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Le néolibéralisme à l’assaut de l’éducation, Françis Vergne et Erwan Lehoux*

L’éducation apparaît comme un secteur économique en tant que tel. Sous la forme de biens ou de services, elle devient une marchandise qui s’achète, se vend et génère des profits. Actualité de la Nouvelle école capitaliste.

Depuis les années 1980, nos sociétés sont entrées dans une nouvelle phase du capitalisme. Dans un contexte géopolitique marqué par l’effondrement de l’URSS, la mondialisation néolibérale a profondément remis en cause toute forme plus ou moins domestiquée du capitalisme (régulation keynésienne, compromis fordiste, etc.) Ce grand tournant voit « le déploiement de la logique du marché comme logique normative depuis l’état jusqu’au plus intime de la subjectivité » (La Nouvelle raison du monde. Pierre Dardot et Christian Laval. La Découverte. 2009). Un certain nombre de principes et de règles contraignantes s’imposent alors comme des évidences qui orientent l’ensemble des discours et l’action politique et « déterminent un nouveau mode de gouvernement des hommes selon le principe universel de la concurrence » (Ibid.). On évoquera en ce sens le modèle du marché parfait et illimité comme moyen le plus efficace d’allouer les ressources et l’entreprise comme figure incontournable de la bonne gestion. Cela se traduit par une transformation progressive mais profonde de la société tout entière ; l’économie n’est plus seulement désencastrée de la société, c’est la société qui est encastrée dans l’économie. De plus en plus de secteurs sont mis en marché, l’État lui-même calque son mode d’action sur celui des entreprises et les individus sont amenés à se considérer comme des entrepreneurs d’eux-mêmes.

Loin de faire exception, l’école est formatée par cette nouvelle rationalité et en devient l’un des vecteurs. Ses objectifs et modes de fonctionnement sont ordonnés aux exigences de la compétition économique : institutions scolaires et universitaires se « plient de l’intérieur à la norme sociale du capitalisme » et deviennent des entreprises de production du « capital humain ». Cinq ans après la publication de La Nouvelle école capitaliste (Christina Laval, Francis Vergne, Guy Dreux, Pierre Clément. La Découverte. 2011), il nous a semblé intéressant de confronter les thèses développées avec l’évolution de nos systèmes éducatifs et d’en éclairer certains aspects comme le développement de marchés scolaires qui prennent une importance particulière.

L’économie de la connaissance, source de profit et de subordination
Il est frappant de constater combien l’idée fait consensus parmi les classes dirigeantes : les connaissances ne valent qu’au regard de leur utilité économique. Fidèles aux conclusions de l’économie orthodoxe, elles y voient la principale source des gains de productivité. De l’investissement dans une éducation subordonnée à l’économie dominante dépendra la croissance future de la production… et des profits.
L’éducation apparaît comme un secteur économique en tant que tel. Sous la forme de biens ou de services, elle devient une marchandise qui s’achète, se vend et génère des profits. Des formations payantes au soutien scolaire en passant par les cours en ligne et les ouvrages spécialisés, les occasions de vendre de l’éducation ne manquent pas, stimulées en outre par la compétition scolaire.
Ce marché éducatif est construit avec la participation de l’État qui, non seulement, laisse faire le secteur privé sans lui opposer de résistance mais, de surcroît, propose un cadre juridique (reconnaissance des formations privées, habilitation des établissements à délivrer des diplômes reconnus, etc.) et met en œuvre des politiques publiques très favorables au développement des offres privées (subventions aux écoles privées, aides fiscales accordées aux familles recourant au soutien scolaire).
Un aspect moins visible mais tout aussi significatif de l’évolution de l’école réside dans une façon de faire des économies et d’accroître la rentabilité éducative au travers de la standardisation pédagogique. L’avenir serait aux industries éducatives qui, s’appuyant sur le développement d’Internet, pourraient vendre à grande échelle des produits éducatifs aux coûts de production réduits, tels que les MOOC (pour massive open online courses ou, en français, cours en ligne ouverts à tous).
Loin de s’atténuer, ce processus s’est, au cours des dernières années, accéléré dans la sphère publique. Les baisses des dotations accordées par l’État conduisent à détériorer la qualité des enseignements proposés et légitiment l’importation d’une nouvelle organisation du travail. Le New Management Public applique en ce sens les principes de la gestion en entreprise aux services publics, censés mieux répondre à la demande des usagers considérés comme des clients tout en disposant de moyens plus limités. Cela se traduit par la multiplication d’objectifs chiffrés et individualisés et de dispositifs d’évaluation qui visent à étendre et à généraliser l’esprit de compétition et les comportements qui vont avec.

