps), introduite dans les années 1970 par Toyota vise à limiter l’engagement en capital en inversant le sens du processus de production : on produit ce que l’on a vendu et non plus l’inverse. Ce faisant, on a besoin à la fois d’une flexibilisation des emplois et d’une plus grande implication des salariés dans la qualité du produit (zéro défaut). Cette transformation du processus de production s’accompagne dès lors d’une transformation radicale du travail dans le cadre d’une révolution managériale. Alors qu’hier encore un pouvoir hiérarchique disciplinaire avait pour tâche au sein de l’entreprise, de « rendre les corps utiles, dociles et productifs » (Michel Foucault), « c’est aujourd’hui l’énergie psychique des travailleurs qu’il faut transformer en force de travail » (Vincent de Gaulejac). Pour cela, plus besoin d’un ordre hiérarchique, mais d’une culture de la performance diffusée dans l’entreprise, associée à des indicateurs de résultats et à une réussite personnelle dépendante de celle de l’entreprise. Mais, en ne faisant plus appel à la seule force de travail et en recherchant la mobilisation de l’être psychique, l’entreprise met en conflit la nécessaire intériorisation des normes de l’entreprise activée par l’idéologie managériale et les méthodes de management (performance, concurrence, rendement à court terme), avec la volonté du travailleur de garder un sens à son travail, ses normes éthiques personnelles, sa volonté d’émancipation et de ne pas être instrumentalisé.

Le code du travail. Faut-il l’alléger pour répondre aux besoins d’embauche des PME et TPE ? Ne faut-il pas aussi le réformer pour donner un nouveau souffle au dialogue social ?
Le code du travail regroupe l’ensemble des lois régissant le droit du travail ou encore les conditions d’emploi de la main-d’œuvre et le dialogue social au sein de l’entreprise. Son existence est liée à la nature singulière du « contrat de travail », qui, contrairement à un contrat entre deux partenaires libres et égaux, est caractérisé par le lien de subordination qui relie le salarié à son employeur.
C’est une construction historique, prenant en compte les luttes des salariés pour combattre l’exploitation de leur « force de travail » et conquérir de nouveaux droits, mais aussi les dérogations à la loi obtenues par les employeurs.
S’il n’y avait, par exemple qu’un seul type de contrat d’embauche, à savoir le CDI, et non une multiplication de nouvelles formes d’emplois précaires, il serait déjà fortement allégé.
Toute modification du code du travail traduit donc un rapport de forces plus ou moins favorable aux employeurs ou aux salariés. Toutefois, la « réforme du code du travail » préparée par le rapport Combrexelle pour figurer dans une deuxième loi Macron, va beaucoup plus loin que toutes les modifications du code du travail introduites ces dernières années pour réduire le « coût du travail » et faciliter les licenciements au nom de la lutte contre le chômage.
Il ne s’agit, ni plus ni moins, que de revenir sur la nécessité même d’un code du travail, c’est-à-dire de réguler par la loi le contrat de travail. Le rapport Combrexelle propose en effet, au nom d’un nécessaire « renouveau du dialogue social », de remettre en cause la « hiérarchie des normes », à savoir la primauté de la loi sur la convention collective de branche sauf si cette dernière est plus favorable aux salariés, et de même la primauté de la convention collective de branche sur l’accord d’entreprise.
Ainsi un référendum à l’initiative de l’employeur et recueillant un vote favorable majoritaire chez les salariés et leurs représentants au sein de l’entreprise, permettrait de revenir sur les acquis de plusieurs années de luttes sociales reconnus par la loi et inscrits dans le code du travail.
Une réforme du code du travail est certes nécessaire pour répondre au défi démocratique et à la mise en œuvre d’un nouveau mode de développement humain durable, centré sur le respect de la nature et l’émancipation humaine.
Mais cette réforme passe par la conquête de nouveaux droits pour les travailleurs, afin que les conditions d’un véritable dialogue soient réunies au sein de l’entreprise, et non par la suppression de la régulation par la loi, du contrat de travail.

La réduction du temps de travail est-elle la solution pour combattre le chômage ?
Engager la réduction du temps de travail pour aller vers les 32 heures est un des quinze chantiers prioritaires que se donne le Parti communiste dans son projet pour la France.
En effet, bénéficier des avancées technologiques pour avoir du temps pour vivre, mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle et familiale, se cultiver, et participer à la vie démocratique, c’est ce pour quoi les salariés se battent depuis des décennies. Mais aujourd’hui plus qu’hier, l’émancipation humaine passe par la possibilité pour les travailleurs de reprendre la main sur leur travail et notamment sur son rythme. La réduction du temps de travail, imposée par la loi peut le permettre, notamment si ses modalités d’applications sont négociées par les salariés.
Une forte réduction du temps de travail, à condition qu’elle ne soit pas accompagnée d’une réduction du pouvoir d’achat ou d’une intensification des cadences, permet en outre un autre partage du travail. Aujourd’hui des millions de salariés sont surchargés de travail, tandis que d’autres, doivent se contenter d’un travail précaire ou à temps partiel et que des millions recherchent désespérément un emploi. La réduction de la durée du travail permet une autre répartition du volume de travail entre chômeurs et salariés. Elle permet aux premiers de se voir effectivement reconnu leur droit au travail et aux seconds de travailler moins et mieux. En outre, en rapprochant la durée légale hebdomadaire du nombre d’heures minimal dans le cadre de la régulation du travail à temps partiel, elle permet à un certain nombre de salariés à temps partiel de passer à temps complet.
La mise en place des 35 heures en 1998-1999 a permis la création de 400 000 emplois malgré le développement de l’informatisation et de la robotique. Quelle autre mesure en faveur de l’emploi peut se targuer d’un tel résultat ? Le passage aux 32 heures ne saurait cependant, à lui seul, mettre fin au chômage de masse que nous connaissons actuellement. Ceci d’autant plus que la révolution numérique peut, si elle n’est pas maîtrisée par une intervention citoyenne au sein même de l’entreprise, se traduire, non par des avancées sociales, mais par un accroissement sans précédent des suppressions d’emplois. Combattre le chômage suppose donc de conquérir de nouveaux droits d’intervention dans la gestion des entreprises pour les salariés.

