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Crise du recrutement, crise du métier d’enseignant… Claire Pontais*

Comment assurer la réussite de tous quand 10,3 % de la population active est au chômage et qu’il y a crise du recrutement d’enseignants ? Depuis 2012, la pénurie de professeurs augmente – alors même que Hollande a donné la priorité à l’éducation. Quelles conséquences pour aujourd’hui et pour l’avenir ?

La stratégie du ministère de l’Éducation nationale fondée sur un diagnostic erroné
Lorsque Hollande a été élu, Peillon – alors ministre de l’Éducation nationale – soutenait l’idée que la baisse d’attractivité était due à la « mastérisation » (concours à bac+5) et au discours anti-profs de la droite.
Logiquement, il suffisait de changer de discours, d’annoncer des créations de postes, de réavancer le concours à bac+4, d’adoucir l’entrée dans le métier en mettant les stagiaires à mi-temps pour formation en ESPE (École supérieure du professorat et de l’éducation) et de créer en amont quelques « emplois d’avenir-professeurs » (EAP) pour que les difficultés se résorbent.
Si ces mesures ont effectivement permis un petit rebond des candidatures, elles n’ont cependant pas enrayé une crise de recrutement qui date de bien avant la « mastérisation », même si la politique de Sarkozy l’a aggravée (Rapport du sénat de Brigitte Gonthier Maurin (2012)). Cette crise s’enracine dans une crise du métier d’enseignant, qui touche d’ailleurs de nombreux pays. Elle intervient dans un moment critique où les départs en retraite de professeurs et une remontée des effectifs d’élèves rendent nécessaire de recruter 300 000 nouveaux enseignants d’ici 2022 selon France Stratégie, organisme de prospective rattaché au premier Ministre. Or depuis le début des années 2000, l’État s’est progressivement désengagé du financement des études.

L’ampleur de la crise de recrutement
La gravité, voire l’existence même de cette crise est toujours niée. Il faut pourtant en prendre la mesure si on veut la combattre efficacement.
Le concours de professeur des écoles manque de candidats dans certaines régions (Amiens, Créteil, Versailles, Reims, Guyane…). Pour les collèges et lycées, les concours ne font pas le plein en Lettres, Anglais, Allemand, Maths, Musique, ni dans les disciplines industrielles et professionnelles (voir les dossiers du SNES). Au fil des ans, les déficits se cumulent. Par exemple au CAPES externe de Maths, 394 postes n’ont pas été pourvus en 2013 plus 1 203 en 2014 et 343 en 2015. Ce qui fait 1 940 certifiés de maths qui manquent, a minima, sans compter tous ceux non recrutés sous Sarkozy qui ne remplaçait qu’un départ en retraite sur deux. La Loi de refondation prévoyait 150 000 nouveaux professeurs en cinq ans, on en est loin.

Conséquences de la pénurie
Manquer d’enseignants se traduit très concrètement par des postes vacants, des classes sans professeur et des remplacements non assurés durant des semaines. En Seine-Saint-Denis, le manque de remplaçants fait perdre aux enfants jusqu’à l’équivalent d’une année scolaire qui s’ajoute à la perte d’un an d’école avec le passage de 26h à 24h par semaine sous Darcos et à la difficulté d’entrer à l’école à 2 ans… Cela fait trois années d’école perdues ! Dès lors, comment prétendre lutter contre l’échec scolaire ?
Pour les professeurs, c’est un alourdissement de la charge de travail (classes surchargées) et l’impossibilité de partir en formation continue faute de remplaçants. S’ajoute à cela une rémunération très faible en début de carrière (un fonctionnaire-stagiaire gagne 1,1 SMIC), des conditions de mutations difficiles, la pression managériale de certains chefs d’établissements, la pression de l’évaluation, des parents exigeants pour l’avenir de leurs enfants, des injonctions permanentes (souvent contradictoires) qui génèrent de la soumission et/ou une prise de distance pour éviter les souffrances au travail. Pas étonnant que cette profession attire moins !
Mais cette crise a aussi des conséquences sur le métier lui-même. Avec une augmentation sans précédent du nombre de contractuels, le métier pourrait – à terme – être considéré comme un « petit boulot ». C’est le cas dans de nombreux pays où l’on est enseignant en attendant mieux. Certes en France, le statut du fonctionnaire nous protège encore de cette dérive mais les attaques récurrentes sur les concours et le statut de la Fonction publique pourraient accélérer le processus.