La redéfinition
du rôle de l’école

C’est dire que la subordination économique de l’école est aussi une subordination politique. Historique­ment les républicains – et plus encore les courants socialistes des siècles derniers – ont attribué à l’école un rôle émancipateur. L’objectif premier était de former des citoyens, en mettant en avant, tantôt l’importance du libre arbitre, tantôt celle de la nation. Si l’école avait aussi comme objectif de former la main-d’œuvre qualifiée dont avait besoin le pays, comme le montre la création des grandes écoles dès la Révolution, c’était en gardant un principe d’équilibre que l’on pourrait résumer ainsi : former l’homme, le citoyen, le travailleur.
La rupture néolibérale va détourner l’objectif de formation professionnelle dans un sens comportemental : la formation se réduit à la « fabrique de l’employabilité » (voir en particulier Louis-Marie Barnier, Jean-Marie Canu et Francis Vergne, La fabrique de l’employabilité, quelle alternative à la formation professionnelle néolibérale ?, Éditons Syllepse, 2014). Cette redéfinition du rôle de l’école reflète l’évolution du rapport de force en faveur du capital. En outre, la nécessaire maîtrise des dépenses de l’État qui amène les responsables politiques à mettre en œuvre des politiques d’austérité sans précédent renforce cette conception utilitariste de l’école, puisqu’il semble malvenu, dans ce contexte, de dépenser de l’argent public pour des services qui ne seraient ni rentables ni même utiles à l’économie.

Un examen attentif des contenus d’enseignement, des programmes et des bonnes pratiques pédagogiques préconisées confirme une évolution générale, qui relativise l’apprentissage maîtrisé et progressif des connaissances et la formation de l’esprit critique au profit de l’acquisition de compétences adaptées au monde économique et individualisées. L’interdisciplinarité ou encore l’individualisation des rapports éducatifs, renforcés par la réforme du collège, s’inscrivent plus ou moins dans cette perspective, tout en favorisant des pratiques qui se révèlent sources d’inégalités supplémentaires entre les élèves.

De la mise en marché de l’éducation à la fabrique de la subjectivité néolibérale
L’un des postulats majeurs des auteurs de La Nouvelle école capitaliste était que l’on ne pouvait séparer, surtout à l’heure du néolibéralisme, le devenir de l’école de celui de la société globale. De fait, la soumission de l’éducation à une logique de plus en plus utilitariste est d’autant plus aisée que chômage et déclassement menacent les individus qui peuvent alors être tentés de la réclamer eux-mêmes. Dans la concurrence pour l’emploi, chacun espère en effet être mieux armé que son voisin, en développant son employabilité.
Ainsi les connaissances sont-elles délaissées au profit des compétences que les élèves sont censés acquérir. Selon la définition qu’en donne le MEDEF, qui a largement participé à répandre l’usage de ce terme, il s’agit aussi bien de savoirs que de savoir-faire et de savoir-être. L’intérêt de ces compétences est d’être mobilisables à la fois dans le processus de production et tout au long de la vie.
Appliquant le modèle de l’entreprise à l’individu lui-même, la raison néolibérale amène ce dernier à se considérer comme propriétaire et responsable de son « capital humain ». L’individu est conduit à accumuler ce dernier dans l’espoir d’en tirer profit par la suite en maximisant ses perspectives en matière de rémunération. Dans les faits, les individus ne sont pas les agents calculateurs que théorisent les économistes mais cette fiction n’en exerce pas moins une influence perverse.
La performativité du modèle est d’autant plus forte que certains responsables politiques s’activent à la construire dans la réalité. La privatisation des dépenses éducatives constitue non seulement un vecteur d’inégalités mais aussi un puissant levier qui permet d’orienter les conduites. Dès lors que la scolarité est payante, les individus sont amenés à réfléchir à l’utilité de celle-ci. Les moins bons élèves auront tendance à s’autocensurer dans la mesure où ils devront supporter le coût de leur possible échec. À l’inverse, les meilleurs élèves, plus sûrs de leur réussite, n’hésiteront pas à s’inscrire dans les formations les plus chères mais aussi les plus rentables. Parce qu’ils devront rembourser les dettes qu’ils auront accumulées durant leurs années d’études, les étudiants préféreront s’inscrire dans les filières les plus prometteuses en matière d’emploi et de rémunérations, privilégiant les sciences appliquées ou encore le commerce, au détriment des sciences humaines et de la recherche fondamentale.
Les tendances lourdes mises en évidence par de nombreux travaux, dont La Nouvelle école capitaliste constitue l’une des expressions, semblent, hélas, pleinement confirmées. Ce constat lucide ne doit pas être source de découragement. C’est au contraire une invitation à poursuivre le débat et le combat. Au-delà des grilles de lecture proposées ici à l’appréciation des lecteurs, l’enjeu n’est pas la simple expertise savante mais l’engagement militant et citoyen.  

*Francis Vergne est spécialiste des politiques éducatives. Il est membre de l’Institut de recherches de la FSU.
Erwan Lehoux est étudiant en master de sociologie à l’université de Nanterre.

Ils participent au chantier Politiques néolibérales et alternatives syndicales de l’Institut de recherche de la FSU.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016

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