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Une solution politique en Syrie,

 

Au lendemain des événements tragiques du 13 novembre, Lydia Samarbakhsh, membre de l’exécutif national, responsable du secteur International, montre en quoi le terme « guerre » est inadapté pour analyser la situation actuelle. Si l’aspect militaire est une dimension importante de la réponse celle-ci doit être guidée par des objectifs politiques et confortée par une action diplomatique.

François Hollande a utilisé le mot de « guerre » à de nombreuses reprises depuis les attentats du 13 novembre. Qu’est-ce que cela implique ? Est-ce un cadre conceptuel encore d’actualité pour comprendre ces événements tragiques ?
L’utilisation du mot « guerre » dans les discours du président de la République et du premier ministre est antérieure aux attentats du 13 novembre. Cette expression était déjà présente dans les déclarations consécutives aux attentats du mois de janvier. Elle s’est progressivement imposée dans les discours du gouvernement en même temps que progressait l’idée d’un engagement militaire français en Irak, puis en Syrie – à l’origine, en septembre 2013 contre le pouvoir syrien et en vertu de la « responsabilité de protéger le peuple » syrien. Cette sémantique n’est pas anodine, elle comporte implicitement une explication du monde et de son chaos. Nous sommes confrontés à ce qui est, dans leur vision, la grande bataille du siècle, celle de la « guerre internationale contre le terrorisme », poursuivie depuis trente ans, or ce que nous vivons en révèle douloureusement l’échec patent. Une guerre oppose classiquement deux armées même si ce sont les populations civiles qui en paient le prix le plus lourd, et le 13 novembre, ce ne sont pas des cibles militaires ou des symboles ou représentants de l’État qui ont été visés. Les terroristes ont frappé aveuglément la population, en cherchant à faire le plus de victimes possible. Leurs méthodes résultent assurément de leur apprentissage sur le front en Syrie, il y a bien une étape franchie dans leur mode opératoire. Mais utiliser le terme de « guerre » pour qualifier ce qui s’est passé à Paris et à Saint-Denis, c’est accepter de se placer sur le terrain politique et idéologique de l’État Islamique. C’est considérer que la réponse soit une réponse pour l’essentiel militaire.
De notre point de vue, les réponses doivent être de court, moyen et long terme en intégrant plusieurs dimensions. L’aspect militaire est une dimension importante mais la réponse doit être guidée par des objectifs politiques et confortée par une action diplomatique. C’est essentiel à nos yeux, même s’il faut reconnaître que notre société et le monde en général sont confrontés à une nouvelle forme de conflictualité qui coexiste avec la guerre.
Il faut donc essayer de faire évoluer nos schémas de pensée, nos catégories conceptuelles et la façon dont on répond à ces problèmes. Cela implique d’aller jusqu’à repenser la conception même de notre politique extérieure pour en faire une politique de paix et de solidarité.

Dans quel cadre doit avoir lieu l’intervention militaire française et quelle autre solution peut-on imaginer pour la Syrie ?
Avant tout, il faut prendre en compte la mobilisation internationale des 17 pays et de l’Union européenne, actuellement en cours, sous la supervision de l’ONU, dans le cadre du Groupe de soutien international à la Syrie (GISS) qui s’est réuni à Vienne les 30 octobre et 14 novembre. Ceux-ci doivent trouver un accord politique multilatéral pour stopper la guerre en Syrie et travailler à une transition politique. Ces puissances et pays ont décidé de mettre de côté leurs plus fortes divergences sur l’orientation politique de l’avenir de la Syrie et de mettre un terme à leur dispersion sur le plan militaire pour s’allier dans l’affrontement contre un adversaire commun : Daesh, ainsi que le Front-Al-Nosra et les autres groupes djihadistes qui lui sont alliés. Cela signifie que toutes les parties prenantes actent enfin le fait qu’il n’y aura pas de vainqueurs dans la guerre entre Bachar al-Assad et l’opposition. C’est d’ailleurs l’avis émis par l’ONU et de nombreux des experts indépendants depuis des années. Mais pour que cette trêve soit possible, il faut d’abord débarrasser le pays de Daesh.
Ce processus qui rend possible la fin de la guerre en Syrie est le fait d’un rapprochement entre Américains et Russes. Pendant l’été 2015, c’est la diplomatie russe qui a multiplié les rencontres avec l’ensemble des puissances impliquées, avec les Saoudiens, les Turcs et avec l’ensemble de l’opposition syrienne, et les États-Unis, tout en maintenant son dialogue avec le pouvoir syrien.
Et puis le nouvel émissaire de l’ONU a réussi à remettre les Nations unies au centre du « jeu » et à réunir les parties le 30 octobre sur la base des accords de Genève I qu’aucun des signataires n’avait cherché à mettre en œuvre ; à commencer par les Américains et les Français.
L’intégrité et l’unité du territoire syrien constituent le premier point d’accord entre ces 17 pays, c’est primordial. Car si chacun continue de défendre ses intérêts particuliers sans voir qu’il y a un enjeu commun, l’État islamique peut réussir à profiter d’un démembrement de la Syrie et s’étendre encore. Aujourd’hui, les discussions entre ces différents pays portent sur la reconnaissance ou l’identification des forces de l’opposition syrienne à inviter autour de la table des négociations. Ainsi que sur l’identification des groupes djihadistes qui doivent être la cible de l’effort militaire.
La France doit s’inscrire dans ce processus politique tout en tenant la dimension militaire. Il y a des forces syriennes, et en particulier les Kurdes de Kobané, qui sont les forces principales au combat contre Daesh. La mobilisation militaire internationale, impérativement multilatérale et sous le mandat de l’ONU, doit appuyer les forces démocratiques et progressistes en guerre et ne pas orchestrer une intervention extérieure au sol.
Depuis le 13, le gouvernement français a ordonné l’intensification des bombardements. C’est une mesure forte pour impressionner Daesh mais la vraie action militaire doit être menée avec une nouvelle donne, celle que représentent les discussions du GISS. Il ne faut pas chercher à remplacer un système d’alliances par un autre mais à développer une mobilisation internationale inclusive, donc multilatérale, sous égide de l’ONU.

