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Un ministère des Bonnets d’âne pour remplacer celui de l’Éducation nationale

En novembre 2014, un regroupement de parents d’élèves des écoles de Saint-Denis s’installait sur une friche et créait le ministère des Bonnets d’âne pour dénoncer le manque de professeurs. Entretien un an après avec deux des membres fondateurs.

Entretien avec
Cyril Callens et Delphine F.*

Comment en êtes vous venus à créer un ministère ?
Cyril : L’aventure a débuté à la fête de Saint-Denis, à un moment où, avec un groupe d’amis, parents d’élèves, nous étions assez désespérés. Nous nous sommes dits : pourquoi ne pas créer un centre de loisir en face de l’école Vallès ?

Delphine : Tous les ans, c’était la même galère : absence de professeurs dans les classes, impossibilité à joindre l’académie et à avoir des réponses, isolement des professeurs… Certains d’entre nous intervenaient aux conseils d’école mais c’était dur de mobiliser à partir de ça, de faire venir d’autres parents aux conseils. Alors l’idée a été de s’amuser en utilisant autre chose que des moyens de lutte traditionnels. Nous nous sommes demandés si nous voulions créer un mouvement de masse, rassembler tous les parents. Or ce n’était pas pour nous un travail et il était difficile de nous sentir légitimes face à des parents parfois très différents de nous. Difficile aussi de bouger face à un défaitisme ancré profondément. Le collectif s’est retrouvé par affinité. La deuxième question a été celle du logo : nous ne voulions pas qu’il n’y ait que des blancs dans le collectif ni que le logo les représente. Il faut reconnaître qu’on n’est pas forcément représentatifs des parents de Saint-Denis. Mais nous vivions tous les problèmes ensemble et notre légitimité était là. Finalement, nous estimons que le but n’est pas d’intégrer des gens dans le collectif.

Cyril : Chacun peut venir sur une action puis repartir. Nous voulons un lieu ouvert. Toute personne qui se sent impliquée dans ce problème est la bienvenue.

Delphine : On allait individuellement dans des assemblées générales syndicales d’enseignants qui prévoyaient des grèves mais ce n’était pas porteur chez les parents. En face, l’académie et les inspecteurs envoyaient un discours de normalité. Du coup nous avons opté pour des actions non fixées ni dans la durée ni dans leurs formes. Notre seule exigence était d’être très médiatisés.

Quelle action du coup vous a fait connaître ?
Delphine :  Nous avons installé un bar champignon et un ministère sur une friche en face d’une école de la ville. Un gros travail a été mené en amont sur le dossier de presse avec une présentation des chiffres sur les discriminations.

Cyril : Et puis nous avons installé ce campement le plus rapidement possible, en une journée pour ne pas être expulsé et ensuite nous l’avons occupé pendant trois semaines. Beaucoup de personnes ont participé à son élaboration : des parents, les gens de la Briche, de l’Harmonie, du 6b. Pas en tant que représentants de ces associations mais en tant que connaissances et personnes-ressources. Il y a eu autour de nous un grand mouvement de solidarité : les voisins apportaient des plats, d’autres nous ont prêté du matériel comme un barnum.

Delphine : Chacun s’est organisé selon ses compétences : contact presse, ateliers pour les enfants, organisation de conférences. Le groupe fonctionne sans chef et nous avons confiance dans le travail des autres. C’était un lieu pour se faire connaître, pour animer notre combat et surtout pour recueillir des témoignages parce que nous ne savions pas tout. Il fallait sortir du discours technocratique renvoyé par l’institution en plaçant en face le discours des gens qui vivaient ces problèmes. En parallèle nous avons beaucoup décrypté, avec les syndicats, les chiffres de l’institution, pour les transformer en mots concrets. Le titre de « ministère » est venu tout simplement parce qu’on n’avait pas l’impression d’avoir d’institution nationale à Saint-Denis, pas l’impression d’être tout à fait en France. Il fallait un ministère pour parler d’égal à égal avec le ministère d’une éducation dite « nationale ».

Y a-t-il eu d’autres actions ?
Cyril : Nous avons proposé aux gens qui venaient nous voir de témoigner et de saisir le défenseur des droits. Lors de la journée des droits de l’enfant, nous avons organisé une grosse manifestation associée aux syndicats. Lors de cette manifestation nous avons déposé notre dossier au défenseur des droits. Celui-ci a reconnu l’inégalité d’accès à l’école, connue pour toute la Seine-Saint-Denis, mais particulièrement forte à Saint-Denis même (où à la conjoncture structurelle du bassin s’ajoute la présence d’un inspecteur incompétent). Son intervention nous a permis de récupérer les chiffres et de nous rassurer aussi puisque notre combat a été reconnu par un tiers.

Delphine : Ensuite ça a été plus de l’activisme : on est allé investir un lieu à Bobigny où le préfet faisait une réunion de concertation sur la laïcité après les événements de janvier. Nous avons aussi aidé les parents de l’école Floréal qui ont bloqué l’A1, occupé leur école, fait l’école vide à la rentrée. Nous voulons créer du lien avec d’autres mouvements qui veulent plus d’égalité. Nous avons aussi organisé une chasse aux œufs à Paris en passant par toutes les grandes écoles et occupé l’école de la Légion d’honneur qui a un parc gigantesque non partagé.

Et aujourd’hui ?
Cyril : À la rentrée 2015, nous avons organisé un contrôle citoyen, sur une idée proposée par la mairie. Avec eux nous avons organisé une surveillance de chaque école pour savoir tout de suite ce qui s’y passait. Les syndicats nous ont aussi aidés. Du coup le ministère a eu la pression et s’est mobilisé. Najat Vallaud-Belkacem est venue en catimini dans une école. Nous étions quand même présents, en petite délégation mais avec le déguisement de Dame ânesse.

Delphine : Nous voulons aussi faire travailler la mairie sur ce qui relève de son domaine comme les bâtiments ou l’encadrement. Finalement le ministère des Bonnets d’âne est un soutien pour les enseignants et un motivateur pour les institutions. Nous suivons les gros points noirs et travaillons sur les questions de remplacement et sur le recours à Pôle emploi pour y parvenir. Notre but ce sont des professeurs formés devant les élèves. Il nous est cependant difficile de savoir tout ce qui se passe dans les écoles.

En un mot, en quoi ces actions que vous avez montées vous semblent importantes ?
Delphine : Elles créent du lien et rapprochent les gens.

Cyril : Pareil, nous avons vu beaucoup de solidarité et d’amitié.

*Cyril Callens et Delphine F.  représentent le ministère des Bonnets d’âne.

Propos recueillis par Camille Ducrot.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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