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Sans loisir, point de vie humaine, Miguel Espinoza*

Paul Lafargue (Le Droit à la paresse, 1880), et Bertrand Russell (Éloge de l’oisiveté, 1932) partagent  le point de vue selon lequel loisir et civilisation sont une fin en soi, l’endroit où se trouve la vertu, tandis que le travail n’est que le moyen.

En science et en philosophie les différentes positions sur les problèmes fondamentaux sont très peu nombreuses, et, presque sans exception, elles se réduisent à deux pôles opposés, le progrès dans l’approfondissement et la compréhension du problème étant le résultat de la tension entre les deux pôles. La conception du travail n’est pas une exception. L’une des idées est que le travail est une finalité en soi : l’homme est censé vivre pour travailler et il doit le faire car le travail est une vertu et un devoir. D’après le deuxième point de vue, le travail est utile à la production de biens et de services indispensables à la vie, et une fois la subsistance assurée, il rend possible le loisir sans lequel il n’y a ni culture ni civilisation, ni, par conséquent, personne humaine. Le deuxième pôle renverse la situation : le loisir et la civilisation sont la fin en soi, l’endroit où se trouve la vertu, tandis que le travail n’est que le moyen. Cette dernière attitude est celle partagée par Paul Lafargue (Le Droit à la paresse, 1880), et par Bertrand Russell (Éloge de l’oisiveté, 1932).

L’oisiveté en tant que mal
Lafargue le rappelle : « Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon. Je suis l’autorité [...] et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail. » Quiconque pense que le travail est une vertu, et même si la logique du langage usuel ne l’exige pas, aura du mal à ne pas associer son absence, c’est-à-dire l’oisiveté, le loisir, au mal. Cette croyance est tellement ancrée, qu’il faut du temps et chercher loin pour trouver par exemple dans les dictionnaires et encyclopédies des acceptions appréciatives de ces mots. Cette observation n’a rien de superficielle, elle reflète un état d’esprit forgé pendant des siècles et contre lequel réagissent énergiquement Lafargue et Russell : « Dans la société capitaliste, dit Lafargue, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique », et Russell espérait qu’une fois ses idées assimilées par l’audience, « les responsables de la YMCA [Association Chrétienne de Jeunes Gens, endroit de sa conférence] initieraient une campagne pour encourager les jeunes hommes sages et intelligents à ne rien faire », entendons : à ne rien faire qui ne contribue pas à l’épanouissement de l’humanité et à leur propre bonheur.
Lafargue : « La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne… frappe d’anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci… Au premier congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. Scrive, aux applaudissements des membres du congrès, racontait, avec la plus noble satisfaction d’un devoir accompli : Nous avons introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en travaillant : cela les distrait et leur fait accepter avec courage ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer des moyens d’existence. » – Douze heures de travail, et quel travail ! imposées à des enfants qui n’ont pas douze ans ! – Les matérialistes regretteront toujours qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l’enfance ! » En 2015 c’est notre tour de regretter l’inexistence de cet enfer car dans les pays en développement on estime qu’il y a actuellement environ deux cent cinquante millions d’enfants de cinq à quatorze ans qui travaillent.

