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Formation professionnelle, Michèle Leflon*

Au service des marchés financiers ou de l’émancipation humaine ?

La période, le chemin entre l’école, la formation initiale et l’emploi stable s’avère de plus en plus complexe, longue, faite d’incertitudes, de précarité, trop souvent de misère, sauf pour les « héritiers ». La faute à l’école pour le patronat ! Sans doute, mais les raisons invoquées ne sont pas les bonnes : l’école est un lieu de contradiction entre l’adaptation des jeunes aux exigences d’un patronat avide d’exécutants, capables de tâches de plus en plus complexes, mais restant des exécutants soumis et l’exigence d’une éducation préparant à une société démocratique du XXIe siècle faite d’hommes et de femmes qui réfléchissent sur leur travail et le transforment pour mieux répondre aux besoins de la société. Et c’est bien par l’accès de tous à une éducation de haut niveau, pas par l’adaptation aux postes de travail, que sera facilitée la transition étude/travail et construite la société de demain.
Entre le bac professionnel, pour ceux qui ont été éliminés dans la course à l’élitisme, si spécialisé qu’il mène souvent au chômage, et l’enseignement général pour ceux qui sont, provisoirement, encore dans la course, pas de place pour la découverte de savoirs techniques et professionnels revisités, réinterprétés dans leur apport à la culture commune et pour donner à réfléchir.

L’orientation scolaire
C’est dans ce cadre contraint que se situe l’orientation scolaire, d’autant plus décriée qu’elle est trop souvent, pour les élèves et leurs familles, confondue avec l’affectation, pas forcément choisie !
Les personnels des services d’orientation de l’Éducation nationale, les « copsys », ont gagné une bataille avec la loi du 5 mars 2014 sur la formation professionnelle et l’orientation qui « sacralise » la compétence de l’État en ce qui concerne l’orientation dans le second degré et à l’université, confiant aux conseils régionaux la coordination des services d’orientation s’adressant aux autres publics. Ils ont gagné une bataille, pas la guerre, la menace la plus immédiate étant la mort lente par manque de moyens avec en particulier des fermetures de centres d’orientation (CIO). Mais au moins le caractère national, condition de l’égalité de tous, le caractère spécifique de l’orientation au cours de la formation initiale, l’orientation de jeunes en construction, une orientation qui doit avant tout être un apprentissage à l’orientation, une éducation au choix, ont été reconnus. Le répit accordé doit permettre d’enrichir le travail de lutte contre la reproduction sociale, les stéréotypes sociaux ou de genre et pour ouvrir à tous les jeunes le champ des possibles. Ce répit doit permettre un travail serein avec les autres services d’orientation, ceux des jeunes sortis du système scolaire, ceux des adultes, en lien avec les territoires, plus à même de faire connaître les métiers, non pas sur catalogue mais dans des rencontres humaines, plus portées à la réflexion sur l’anticipation des besoins nouveaux liés aux développements de la société. À condition évidemment que la coopération avec les autres services d’orientation se fasse dans le respect strict des prérogatives de chacun, que l’utilisation faite des outils, des rencontres ainsi permises soit un moment éducatif, pas un trou dans l’emploi du temps que l’on remplirait ainsi !

Un vrai service public de l’emploi
L’exigence d’un vrai service public de l’emploi, de l’orientation, pas d’un Pôle Emploi rabougri, est plus que jamais d’actualité, en lien avec un service public de la formation professionnelle.
C’est aussi dans le cadre de la lutte des classes que se pose la question de la qualification, de sa reconnaissance dans le salaire. C’est le lieu d’une campagne idéologique qui surfe sur le désarroi de jeunes sortis par l’échec de l’école, sur la misère de personnes en recherche d’emploi : leur reconnaître les compétences qu’ils ont, leur permet de se reconstruire et c’est donc nécessaire, mais non pour en faire les surexploités. Cela doit leur permettre d’acquérir la qualification, éventuellement à travers la validation des acquis de l’expérience, le plus souvent après une formation complémentaire s’appuyant sur la reconnaissance de leurs compétences. Cela pose l’exigence d’une allocation d’autonomie de la jeunesse, donnant le temps au temps, celui de se former véritablement, la possibilité d’un véritable droit différé à la formation pour les jeunes sortis sans qualification de l’école, pas de simples effets d’annonce, pas d’un droit qui se limiterait à l’accès à un premier niveau de qualification. C’est évidemment à l’opposé de ce que, d’après les premières informations, se prépare à faire Emmanuel Macron avec le projet de loi Noé (nouvelles opportunités économiques) remettant en cause l’obligation de qualification dans toute une série de métiers : un mensonge de plus, de la démagogie, pour faciliter la baisse des salaires !

L’alternance
La transition études/emploi, c’est aussi la question de « l’alternance » sous toutes ses formes, stages, apprentissage, contrats de professionnalisation avec des rapports divers entre formation et adaptation à un poste de travail, entre mise en application des apports théoriques, permettant d’en enrichir l’appropriation et simple début d’un travail exploité, plus ou moins gratuit. La volonté d’augmenter les profits conduit de plus en plus les entreprises à faire sortir de leur champ de responsabilité tout ce qui n’est pas directement productif et demande à l’embauche de l’« expérience », avec là aussi des propositions gouvernementales qui surfent démagogiquement sur l’inquiétude des jeunes et des familles par rapport à l’emploi, sur le besoin des jeunes des couches populaires de gagner leur vie le plus rapidement possible avec une campagne effrénée pour le développement de l’apprentissage et des mesures pour favoriser l’apprentissage des mineurs, à l’opposé de l’exigence de la scolarisation obligatoire jusqu’à 18 ans. Le débat du pour ou contre l’apprentissage, qui ne se conçoit qu’après 18 ans, doit reposer sur un véritable choix du jeune, pas un choix dicté par les contraintes financières : là aussi, l’allocation d’autonomie de la jeunesse est une réponse mais aussi la juste rémunération des stages, car le rôle du développement de l’apprentissage dans la lutte contre le chômage est un leurre, tout au plus il change la place dans la file d’attente du chômage pour quelques jeunes à la recherche de leur premier emploi.

*Michèle Leflon est médecin-anesthésiste-réanimatrice. Elle était vice-présidente du Conseil Régional de Champagne-Ardenne, chargée de la formation professionnelle et de l'orientation. Elle est membre du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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