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Suffrage universel et révolution

On présente souvent la pensée de Marx et Engels comme très critique à l’égard des institutions de la démocratie représentative en général et du suffrage universel en particulier. En tant que révolutionnaires, ils n’y auraient vu qu’illusion et tromperie du peuple et auraient été en toutes circonstances partisans d’une prise de pouvoir par les armes. N’est-ce pas aller un peu vite en besogne ? La classe ouvrière n’a-t-elle vraiment aucun avantage à tirer de l’extension du suffrage pour laquelle elle avait pourtant combattu ? Pour Engels, le suffrage universel est un instrument d’émancipation, il le décrit même un peu plus haut dans l’Introduction comme une « arme des plus acérées ».
 

Si le suffrage universel n’avait donné d’autre bénéfice que de nous permettre de nous compter tous les trois ans, que d’accroître par la montée régulièrement constatée, extrêmement rapide du nombre des voix, la certitude de la victoire chez les ouvriers, dans la même mesure que l’effroi chez les adversaires, et de devenir ainsi notre meilleur moyen de propagande ; que de nous renseigner exactement sur notre propre force ainsi que sur celle de tous les partis adverses et de nous fournir ainsi pour proportionner notre action un critère supérieur à tout autre, nous préservant aussi bien d’une pusillanimité inopportune que d’une folle hardiesse tout aussi déplacée – si c’était le seul bénéfice que nous ayons tiré du droit de suffrage, ce serait déjà plus que suffisant. Mais il a encore fait bien davantage. Avec l’agitation électorale, il nous a fourni un moyen qui n’a pas son égal pour entrer en contact avec les masses populaires là où elles sont encore loin de nous, pour contraindre tous les partis à défendre devant tout le peuple leurs opinions et leurs actions face à nos attaques : et, en outre, il a ouvert à nos représentants au Reichstag1 une tribune du haut de laquelle ils ont pu parler à leurs adversaires au Parlement ainsi qu’aux masses au dehors, avec une tout autre autorité et une tout autre liberté que dans la presse et dans les réunions. À quoi servait au gouvernement et à la bourgeoisie leur loi contre les socialistes2 si l’agitation électorale et les discours des socialistes au Reichstag la battaient continuellement en brèche.
Mais en utilisant ainsi efficacement le suffrage universel le prolétariat avait mis en œuvre une méthode de lutte toute nouvelle et elle se développa rapidement. On trouva que les institutions d’État où s’organise la domination de la bourgeoisie fournissent encore des possibilités d’utilisation nouvelles qui permettent à la classe ouvrière de combattre ces mêmes institutions d’État. On participa aux élections aux différentes Diètes3, aux conseils municipaux, aux conseils de prud’hommes, on disputa à la bourgeoisie chaque poste dont une partie suffisante du prolétariat participait à la désignation du titulaire. Et c’est ainsi que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur de l’action légale que de l’action illégale du Parti ouvrier, des succès des élections que de ceux de la rébellion.
Car, là aussi, les conditions de la lutte s’étaient sérieusement transformées. La rébellion d’ancien style, le combat sur les barricades, qui, jusqu’à 1848, avait partout été décisif, était considérablement dépassé.

Friedrich Engels, Introduction
aux Luttes de classes en France
(1895),
Éditions sociales, Paris

Les bénéfices concrets du suffrage universel
Le premier bénéfice qu’offre le suffrage universel à la classe ouvrière, c’est de lui donner la possibilité de compter ses voix. Le suffrage universel fait figure de thermomètre de la conscience de classe et du rapport de forces entre les différentes classes. En cela, c’est un outil précieux car il permet à la classe ouvrière d’adapter sa stratégie. En cas de succès électoral, il renforce la détermination et le moral des militants, il permet aussi d’entreprendre des actions audacieuses avec l’assurance d’un soutien populaire. En cas d’échec, il conduit au contraire les militants à ne pas surestimer leurs forces, à faire un retour critique sur la tactique qu’ils ont adoptée et à cesser de croire que le grand soir est pour demain.
Le deuxième bénéfice qu’offre le suffrage universel à la classe ouvrière est, d’après Engels, bien plus important encore. Il permet aux militants d’entrer davantage en contact avec les masses populaires. Marx et Engels n’ont jamais cru que la révolution pourrait être le fait d’un groupuscule. Dans l’Allemagne de 1895, le parti social-démocrate, alors marxiste, est le premier parti au Reichstag, il a récolté 23,3 % des suffrages lors des élections de 1893. Ses scores sont très élevés dans certains secteurs où le mouvement ouvrier est fortement organisé, notamment en Saxe, en Thuringe et dans les grandes villes, mais son influence reste inégale sur l’ensemble du territoire allemand. D’après Engels, le suffrage universel permet justement de résorber progressivement ces écarts car la présence d’un grand nombre de députés offre aux socialistes une véritable tribune pour s’adresser à de larges couches de la population, bien au-delà des seuls bastions ouvriers.

