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Bertolt Brecht par Francis Combes

En France Bertolt Brecht est généralement considéré comme un homme de théâtre. Ce qu’il fut évidemment. Son œuvre, par sa puissance est en effet comparable à celle de Shakespeare ou Molière. On sait aussi qu’il fut un théoricien, théoricien du théâtre (L’Achat du cuivre ou Le Petit organon) mais aussi penseur de la politique. Dans le même temps qu’il s’est engagé dans le combat antifasciste et qu’il a soutenu la première expérience socialiste sur le sol allemand, il a produit une profonde critique du stalinisme. Et sait-on bien qu’il est l’un des principaux moralistes du XXe siècle ; l’un des rares dans la tradition marxiste ?
Mais ce que l’on mesure le moins c’est sans doute son importance comme poète. Son œuvre poétique a pourtant été traduite en français ; et souvent par de très bons traducteurs, depuis Pierre Abraham, (l’ancien directeur de la revue Europe qui l’avait introduit dans notre pays), jusqu’à l’équipe mobilisée par les éditions de l’Arche, avec Gilbert Badia, Eugène Guillevic, Maurice Regnault, André Gisselbrecht, Jean-Paul Barbe, etc. Cette édition de ses poèmes chez l’Arche comporte neuf volumes. Mais elle est ancienne et peu disponible. Et, pour des raisons qui illustrent ce fait que le droit des éditeurs s’oppose parfois à la diffusion des œuvres, il n’a jamais été possible de faire paraître en France une grande anthologie des poèmes de Brecht. En Allemagne, beaucoup de lecteurs ont pourtant découvert sa poésie grâce à l’anthologie des Hundert Gedichte (Cent poèmes), conçue par Brecht lui-même.
Cette situation est regrettable, non seulement pour les lecteurs mais pour la poésie française elle-même. L’œuvre de Brecht est en effet de nature à modifier l’idée qu’on se fait de la poésie.
Il a écrit des poèmes toute sa vie. Depuis ses années de jeunesse à Augsbourg, au temps de la République de Weimar, jusqu’aux dernières années en RDA, quand il était à la tête du Berliner Ensemble avec Hélène Weigel, en passant par le temps de l’exil en Scandinavie ou aux États-Unis, Brecht a toujours eu recours au poème pour tenir le journal de bord de sa vie. Ce qui est d’une conception très moderne (que l’on retrouve par exemple chez certains poètes de la Beat Generation américaine, comme Ginsberg).
Son écriture poétique est savante. Elle est nourrie de toute la tradition, allemande bien sûr (la filiation avec Goethe et Heine est évidente), mais aussi latine et grecque (celle des épigrammes notamment) et aussi chinoise (Brecht a notamment adapté en allemand des poèmes de Bai Jiu Yi).
Mais c’est en même temps une poésie d’esprit populaire. Elle joue des divers registres de la langue et prend très fréquemment la forme de la chanson et de la ballade. Il lui arrivait d’ailleurs de s’aider de son banjo pour composer ses vers… Et on connaît le résultat de sa collaboration avec les musiciens, Kurt Weill, Hanns Eisler, Paul Dessau…
Poésie foncièrement politique, à la fois didactique et ironique, l’inspiration de Brecht est aussi celle d’un vrai lyrique. Mais dans ce domaine comme dans les autres, Brecht se comporte comme un poète matérialiste, un détrousseur d’illusions, un grand satirique qui est à la fois amical et narquois. Un pareil tour d’esprit est peu répandu ici et par les temps qui courent, il serait bien salutaire.

Francis Combes

Printemps 1938
Aujourd’hui, à l’aube du dimanche de Pâques,
Une soudaine bourrasque de neige s’est abattue sur l’île.
Entre les haies qui reverdissaient, s’entassait la neige.
Mon jeune fils
M’a entraîné vers un petit abricotier, près du mur de la maison.
Je quittai le poème, dans lequel je montrais du doigt
Ceux qui préparaient cette guerre
Qui pouvait anéantir
Le continent, cette île, mon peuple, ma famille et moi.
Et, sans rien dire,
Nous avons protégé d’un sac
L’arbre qui avait froid.

Couché dans la chambre blanche,
à l’hôpital
de la Charité
Quand je me réveillai dans la chambre blanche
De l’Hôpital de la Charité
Et entendis le merle, je sus
Que cela allait mieux. Déjà depuis longtemps
Je ne craignais plus la mort. Car rien
Ne peut me manquer, si moi-même
Je viens à manquer. Maintenant
Je réussis même à me réjouir
Des chants du merle après moi.

Dans le bain
Le ministre est dans sa baignoire. Il tente avec la main
De maintenir sous l’eau la brosse de bois.
Ce jeu enfantin
Cache un problème sérieux.

Poèmes traduits par Francis Combes

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016
 

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