Espèces de travail
Une étude plus complète de ce concept multivoque, si l’espace le permettait, devrait inclure une typologie. Disons ici que Russell, pour simplifier, reconnaît deux espèces de travail : 1° la modification des éléments naturels, activité généralement très désagréable et très mal payée, et 2° le fait, bien plus agréable, beaucoup mieux payé et mieux considéré, consistant à donner des ordres à ceux qui transforment la matière. Ce dernier type se dédouble sans fin : il y a ceux qui conseillent les donneurs d’ordre, et ainsi successivement. Pour ma part, il me semble indispensable d’ajouter au moins une troisième espèce de travail incarnée, malheureusement, par très peu de personnes : l’inclination marquée pour une activité exigeant dévouement et désintéressement (art, recherche, enseignement, médecine, etc.). Pour ceux qui travaillent ainsi, leur occupation est indistinguable de leur vie. Ces trois espèces de travail sont si différentes qu’il faudrait les désigner par trois noms différents. De ces quelques types d’activités, il suit que l’indignité du travail vu comme une valeur et une vertu appartient à la première classe, dérivée de l’esclavage. « Travail » dérive de « tripalium ». Cet instrument de contrainte immobilise l’homme ou l’animal, et s’agissant de l’homme, il rend possible la torture qui sert à déterminer la condition de l’esclave.
En effet l’idéologie du travail comme une vertu, au premier sens du terme répertorié ici, est liée à l’idéologie de l’esclavage. Or notre société, hautement industrialisée où l’esclavage existe sous d’autres appellations, ne devrait plus avoir besoin d’esclaves. La seule chose sensée et moralement correcte à rechercher maintenant est l’organisation d’un travail en quantité moindre et mieux repartie. Car il y a d’une part, particulièrement dans les pays riches, des industries et des entreprises très développées dont l’organisation – immorale – impose, malgré leur efficacité, une pression insupportable sur ceux qui y travaillent, et, d’autre part, elle laisse sans travail un grand nombre de personnes.
Vers la fin de son manifeste, Lafargue reprend ce mot d’Aristote qui, dans une époque d’esclavage, a été capable d’imaginer que « si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre… le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves ». Et Lafargue continue : « Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d’acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accom­plissent docilement d’elles-mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »
Conscient du fait que beaucoup d’hommes sont trop occupés pour être civilisés, Russell est d’avis que l’on travaille beaucoup trop de par le monde, « qu’à force de voir dans le travail une vertu on fait beaucoup de mal, et qu’il importe à présent de faire-valoir dans les pays industrialisés un point de vue complètement différent de celui incarné pas les dogmes traditionnels ». Les raisons données à l’heure actuelle de cet excès de travail par tous ceux qui, par exemple, sont payés à l’heure, est qu’autrement ils n’arriveraient pas à gagner suffisamment d’argent pour vivre comme ils le souhaitent. « La production ne produit pas seulement un objet pour le sujet, mais un sujet pour l’objet… La production produit la consommation, le mode de consommation et la tendance à la consommation » (Marx, Introduction à la critique de l’économie politique). Une partie de la consommation désirée est, naturellement, indispensable, mais une autre partie est, de toute évidence, superflue. On n’a pas besoin d’une industrie si hypertrophiée, créatrice de pseudo-besoins.

Les racines mythico-religieuses
La source ultime de l’idée du travail comme vertu est mythico-religieuse : « Le Dieu Éternel dit à l’homme : c’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes à la terre, d’où tu as été pris. » Au tout début de son manifeste, tout en reconnaissant la racine mythico-religieuse de l’idée de travail comme une finalité en soi et son exercice comme une vertu, Lafargue écrit : « M. Thiers, dans le sein de la Com­mission sur l’instruction primaire de 1849, disait : "Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : "Jouis"." M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite. »
Depuis plusieurs siècles ce dogme a été inculqué avec succès car les ouvriers, constate Lafargue, en sont venus à aimer le travail. L’ouvrier sert deux seigneurs : son travail, sa souffrance est le billet d’entrée au ciel de son Dieu ; il sert aussi le bourgeois capitaliste lui permettant de jouir du loisir que celui-ci garde si jalousement pour lui. « Dans mon enfance, se souvient Russell, peu après que les travailleurs des villes eurent acquis le droit de vote, un certain nombre de jours fériés furent établis en droit, au grand dam des classes supérieures. J’ai entendu une vieille Duchesse se demander : mais pourquoi les pauvres veulent-ils des congés ? Ils devraient travailler ».
Les travailleurs actuels ne vivent plus ni en 1880 ni en 1930, mais tout équilibre, physique et social, est dynamique, le résultat d’une lutte entre des forces différentes et parfois opposées. Ignorez les idées et les raisonnements de penseurs comme Lafargue et Russell, le néolibéral vous confondra.  

*Miguel Espinoza est philosophe.
Il est professeur honoraire
de philosophie des sciences à l’université de Strasbourg.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015
 

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