Une nouvelle méthode
de lutte

Avec l’instauration du suffrage universel, une nouvelle méthode de lutte apparaît : la lutte électorale. Son objectif ? Disputer à la bourgeoisie chaque poste de pouvoir accessible au moyen de l’élection : dans les conseils municipaux, dans les conseils des prud’hommes, dans toutes les assemblées. Les revendications en faveur de l’extension du suffrage, exprimées dès le Manifeste, dépassaient l’exigence d’obtenir le droit de vote. Il s’agissait de se donner des moyens supplémentaires de contester le pouvoir de la bourgeoisie en faisant élire des représentants des organisations ouvrières.
On peut interpréter le texte d’Engels en disant que la conquête du suffrage universel a transformé l’État. Il n’est plus simplement « un comité chargé de régler les affaires communes de la classe bourgeoise » pour reprendre une formule du Manifeste. Il peut être utilisé, dès aujourd’hui, contre les intérêts de la bourgeoisie elle-même. Les assemblées, qui exprimaient hier la volonté d’une seule classe sociale, peuvent devenir des lieux de résistance à cette volonté, des lieux où s’expriment les intérêts de la classe ouvrière. Puisque l’État n’est plus simplement l’instrument de l’adversaire, il n’est plus possible de le refuser en bloc, de ne voir en lui que la domination de classe. Ce serait oublier les conquêtes ouvrières qui ont marqué de leur empreinte l’État. Les oppositions de classes se déroulent donc sur un nouveau terrain. Déserter ce terrain, déserter l’État, parce qu’il ne serait qu’oppression, reviendrait à laisser tous les pouvoirs à la bourgeoisie.
Bien sûr, cette méthode de lutte n’est pas la seule. Mais elle est, à l’heure où Engels écrit, bien plus efficace que « la rébellion d’ancien style, le combat sur les barricades, qui, jusqu’à 1848, avait partout été décisif ». Beaucoup de choses ont changé depuis 1848. S’opposer à la troupe est devenu pure folie. Les effectifs de l’armée ont augmenté, l’armement s’est perfectionné, les chemins de fer permettent des mouvements beaucoup plus rapides des troupes. Les quartiers des villes, fraîchement rénovés, ont été spécialement adaptés au tir de canon, etc. Dans ces conditions, l’insurrection a tout du suicide ; sans compter qu’elle sert le plus souvent de prétexte à la répression de toutes les organisations ouvrières.
Engels n’exclut pas cependant que la violence puisse continuer de jouer un rôle. Les tactiques de lutte sont toujours affaire de circonstances. Ce qui vaut dans certaines conditions cesse avec la disparition de ces conditions. 

Notes de La Revue du projet
(1) - en Allemagne, l’Assemblée nationale.
(2) - En 1878, Bismarck avait pris prétexte de deux attentats contre la personne de l’Empereur commis par des anarchistes pour faire voter au Reichstag une loi d’exception contre les socialistes. Cette loi interdisait aux socialistes toute activité politique autre que parlementaire. La stratégie de Bismarck, qui visait à affaiblir les socialistes, fut un échec complet et le score électoral des socialistes au Reichstag ne cessa d’augmenter pendant toute la fin du XIXe siècle.
(3) - assemblées officielles.

Les Luttes de classes en France : la Deuxième république au jour le jour
Ce texte d’Engels est une introduction à un recueil posthume d’articles de Marx, initialement publiés dans la Nouvelle gazette rhénane. Ces articles d’histoire immédiate portent sur la politique française pendant la période 1848-1850 et ont été rédigés avant le coup d’État de Louis- Napoléon Bonaparte. Le recueil permet de suivre les différentes étapes de la période révolutionnaire de la fin des années 1840 et d’en tirer un certain nombre d’enseignements stratégiques.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

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