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Le syndicalisme enseignant face à ses apories, Laurent Frajerman*

Un rapide retour sur l’histoire du syndicalisme enseignant, ses rapports avec les partis politiques et les voies nouvelles à ouvrir.

Le paysage syndical français est marqué par l’apport des organisations enseignantes, confortées par la surconflictualité de leur milieu. Les enseignants du secteur public ont joué un rôle non négligeable dans les mouvements sociaux de ces dernières décennies. En 2011, un enseignant a fait en moyenne neuf fois plus grève qu’un salarié du privé (Sources DGAFP et DARES, calculs LF.) !  Le taux de syndicalisation reste élevé (environ 25 %, essentiellement à la Fédération syndicale unitaire). En raison du turnover, une grande majorité des enseignants a été syndiquée dans sa vie, ce qui montre à la fois les limites de l’action syndicale et son inscription au cœur de la profession. Pourtant, les enseignants n’ont rejoint le combat syndical que longtemps après les ouvriers et se sont identifiés à leur employeur. Surtout, cette puissance cache des failles que le Parti socialiste tente d’exploiter depuis Claude Allègre.

Au risque de l’institutionnalisation
À l’origine on trouve des associations professionnelles qui se transforment en syndicat dans les années 1920-1930, en conservant leur caractère consensuel, leur rôle dans la construction des identités professionnelles et donc leur taux élevé d’adhésion. Les premières grèves datent du Front populaire seulement. La Fédération de l’éducation nationale (FEN) est hégémonique de 1946 à la scission de 1992 qui donna naissance à la Fédération syndicale unitaire (FSU) et à l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) éducation. Elle se situait au cœur d’un puissant réseau d’associations et d’œuvres, dénommé Économie sociale partenaire de l’école de la République (ESPER) aujourd’hui, mais dont l’emprise sur le milieu a diminué.
Le syndicalisme enseignant doit sa force à son rôle d’interface entre la profession et les administrations. L’administration s’assure d’une humanisation de son système bureaucratique, il se légitime en obtenant des résultats concrets et en exerçant un pouvoir sur les carrières. L’avènement de la Ve République renforce l’administration, mais ne met pas fin à ce néocorporatisme. Aujourd’hui encore, les enseignants attendent une expertise des syndicalistes, notamment pour comprendre les procédures opaques de l’administration. Mais cette institutionnalisation crée aussi une distance, qui peut se transformer en résignation lorsque le climat est fataliste et que les militants ne vont pas assez au contact des enseignants.

L’ambivalence vis-à-vis
de l’État-patron ?

Sous la IIIe République, l’État dote la mission des instituteurs d’un contenu politique – promotion de la laïcité et des valeurs républicaines – tout en prétendant limiter leur engagement à son strict bénéfice. Peu à peu, les enseignants s’émancipent en construisant leur syndicalisme et deviennent un corps intermédiaire. Ils choisissent de valoriser l’échelon national pour se prémunir du clientélisme des élus locaux. Après une phase de répression, lors de laquelle des dizaines d’enseignants communistes sont révoqués, ils obtiennent à la Libération des garanties (statut Thorez) et la participation à la gestion du système éducatif. Les directions syndicales associent défense du service public et du statut. Ainsi, le SNES FSU a puissamment contribué à l’émergence d’un discours critique contre la décentralisation projetée par Jean-Pierre Raffarin, prenant alors à contre-pied les partis de gauche. La période actuelle de renforcement des hiérarchies locales (chef d’établissement dans le second degré, inspecteurs de l’éducation nationale dans le premier) percute la culture étatiste/ légaliste des enseignants qui oscillent entre souci de protection syndicale et réflexes de bons élèves.

Avec les partis de gauche, un partenariat difficile
La FEN était le seul exemple français de syndicat social-démocrate. Elle entretenait des liens privilégiés avec les partis de centre-gauche (Parti radical, puis Parti socialiste). Certes, elle avait prouvé son indépendance d’action politique en s’opposant à Guy Mollet lors de l’avènement de la Ve République. Mais les interconnexions étaient nombreuses et assumées. Son héritière, l’UNSA éducation joue encore un rôle prééminent au ministère, d’autant qu’elle est majoritaire dans le personnel administratif et d’encadrement. Mais les anciennes alliances entre syndicats et partis ont été bouleversées par un chassé-croisé : alors que le PCF s’effondre électoralement, la recomposition syndicale de 1992 se traduit au contraire par la victoire de la FSU, dirigée par la tendance Unité & Action. Celle-ci a affirmé son indépendance depuis la fin des années 1970, beaucoup de ses cadres se reconnaissant dans les diverses dissidences du PCF.

Durant les années 2000, l’investissement dans le combat altermondialiste (ATTAC) et l’alliance avec les militants de la tendance d’extrême gauche École émancipée (EE) ont donné aux dirigeants de la FSU le sentiment qu’ils pouvaient se passer d’un relais partidaire de leurs conceptions antilibérales. Aujourd’hui, la FSU peine à peser sur le pouvoir politique. Retour du refoulé, beaucoup de ses militants se sont investis dans le Front de gauche (les militants EE ont rejoint massivement Ensemble). D’autres sont plus modérés, mais ne réussissent pas à nouer des relations constructives avec le PS, qui préfère s’appuyer sur les syndicats minoritaires pour mettre en œuvre son projet de bouleversement du métier enseignant, l’UNSA et le SGEN-CFDT. Si Vincent Peillon a cherché à construire des relations apaisées avec la FSU, celle-ci est trop combative pour parvenir à un compromis durable avec les sociolibéraux.

Quel avenir pour un syndicalisme majoritaire de transformation sociale ?
La FSU a apporté du dynamisme au paysage syndical, mais ses recettes initiales ont perdu leur force propulsive. Elle est confrontée à des enjeux similaires aux fédérations CGT du secteur public : tension entre le besoin de renouvellement et la crainte d’une perte d’identité, difficulté de porter un discours à la fois percutant et rassembleur et donc effritement de son influence majoritaire. Aux dernières élections professionnelles, les syndicats défendant une vision conservatrice de l’école, FO et Syndicat national des lycées et collèges (SNALC) ont progressé, tandis que les organisations combatives confédérées, CGT et SUD, restaient à un niveau groupusculaire. L’éparpillement actuel s’annonce durable, la FSU a moins qu’avant la latitude d’agir seule pour entraîner la profession.
La FSU est aussi victime des tensions entre syndicats nationaux. Les lois sur la représentativité et l’impossibilité de se hisser au niveau des confédérations privent la FSU de moyens d’actions, l’écartent de négociations vitales. Certains de ses dirigeants, notamment au SNES, proposent donc d’enclencher un processus de fusion avec les cousins de la CGT, mais cette idée est loin de faire l’unanimité. 

*Laurent Frajerman est historien.
Il est professeur agrégé au lycée Apollinaire de Thiais.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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