La diplomatie française n’a-t-elle pas réorienté sa ligne ?
La France et la diplomatie française courent après les Américains. Après les réunions du 30 octobre et du 14 novembre, les réactions du ministère des Affaires étrangères, les déclarations du ministre ont été très étonnantes. Étrangement, elles cherchaient à minorer les avancées en matière de coordination et d’ententes politiques. Alors que tout le monde pouvait constater qu’il s’était passé quelque chose d’important. Le secrétaire d’État américain a déclaré en substance que la position des États-Unis vis-à-vis du pouvoir syrien n’avait pas changé mais ils considéraient que c’était une question secondaire et qu’elle sera traitée en son temps. Cela signifie que s’est imposée l’idée que le conflit syrien ne trouvera pas de solution militaire mais politique : et c’est ce qui aurait dû être le cœur de l’action diplomatique et politique de la France depuis 2012, plutôt que de vouloir d’abord intervenir militairement (septembre 2013) ou à défaut armer une partie des djihadistes labellisés « opposition modérée » (octobre 2013), et signer de lourds contrats d’armements avec les pétromonarchies soutenant les groupes djihadistes ou Daesh (le ministre de la Défense nationale a effectué une dizaine de voyages officiels dans ces pays en trois ans pour boucler ces contrats).
Si le gouvernement français a minoré au début du mois dernier les réunions de Vienne, François Hollande a annoncé récemment qu’il rencontrerait Obama et Poutine. Il faut se féliciter de cette volonté de convergence.
Les autorités françaises doivent aussi reconsidérer toute une politique menée depuis 30 ans dans cette région par notre pays et ses « alliés », à commencer par les États-Unis.
Notre boussole devrait être en permanence l’intérêt des peuples de la région, à commencer par leur sécurité collective et leur développement économique. L’effondrement de l’État et la misère sociale des gens sont aux racines du développement de l’État islamique. Il y a une nécessité que la diplomatie intègre cette dimension. Les enjeux économiques et sociaux sont au cœur des débats et des solutions à mettre en œuvre. La France devrait se poser en permanence la question de la capacité pour ces peuples de contrôler leurs ressources, leur richesse et de leur capacité à décider des choix de société qui sont les leurs. Pour le moment, on est très loin de cette perspective.
Toutefois, les Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD), ceux qui ont repris Kobané, représentent un espoir. Pourquoi sont-ils l’objet de l’acharnement de Daesh ? Parce qu’ils défendent un projet de société tout à fait différent des régimes autoritaires et des théocraties présents dans la région : ils parlent démocratie, droits des peuples, souveraineté populaire, égalité entre homme et femme. Ils placent le développement social et écologique au cœur de leur projet. Ils essayent de mettre en œuvre des moyens d’appropriation collectifs des ressources et des richesses. Ils représentent une alternative de progrès.
Au lieu de reconnaître une partie de l’opposition syrienne au détriment des forces démocratiques et de progrès, de fermer les yeux sur le fait que les fondamentalistes étaient en train de prendre le pas sur les démocrates, la France aurait dû se préoccuper, la première préoccupation de François Hollande aurait dû être d’apporter un soutien politique, une aide humanitaire, et un appui militaire aux Kurdes de Kobané au moment où la ville et le Rojava ont été attaqués à l’été 2014, sans pour autant engager notre pays dans une action militaire directement sur le terrain. D’ailleurs, les Kurdes de Kobané ne le demandent pas.

Quel est le rapport de forces sur le terrain ? Où en sont les Kurdes et l’État islamique ?
Le président turc, au prétexte de bombarder Daesh, a en fait cherché à affaiblir les seules forces capables de résister véritablement à l’État islamique, les Kurdes du PYD et, notamment pour cela, a bombardé les bases dans le Kurdistan irakien du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, Kurdes de Turquie) qui étaient les seuls à leur avoir apporté un renfort. La branche armée du PYD, les Unités de protection du peuple (YPG), a pourtant marqué la première victoire militaire contre Daesh en février 2015. Ils ont fait jonction en octobre avec des bataillons « arabes » pour former les Forces démocratiques syriennes. Ce sont ces forces qu’il faut soutenir matériellement, d’autant que la Turquie – qui participe aux rencontres de Vienne – a mis en place un embargo. La mobilisation internationale inclusive qui est en cours d’élaboration doit pousser la Turquie à mettre fin à son double jeu.
Le gouvernement d’extrême droite islamo-conservateur de Turquie a considéré la résistance des Kurdes de Syrie comme une menace politique pour son propre projet national de cette région. Il a de fait renforcé l’État islamique sur le terrain militaire. Les frappes aériennes russes ont dans un premier temps mis l’État islamique en difficulté mais ce qui sera déterminant sur le plan militaire, ce sera la capacité de jonction des forces armées syriennes opposées à Daesh.
Daesh vaincu sur le plan militaire, il faudra immédiatement que l’action politique prenne le pas et que se mette en œuvre le processus de transition politique et de reconstruction du pays. Au plan régional, l’expérience de Vienne peut ouvrir la perspective d’un cadre régional de sécurité collective. Les peuples du Proche et du Moyen-Orient doivent pouvoir reprendre le contrôle de leur destinée et travailler un projet régional de développement qui, seul, ouvrira le chemin de la paix dans cette région. 

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

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