L’emploi salarié a-t-il encore un avenir avec la révolution numérique et l’aspiration des jeunes à créer leur propre emploi ?
L’émergence de nouvelles machines a toujours suscité autant d’enthousiasme que de craintes pour l’emploi. Mais avec la révolution numérique (notamment la diffusion dans tous les secteurs de l’économie des ordinateurs, des systèmes d’automatisation et des robots), ce ne sont pas seulement des centaines de métiers qui sont appelés à disparaître au profit de l’apparition de nouveaux. Nous assistons à une accélération sans précédent du développement des technologies. Le rythme du changement est beaucoup plus rapide (on parle de 3 millions d’emplois appelés à disparaître au cours des 10 prochaines années) et la création de nouveaux emplois dans l’environnement, la relation client, le développement même des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) risque de ne pas compenser les emplois qui sont appelés à « disparaître, tant dans la production de biens matériels que dans les activités intellectuelles.
Dans le même temps, la révolution numérique est source de gains de productivité énormes. Il revient donc à la société, et non pas aux seuls managers et propriétaires de capitaux, de décider de leur utilisation : accompagner les mutations et les transitions professionnelles à venir, organiser un partage du travail, améliorer les conditions de travail, profiter des richesses créées pour financer les investissements publics nécessaires à l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre, comme au développement de la démocratie… en créant les emplois nécessaires.
En revanche avec la révolution numérique, on assiste à une « Ubérisation »  de l’économie dans le transport, la logistique, le tourisme, l’hôtellerie, la restauration, les services à la personne. Des start-up viennent bousculer les grands groupes en s’appuyant, non sur un réseau de salariés créatifs, mais sur des « travailleurs indépendants », des étudiants, des chômeurs et des précaires se transformant en « autoentrepreneurs », dont le tarif est fixé par le donneur d’ordre, et ne bénéficiant d’aucune protection sociale.
L’aspiration de tous les travailleurs à plus d’autonomie dans leur travail et à maîtriser leur rythme de travail, comme le partage entre travail et vie professionnelle, est dévoyée par cette nouvelle économie, qui ne connaît pas le CDI et transforme le code du travail en un chiffon de papier.
L’emploi salarié est donc sans doute moins menacé par la disparition de nombreux métiers avec la révolution numérique, que par le développement de « l’ubérisation de l’économie »  qu’elle favorise, avec des grands groupes se battant pour attirer les profils les plus rares, et sous-traitant un maximum de tâches à des actifs travaillant en free lance alors qu’ils préféreraient occuper un emploi bien payé et mieux sécurisé.

Quel lien le PCF fait-il entre la nécessité de revaloriser le travail et sa volonté de disputer au patronat la conduite du débat politique au sein de l’entreprise ?
Pour le patronat, comme pour tous ceux qui soutiennent son discours libéral, le débat politique n’aurait pas sa place à l’entreprise. La recherche du profit comme moteur de la croissance qui entraînerait la création d’emplois ne saurait être remise en cause. C’est le fameux théorème de Helmut Schmidt : « Les profits d’aujourd’hui, ce sont les investissements de demain, donc les emplois d’après-demain », qui justifierait, à lui seul, la réduction du prétendu « coût du travail » et la destruction programmée du code du travail pour faciliter les licenciements. Alors que le défi écologique comme la crise du travail posent la question du mode de production des richesses – Quels critères de production ? Quelles richesses produire ? Quel processus de production et quelle organisation mettre en place pour y répondre ? – seul l’employeur serait autorisé à apporter les réponses.
Nous ne pouvons naturellement pas laisser cette situation se prolonger. Mais disputer au patronat le monopole dans la conduite du débat politique au sein de l’entreprise suppose de ne plus considérer le travail comme une simple « ressource »  au service de « l’entreprise », ressource qui serait d’ailleurs amenée à disparaître avec la diffusion de la révolution numérique – on assiste en effet aujourd’hui au retour de l’idéologie de la « fin du travail » au sein de « l’usine du futur ». Ne plus laisser la citoyenneté à la porte des entreprises passe par la reconnaissance du travail comme la seule source de production des richesses et par celle de l’entreprise comme une « communauté humaine » et non comme la propriété des apporteurs de capitaux. Faire entrer la citoyenneté dans l’entreprise suppose une véritable revalorisation du travail. C’est parce que les salariés sont les véritables producteurs des richesses et donc les seuls susceptibles de mettre en œuvre un nouveau mode de développement, centré sur l’émancipation humaine, que leur intervention dans la gestion de l’entreprise, à partir de leur expérience du travail réel – qui a le plus souvent peu à voir avec le travail prescrit – est indispensable. 

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016

Entretien réalisé par Quentin Corzani

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