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Mixité, contrôle social et gentrification, Matthieu Giroud

Matthieu Giroud, comme tant d’autres, trop d’autres, est mort au Bataclan, sous des balles fascistes. C’était le 13 novembre. Grâce à lui nous disposons en français d’un texte important de David Harvey Paris, capitale de la modernité (Les Prairies ordinaires, 2012). Cécile Gintrac et lui nous donnent accès en français à des textes de géographie radicale anglophone réunis dans Villes contestées. L’œuvre de Matthieu Giroud s’inscrit dans la suite de celle de grands géographes qui ont pensé leur engagement scientifique comme un engagement citoyen, militant, humain.

La gentrification est souvent favorisée par des politiques publiques, au nom entre autres de la mixité sociale. Dans la recherche urbaine toutefois, ce type de discours fait l’objet de vives critiques.

[…] S’intéresser à la mixité sociale dans les quartiers en gentrification consiste donc à poser la question du statut et de la place des classes populaires au cœur même des grandes métropoles. C’est aussi interroger le rôle de la présence populaire dans une conception de la cité idéale qui, en prescrivant la mixité sociale comme condition de toute forme de cohésion sociale, tend vers une vision pacifiée, équilibrée, et harmonieuse des quartiers de centre-ville. La « mixité sociale » ne se réduit toutefois pas à un horizon d’attente : dans les quartiers centraux en gentrification, elle s’est imposée en tant que norme qui s’insinue au quotidien dans les rapports sociaux, et met en lumière des rapports de pouvoir bien réels, parfois ouverts et assumés, parfois plus subtils et larvés, entre groupes sociaux ou entre individus. Ces rapports de pouvoir décrivent les contours des formes de contrôle dont les classes populaires dans les quartiers en gentrification font l’objet, mais aussi à l’inverse des formes de détournement ou de résistance que ces dernières parviennent, en certaines circonstances, à mettre en œuvre.

Remettre les quartiers populaires centraux aux normes des classes moyennes
La manière dont la mixité sociale s’est imposée dans l’agenda des politiques publiques mises en œuvre dans les quartiers en gentrification est loin d’être univoque. La diversité des cadres législatifs nationaux en matière de politiques urbaines, les rapports de force politiques, les modalités d’implication des acteurs publics et économiques locaux, réunis ou non dans le cadre de coalitions, mais aussi, les dynamiques des marchés du logement, la temporalité, l’intensité et les formes spatiales prises localement par les processus de gentrification sont quelques-uns des nombreux facteurs qui influent sur les recours à la « mixité » dans l’action publique. […]
La stratégie suivie en matière de communication est alors de contrôler les références, héritées (ouvrières) ou contemporaines (immigrées), à la présence des classes populaires, en les intégrant au modèle de mixité sociale. Le discours officiel insiste par exemple fortement sur la continuité historique de la qualité de quartier « mixte », lui imposant par-là, non seulement une trajectoire urbaine toute tracée, mais aussi une forme de mission. Dans une telle prophétie, et à l’instar de ce qu’ont pu observer Yankel Fijalkow et Marie-Hélène Bacqué à propos du quartier de la Goutte-d’Or à Paris, on assiste à une très forte abstraction du passé industriel et ouvrier plus ou moins récent du quartier, qui implique non seulement une esthétisation sélective des traces qu’il a laissées, mais surtout une extrême simplification des multiples formes de relations sociales qui ont fait le quartier depuis sa formation. […]

Subir, détourner
ou résister ?

Comment réagissent les « gentrifiés » issus des classes populaires ou de la frange inférieure des classes moyennes face à ces formes de contrôle politique ou social ? Rares sont en effet les cas où toutes les populations menacées par le processus de gentrification se retrouvent en totalité évincées de leur quartier. Pour des auteurs comme Jean-Yves Authier ou Jean-Pierre Lévy, la gentrification se présente « davantage comme un côtoiement de populations et de mobilités différenciées, comme le produit social d’un jeu complexe dans lequel sédentaires et mobiles se côtoient ». Quel que soit le stade d’avancement du processus, les paysages sociaux des quartiers en gentrification restent marqués par ceux qui parviennent à rester, voire, parfois à revenir. Propriétaires d’un logement acheté à un moment où le marché était accessible, locataires d’un logement social, locataires du marché privé souhaitant rester dans le centre au prix de conditions de logement médiocres, usagers habitués de longue date : les leviers pour rester dans ces quartiers sont multiples même s’ils apparaissent fortement marqués par des rapports de domination.
Les rares travaux empiriques qui s’intéressent frontalement aux gentrifiés, déplacés ou non, révèlent que le rapport qu’entretiennent les gentrifiés avec la mixité sociale comme valeur morale, principe politique ou contingence de situations du quotidien, est loin d’être univoque. Certes, les effets négatifs sur les ménages les plus modestes et fragiles des changements sociaux et des situations de coprésences forcées portés par la gentrification sont avérés. La violence sociale et symbolique créée par la proximité spatiale avec les classes plus aisées, le sentiment de se faire déposséder de son quartier, de perdre ses repères, de devenir invisible dans l’espace public engendrent souvent mal être, frustration et rejet, ce qui se traduit selon les individus par du repli sur soi ou par des pratiques d’évitement, de l’indifférence, des affrontements ou des confrontations. […]

Conclusion
Loin d’être consensuels, les débats sur la mixité sociale dans les quartiers en gentrification posent de facto la question de la place, du rôle et du devenir des classes populaires dans les centres attractifs des villes. Sans vouloir tomber dans le jeu des oppositions trop binaires (pouvoirs publics versus habitants ; gentrifieurs versus gentrifiés), il nous a toutefois paru important de rappeler que la mixité sociale, comme référentiel d’action ou principe militant et humaniste, conduit souvent au contrôle des classes populaires et de leurs modes d’appropriation du quartier ; contrôle que ces dernières peuvent être amenées à contester vigoureusement. Difficile d’extraire et de généraliser ce qui, dans ces formes de contrôle politique et social, relève du paradoxe non conscientisé, du biais politico-moral, du rapport de domination ou encore du pur cynisme.
Cela étant, dans les quartiers en gentrification, comme dans d’autres quartiers de la ville, « la mixité comme principe idéologique et organisateur de la ville ne conduit certainement pas à résorber les inégalités liées aux rapports sociaux ». Ici comme ailleurs, « la référence constante à la mixité freine les politiques de redistribution ou les dénature », et détourne des véritables mesures pouvant être prises en faveur de la réduction des inégalités sociales – comme celles qui consisteraient à un contrôle strict des prix des loyers ou à l’obligation d’indemniser à la juste valeur du marché les personnes menacées d’éviction. Tant que la gentrification ne sera pas conçue comme une force ségrégative, impliquant des échelles extrêmement fines de division sociale et des formes renouvelées d’inégal accès à la ville, il n’y a que peu d’espoir de voir évoluer le rôle octroyé à la mixité sociale dans les politiques urbaines menées dans les quartiers centraux.  

Article publié en intégralité sur le site http://www.laviedesidees.fr/

La Revue du projet, n°52, décembre 2015
 

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