Depuis 30 ans les recherches en éducation plaident pour une professionnalisation des enseignants. Alors que l’OCDE (rapport Obin, 2003) et l’institution affirment que c’est un métier de conception, force est de constater qu’il est soumis à une forme de « prolétarisation » (P. Perrenoud, 1994 : « Ce métier hésite entre professionnalisation et autonomie véritable d’une part, prolétarisation et dépendance accrue d’autre part »). C’est tout l’inverse qu’il faudrait faire.

Investir dans des prérecrutements et dans la formation
Outre une réelle revalorisation salariale et une amélioration des conditions de travail, il faut prérecruter et viser l’acquisition d’un haut niveau de qualification.
Prérecruter, c’est permettre à des jeunes, en particulier ceux des milieux populaires, de s’engager vers le métier en finançant leurs études au lieu de les obliger à travailler en amputant leurs études. C’est aussi permettre de financer des reconversions de diplômés. L’État finance à hauteur de 1 200 € par mois, dès la deuxième année de licence, les étudiants en médecine qui s’engagent à exercer plusieurs années dans un désert médical (Loi Bachelot). Pourquoi pas un système équivalent pour l’enseignement ?
Mais il faut également investir dans la formation initiale et continue, déterminante pour reprendre prise sur le métier, pouvoir discuter les prescriptions d’égal à égal avec l’institution, modifier les rapports à la hiérarchie, pouvoir dialoguer sereinement avec les parents, et être armé pour faire réussir tous les élèves. Une formation de haut niveau enclencherait un cercle vertueux qui participerait grandement à la revalorisation du métier.
Malheureusement, la réforme de la formation, avec la mise en place des ESPE est loin d’être à la hauteur. D’abord, les moyens pris aux Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) n’ont pas été redonnés aux ESPE, alors que le nombre d’étudiants à former a augmenté. Le temps de formation a diminué par rapport à ce qui existait avant la mastérisation. Avancer le concours en fin de master 1 a pour résultat d’amputer la formation de l’année de master 2, dès lors que les stagiaires sont utilisés comme moyens d’enseignement (voir observatoire-fde.fsu.fr). Face à la pénurie d’enseignants, le gouvernement ne propose que des solutions qui amputent la formation et précarise l’entrée dans le métier : l’expérimentation des « masters en alternance » à Créteil et Guyane (sous statut de contractuel) réduit de moitié la formation en M1, les « étudiants – apprentis – professeurs » devront, dès la licence 2, être devant des élèves deux demi-journées par semaine.
Prérecruter permettrait « d’étudier à plein-temps » et d’avoir une formation qui articule des enseignements scientifiques disciplinaires, didactiques, pédagogiques, en lien avec stages encadrés, l’ensemble étant adossé à la recherche. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Si l’on poursuit la comparaison, les progrès dans les soins ne sont pas seulement l’œuvre des médecins, mais directement liés au progrès de la recherche en médecine. Pour l’enseignement, c’est pareil. Qui peut imaginer un progrès de
la formation des enseignants sans
développement de la recherche sur/en/pour l’éducation ? Cette recherche devrait piloter la formation de formateurs et irriguer l’ensemble des formations, initiale et continue.  
La priorité aujourd’hui, c’est une remise à plat de la formation, qui assure de bonnes conditions de préparation et d’entrée dans le métier et développe la formation continue. C’est vital pour les élèves, en particulier ceux qui n’ont que l’école pour apprendre, et c’est vital pour une revalorisation en profondeur du métier d’enseignant.  

*Claire Pontais est formatrice à l’ESPE de Basse Normandie. Elle est secrétaire générale adjointe du SNEP-FSU.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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