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La non-violence, une histoire démystifiée, Domenico Losurdo

Delga, 2014

Par Florian Gulli

Domenico Losurdo se propose d’écrire l’histoire de la tradition de la « non-violence ». Pourquoi choisir un tel objet ? La référence à la non-violence occupe une place de choix dans l’idéologie dominante aujourd’hui. Pour deux raisons. D’une part, la promotion d’une tradition non-violente permet de condamner la tradition socialiste et communiste qui aurait fait le choix coupable de la violence. D’autre part, la non-violence, qui a d’abord été historiquement un moyen de lutte contre l’oppression raciale et coloniale exercée par l’Occident, est devenue aujourd’hui l’occasion de célébrer la puissance étasunienne, nouvelle conscience morale de l’humanité, et de discréditer les pays qui refusent son hégémonie. Les « Gandhi » contemporains, ceux que les média américains nomment ainsi, par exemple le Dalaï Lama et le Géorgien Saakachvili, sont ceux qui combattent les intérêts chinois ou russes, c’est-à-dire ceux qui intègrent le « grand jeu » américain.  Il n’est pas question pour autant de rejeter cette tradition à cause de son instrumentalisation présente. D’ailleurs, Losurdo souligne la contribution du mouvement communiste à cette histoire. Ce dernier a œuvré à la « réglementation du conflit social » en condamnant par exemple le recours au « terrorisme économique » (assassinat de patrons, pose de bombes, incendies, etc.) qui fait toujours le jeu, finalement, de la bourgeoisie qui y voit l’occasion rêvée de pouvoir dissoudre les organisations ouvrières.
Non pas rejet, donc, mais examen critique des victoires, des dilemmes et des impasses de ce mouvement guidé par l’idéal de non-violence. L’épreuve de la Seconde Guerre mondiale par exemple met en lumière les limites de la doctrine de Gandhi. Le refus – abstrait – de toute forme de violence conduit le leader indien à mettre sur le même plan Churchill et Hitler, tous deux coupables de violence. Face au danger d’une invasion nazie de l’Angleterre, il demande aux Anglais d’abandonner les armes. Aux Juifs persécutés, même conseil : se tenir prêt au sacrifice volontaire, car jamais la violence ne peut être acceptable.
Cette analyse critique est l’occasion de définir une « non-violence réaliste » qui accepte le « caractère incontournable de la violence » dans le monde mais qui travaille à sa réduction, qui cherche à établir des hiérarchies entre ses formes (la violence de Churchill en Inde n’est pas du même ordre que celle de Hitler dans l’est de l’Europe). Aujourd’hui, l’objectif d’un mouvement non-violent, réellement émancipateur, est d’œuvrer à la démocratisation des relations internationales en s’opposant à toutes les tentatives d’interventionnisme guerrier au nom de la démocratie. En s’opposant donc, dans la mesure du possible, à l’installation de nouvelles bases, au déploiement de flottes de guerre, qui doivent être considérées comme autant d’actes de violence. 

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

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