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La laïcité ailleurs qu’en France, Valentine Zuber*

Une réalité partagée dans tous les États de droit que l’on peut trouver de par le monde.

L’avènement historique
de la laïcité

La laïcité est une expérience politique qui apparaît dans un contexte occidental lors du long avènement de la modernité, marqué par la construction de l’État-Nation. Elle se caractérise par la mise en pratique politique de la séparation des sphères, lorsque le souverain s’arroge la primauté politique sur tous les domaines y compris le spirituel. La laïcisation de l’État moderne a franchi un nouveau seuil, lorsque, à la suite des grandes décisions de la Révolution française, l’appartenance politique des citoyens a finalement primé sur leurs autres appartenances, en particulier religieuses. La laïcité s’est ainsi développée de concert avec l’approfondissement de la démocratie et la constitution des sociétés civiles tout au long des XIXe et XXe siècles.
La laïcité d’un État se mesure au respect de plusieurs critères : la neutralité religieuse de l’État, l’indépendance des instances politiques vis-à-vis des institutions et des normes religieuses, la liberté religieuse égale pour tous, l’égalité civile de tous les individus indépendamment de leur identité religieuse. Prise en ce sens, la laïcité n’est ni une exception française, ni une exception occidentale qui serait uniquement l’apanage des pays d’origine culturelle judéo-chrétienne. Elle est désormais une réalité partagée dans tous les États de droit que l’on peut trouver de par le monde.

La différence entre les processus de laïcisation et la sécularisation
L’autonomisation historique progressive d’un point de vue politique, culturel et social entre les Églises, les États et les sociétés, recouvre deux processus qu’il s’agit de bien distinguer : la laïcisation d’un État est un processus politique qui n’est pas forcément concomitant avec la non moins progressive sécularisation des différentes sociétés.
La séparation des domaines de compétence des États et des religions, la dissociation progressive de la citoyenneté et de l’appartenance religieuse relève du processus de laïcisation. La promotion de la liberté religieuse (individuelle ou collective) et l’appel au respect du principe de non-discrimination pour raison religieuse ou philosophique relève en revanche du processus de sécularisation.
Les degrés de laïcisation et de sécularisation d’un pays donné ne sont pas automatiquement corrélés. Il peut exister des États avec une législation laïque très avancée, dont les sociétés restent cependant très profondément religieuses (c’est le cas des États-Unis d’Amérique, ou de la Turquie). De manière inverse, il existe des États dont les sociétés sont extrêmement sécularisées, c’est-à-dire que leur fonctionnement dénote un grand détachement des citoyens et de la société vis-à-vis des préceptes religieux, et dans lesquels perdure une législation assez faiblement laïcisée (c’est par exemple le cas du Danemark ou de la Grèce).

La séparation, un modèle parmi d’autres
Le modèle séparatiste n’est pas le seul modèle de laïcité possible. Les pays de séparation stricte sont d’ailleurs les moins nombreux sur l’échiquier mondial des relations Églises-État. Le premier État séparatiste, sont d’un point de vue chronologique, les États-Unis d’Amérique qui ont instauré constitutionnellement un mur de séparation entre l’État fédéral et les différents cultes, généralement protestants, représentés dans le pays (1er amendement à la Constitution de 1791 étendu par le 14e amendement à tous les États de l’Union en 1868). La République du Mexique a elle aussi précocement instauré la séparation entre l’Église catholique et l’État fédéral dès la fin des années 1860 soit une cinquantaine d’années avant la loi de séparation des Églises et de l’État française en 1905. Ces régimes interdisent théoriquement tout financement par l’État de structures religieuses. Mais même dans ce groupe, il existe parfois des relations (y compris financières) entre l’État et certaines communautés religieuses qui relativisent le principe affiché d’une mutuelle méconnaissance entre les Églises et l’État.

D’autres formes de laïcité
En raison de leurs histoires nationales particulières et des équilibres politico-religieux construits au cours de l’histoire, on peut distinguer plusieurs formes de relations Églises-État qui ne prennent pas la forme séparatiste et donnent une couleur particulière au principe de laïcité. On peut diviser les situations en deux groupes distincts.

Les pays à religions d’État (comme le Danemark, le Royaume-Uni ou la Grèce). Ce modèle, historiquement le plus répandu, est actuellement en déshérence, en particulier au nord de l’Europe (la Suède qui en relevait l’a abandonné en 2000, la Grèce l’a beaucoup assoupli sous la pression de l’Union européenne). Lorsqu’il persiste, il est généralement aménagé pour donner les mêmes droits civils et politiques aux citoyens relevant des autres Églises présentes sur le territoire. Par ce souci de pallier par une législation ad hoc une discrimination constitutionnelle, ils obéissent au principe de laïcité.

Le modèle ayant tendance à se généraliser un peu partout en Europe et dans le monde est le modèle collaboratif. Les pays qui l’ont adopté (en particulier presque tous les États d’Europe de l’Est à leur entrée dans l’Union européenne) prévoient des accords de collaboration et d’entente entre l’État neutre et certaines communautés religieuses, reconnues d’intérêt public (ou traditionnelles). Les communautés religieuses signent ainsi des accords (sous la forme de concordats pour l’Église catholique ou de conventions pour les autres cultes), ou bien sont simplement enregistrées par l’État, comme communautés reconnues (c’est le cas en Russie, en Slovaquie, en Pologne, au Canada, en Italie, en Espagne, mais aujourd’hui à Singapour…). En contrepartie de leur reconnaissance et au besoin de leur subventionnement partiel par l’État, les communautés religieuses s’engagent à une certaine transparence et à la pratique de la démocratie en interne.

Ou d’absence de laïcité
Il persiste encore de nombreux pays qui refusent de se conformer au modèle laïque de relations-Églises-États. On les retrouve généralement  au sud et dans le monde arabe. Dans la plupart de ces États (sauf la Tunisie issue de la révolution de 2010), la laïcité, même si elle peut être affichée, n’est pas un principe étatique réel dans la mesure où les différentes religions ne sont résolument pas traitées sur un pied d’égalité. Dans certains pays de culture musulmane, l’islam se prévaut généralement de son privilège de religion exclusive de l’État, ou de la majorité des citoyens, et ce, même dans ceux se réclamant d’une laïcité autoritaire. Les autres religions ne jouissent que d’un statut de protection qui les maintient dans une situation légale inférieure. Les citoyens, qu’ils soient musulmans ou autres, n’y jouissent enfin pas de la complète liberté religieuse, puisque le droit de changer ou d’abandonner sa religion n’est pas absolument pas garanti.

*Valentine Zuber est historienne. Elle est directrice d’études à l’École pratique des hautes études.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

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